Leila Solh Hamadé,
vice-présidente de la Fondation Al-Walid Ibn Talal, a aussi
été la première femme libanaise ministre. Issue d’une
famille symbole de l’indépendance, elle se démène pour
redonner au Liban son équilibre.
En quête de son pays
Au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest du Liban, elle
est toujours présente, apportant soutien et réconfort à tous
ceux qui le méritent. Qu’ils sont nombreux ces derniers et
qu’elles sont défavorisées ces régions éparpillées un peu
partout dans ce minuscule pays de 10 452 km2 ! Raison pour
laquelle elle le parcourt de long en large, tentant de
panser un tant soit peu les plaies et offrant de petits
projets productifs susceptibles de combler les lacunes d’une
vie en mal de revenus et sans espoir de survie.
Elle, c’est Leila Solh Hamadé, vice-présidente de la
Fondation humanitaire Al-Walid bin Talal et ancienne
ministre de l’Industrie sous le gouvernement de Omar Karamé,
en 2004. Un titre certes honorable, d’autant plus qu’elle
est la première dame de l’Histoire libanaise à occuper un
portefeuille ministériel. Dernier point, mais non le moindre
: elle est la benjamine du symbole de l’indépendance
libanaise en 1943, le regretté Riad Solh. « J’étais bien
trop jeune lorsque mon père a été assassiné. Je n’ai donc
aucun souvenir de lui. Après quatre filles, toute la famille
attendait le garçon. Hélas, elle fut déçue à ma naissance,
contrairement à mon père qui m’a entourée de toute son
affection et de sa tendresse », dit-elle humblement. Et
d’ajouter : « Tout ce que je sais de lui, c’est à travers le
récit de mes sœurs et de ma mère et de tous ceux qui l’ont
connu. J’ai ensuite beaucoup lu et écouté, et c’est comme si
je l’avais connu. En tout cas, j’ai le sentiment qu’il est
toujours là et qu’il suit ce que je fais. Mon mari Majed
Sabri Hamedé (fils d’un ancien président du Parlement), lui
aussi disparu trop tôt, j’ai eu la chance d’avoir deux
références nationales rares qui m’ont donné l’élan
nécessaire pour me lancer dans l’action publique et assumer
des responsabilités sociales et politiques ». Avec son mari
Majed, titulaire d’un master en économie de l’Université de
Georges Town (Etats-Unis) et ministre de l’Education en
1975, sa vie rayonne en plein milieu des 15 ans de guerre
civile libanaise avec la naissance de ses « trois bonheurs
». Il s’agit sans doute de ses enfants Haya, pédiatre
diplômée de Cleveland (Etats-Unis), Sabri, qui vient d’être
promu en Pennsylvanie, et Maha, sa compagne au Liban qui
fait des études de Business à l’Université américaine de
Beyrouth.
Mais le destin en décide autrement. La mort rafle Majed à 48
ans, à la suite d’un cancer. Elle élève donc seule ses
enfants. « J’ai voulu qu’ils soient indépendants. Je suis
très fière de mon père, mais à chacun sa personnalité »,
fait-elle remarquer.
Armée donc de ce riche patrimoine familial, marqué par la
transparence et l’honnêteté, elle se lance dans la vie
publique avec multitudes de titres et fonctions. L’on peut
s’enorgueillir du fait qu’elle soit la fille de la première
indépendance du pays du Cèdre. Libanaise, elle l’est
jusqu’au bout des ongles, soucieuse de trouver une solution
aux nombreux problèmes de ses compatriotes de tous bords.
Qu’ils soient sunnites, chiites, maronites, orthodoxes,
arméniens ou autres, peu importe. « L’essentiel est d’avoir
une égalité non pas intercommunautaire, mais interlibanaise.
Rien n’est plus facile que d’être à la tête d’une
communauté. Le plus difficile est d’être à la tête d’une
nation », affirme-t-elle fièrement, reprenant pratiquement
les mêmes idées que son père, le signataire du pacte de
1943, partageant le pouvoir entre chrétiens et musulmans,
dans un esprit consensuel.
Consciente de la gravité de la conjoncture libanaise, elle
estime que la crise s’est développée à trois niveaux. « Tout
d’abord, au niveau de la population qui n’a pas réussi à se
doter d’un sentiment d’appartenance citoyenne et nationale
», dit-elle En ajoutant : « Aujourd’hui, le Libanais voit le
jour dans un quartier, dans un village, dans une région et
dans une communauté avant de naître dans un pays ».
Affirmation douloureuse et pourtant vraie.
Au second niveau, il y a la classe politique qui « a
privilégié ses intérêts personnels et confessionnels au
détriment de ceux du pays », lance-t-elle. Quant au
troisième, c’est l’absence de « structures étatiques qui
pourraient unifier les Libanais et devenir leur recours
naturel en cas de crise », conclut-elle.
