Harcèlement.
Noha Rouchdi, 26 ans, a décidé
de réagir après avoir subi un harcèlement dans la rue. Elle
a intenté un procès contre son agresseur. Une première en
Egypte. Portrait.
« On m’a dit : tu es une femme, respecte-toi ! »
«
Pas question de laisser tomber, j’insiste à ce que ce procès
serve de leçon à tout homme qui pense faire ce genre
d’agressions », c’est par ces mots que Noha a répondu à la
vague de protestation qui l’a accueillie quand elle s’est
lancée sur le petit camion afin d’attraper l’agresseur et
l’emmener à la police. La réaction des gens qui l’ont
accusée d’exagération l’a choquée au même titre que
l’agression elle-même. Et ce, bien qu’elle ait crié : « Il
m’a harcelé sexuellement».
Le drame a commencé le jour du retour de Noha, jeune
réalisatrice, et son amie Hind de Charm Al-Cheikh. Un jour
que Noha n’oubliera jamais comme elle tient à le dire. A 15h
de l’après-midi, dans une rue aux alentours de la rue
Al-Khalifa Al-Maämoun, à Héliopolis où elle habite, un
chauffeur de camion s’est approché d’elle et l’a coincée
contre d’autres voitures garées dans la rue. Soudainement,
il a pris ses seins entre les mains. « J’ai été choquée,
terrorisée, je voulais crier mais le choc ne m’a pas permis.
J’avais la gorge sèche », se rappelle Noha. Cependant, en se
rappelant les scènes de ce jour traumatisant, elle est prise
par des sentiments de colère, d’oppression et aussi de
vengeance.
Elle raconte avec amertume que la scène qui n’a pas quitté
sa mémoire est celle de l’agresseur qui n’a pas pris la
fuite suite à son agression, mais a tenu à se retourner pour
lui montrer son visage souriant comme s’il voulait se moquer
d’elle. A ce moment, « je me suis sentie humiliée comme je
ne l’avais jamais été de ma vie. j’ai eu en tête toutes les
histoires de harcèlements sexuels qui m’ont été racontées
par des amies et dont j’ai fait l’objet. Et j’ai décidé de
me venger, de revendiquer mon droit et aussi celui des
autres filles qui n’ont pas osé réclamer le leur ».
Prise par une crise hystérique, elle s’est lancée sur le
capot du véhicule et le chauffeur a été obligé de faire une
marche arrière pour permettre le passage d’une voiture venue
en face. « J’ai pu ouvrir sa porte et le tenir fortement
avec mes mains. J’étais en train de crier, de frapper les
pieds par terre, j’ai dit dans une vague de colère à tout le
monde : il m’a harcelé sexuellement ».
Une phrase peu ordinaire dans une société masculine,
conservatrice comme la nôtre, et surtout complice ayant
tendance à considérer la femme comme la coupable. Noha et
son amie ont été surprises par les phrases qui ont afflué de
la foule qui s’est vite rassemblée autour d’elle. «
Qu’est-ce que cela veut dire ? ». « Tu es une femme,
respecte-toi, comment oses-tu intervenir ainsi parmi les
hommes ? ». Et quand elle a insisté à faire intervenir la
police, une vague de protestation l’a accueillie. « Ce n’est
pas la peine, nous allons le battre », « Tu n’as pas de
pitié, si la police intervient, il risque de perdre son
avenir », « Vous les femmes, vous êtes fautives et
responsables de ce qui vous arrive, vous vous habillez d’une
manière provocante ».
Noha et son amie étaient toutes les deux à ce jour-là
habillées en tenue ample. Elle n’a pas pu tenir ses nerfs et
a rétorqué face à ces accusations d’un ton fort : « Vous
n’êtes pas des hommes ». Déterminée à aller jusqu’au bout,
elle poursuit : « J’ai décidé à ce moment-là de prendre mon
courage à deux mains et de sortir gagnante de la bataille
même si les autres sont contre ».
Un seul jeune homme a sympathisé avec elle et a décidé de
l’aider.
Une exception dans cet entourage peu tolérant qui a aggravé
la douleur de Noha. Elle s’est interrogée comment elle peut
être aux yeux de la société une accusée et non pas une
victime.
Audacieuse, elle décide de ne pas céder malgré tout. Au
poste de police, l’agent de sécurité a pris les choses à la
légère. Il a essayé de convaincre la jeune fille de ne pas
dresser un procès-verbal. Il a proposé une deuxième fois de
lui rendre son droit en battant l’agresseur. Une proposition
refusée par Noha et son amie, activiste dans le domaine des
droits de l’homme, et qui n’a pas pu admettre le fait
d’avoir recours à la violence pour régler l’histoire.
« Tout ce que je veux c’est dresser un procès-verbal, et
c’est ton devoir de le faire ».
Face à sa détermination, le procès-verbal a été dressé et a
été directement transmis au Parquet. Là-bas, l’expérience a
été beaucoup moins douloureuse car le procureur a bien
apprécié le courage de Noha.
Il lui a même conseillé de ne pas céder face aux critiques
des gens et de poursuivre sa lutte pour l’obtention de son
droit. L’agresseur, marié et père de famille, a été arrêté
pour quatre jours en détention provisoire. L’accusation a
été qualifiée d’« attouchement physique » dont la peine peut
atteindre 7 ans de prison.
Noha, qui ne regrette pas ce qu’elle a fait, insiste à
continuer jusqu’au bout, malgré ses préoccupations dans la
préparation de son premier film et les conseils de quelques
amis. Etrange et aussi frustrant, on lui répète qu’elle
risque par ce procès de porter atteinte à sa réputation, de
payer cher son audace, car le criminel, une fois libéré,
peut tout faire pour se venger d’elle. Mais, rien n’y fait.
Sûre de son droit et forte de caractère, elle est convaincue
que si toute fille ayant vécu une expérience pareille baisse
les bras, les harcèlements seront monnaie courante. «
Peut-être que suite à ce procès et surtout si l’agresseur
est mis en prison, les hommes hésiteront-ils avant de
harceler les filles », conclut-elle.
Doaa
Khalifa