Une sagesse profonde et une personnalité forte se dégagent
de prime abord des traits de son visage. Mais en revanche,
c’est aussi et surtout une douceur humaine, un sourire
cordial qui illumine ses yeux pétillants lorsqu’elle reçoit
ses visiteurs ou qu’elle va à la rencontre des personnes
désireuses de la voir.
Toute émue, elle raconte sa récente tournée dans le sud et
dans la Békaa, accompagnée d’une trentaine de non-voyants,
dans le cadre d’un atelier qu’elle a équipé en matériel
informatique et artisanal. Un spectacle des plus touchants
lorsqu’une toute petite aveugle l’a accueillie pour lui
montrer le fruit de leur travail en poterie, chaises et
autres.
Dans son élégant bureau situé au cœur de Beyrouth, au
centre-ville bruyant, c’est plutôt un havre de paix qui nous
attendait. La rue porte d’ailleurs le nom de son père, Riad
Solh. Majestueuse et d’une humilité digne d’une descendante
des Solhs, tout de noir vêtue, couleur qui ne l’abandonne
plus depuis la perte de son compagnon de vie.
Leïla Solh ne se contente pas des tâches humanitaires
qu’elle accomplit au sein de la fondation Al-Walid Bin Talal
dont elle est la vice-présidente. Elle fait aussi office
d’architecte de l’indépendance dont elle poursuit avec sa
famille la mission de « gardienne ». « J’ai la chance
d’avoir une famille très soudée. Nous sommes cinq filles.
L’aînée Alia est décédée récemment. Elle était un peu notre
phare et notre force. Avec mes sœurs, nous avons restauré le
palais de Riad Solh à Ouzai où nous avons chacune une aile.
Nous nous y retrouvons régulièrement avec nos familles
respectives. Alia était en France, Mona en Arabie saoudite,
Lamia au Maroc et Bahigea au Liban. Nous sommes restées très
proches », dit-elle. En somme, une véritable ligue arabe
bien unie si l’on songe que la maman est, elle, Syrienne.
En tout cas, pour le moment, c’est son agenda bien chargé
qui la préoccupe. Ce sont des journées remplies de projets à
lancer, d’aides à fournir. Il ne s’agit pas d’une rencontre
fortuite, mais d’un rendez-vous au quotidien avec tous ceux
qui ploient sous le lourd fardeau des besoins vitaux
difficiles à satisfaire. Faute de moyens, mais aussi, il
faut bien l’avouer, faute de stabilité politique et
économique. Car « produire une nouvelle classe politique
consciente de l’importance de préserver ce pays bâti sur la
coexistence et la justice, prête à développer les
institutions étatiques au détriment de ses propres intérêts,
est une lourde tâche, mais elle n’est pas impossible. Elle
est en tout cas la seule voie de salut pour le pays »,
estime-t-elle.
Loin de la politique et de ses déboires, la vie continue au
rythme de son programme fixe. Régulièrement, elle passe une
journée dans une région déterminée, jamais la même. Offre de
belles paroles réconfortantes et promesses avec des
réalisations concrètes. Et le soir, c’est enfin l’heure d’un
repos bien mérité. « C’est le moment idéal pour veiller en
solitaire », dit-elle.
Les projets qu’elle lance sont placés sous la houlette d’une
institution de taille fondée le 16 juillet 2003, en
commémoration de l’assassinat de Riad Solh. « La Fondation
Al-Walid bin Talal ne fait pas de distinction entre les
Libanais et les autres, œuvrant à soutenir les couches les
plus défavorisées. Mais elle ne peut ni ne veut en aucun cas
remplacer les structures étatiques », dit-elle.
Son approche politique, elle l’a acquise aussi à travers sa
présence assez courte à la tête du ministère de l’Industrie,
en 2004. Cette présence lui a permis de constater le besoin
urgent de compétences capables de redorer le blason de
l’Etat, et bien plus, de lui redonner à l’Etat. « Je crois
que le problème du pays aujourd’hui, c’est l’absence de
grands hommes libres engagés seulement vis-à-vis du Liban et
des Libanais (...) Entrer dans la logique de la majorité et
de la minorité est une dérive du système », souligne-t-elle.
Le Liban de ses rêves ? Sans doute, il est celui de Riad
Solh et Béchara Khoury, un pays fondé sur la coexistence et
l’entente. « Je suis fermement convaincue que ce Liban là
n’est pas un rêve », dit-elle. En tout cas, l’avenir du pays
la préoccupe, convaincue que le Liban n’est pas à
réinventer, mais à retrouver.
Mireille Bouabjian