Al-Ahram Hebdo,Société | Fini la loi du silence
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 6 au 12 août 2008, numéro 726

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Société

Harcèlement. Une récente étude et deux campagnes contre le harcèlement sexuel ont révélé des résultats alarmants. Ce qui a incité plusieurs ONG à réclamer une loi avec des sanctions plus sévères.  

Fini la loi du silence 

Enfin, le voile est levé et les voix retentissent haut et fort dénonçant le problème du harcèlement sexuel qui a longtemps couvé sous la loi du silence. Après environ trois ans de travail sur terrain, le Centre Egyptien des Droits de la Femme (CEDF) a annoncé les résultats d’une étude effectuée dans trois gouvernorats, à savoir Le Caire, Guiza et Qalioubiya, intitulée « Des nuages assombrissent le ciel de l’Egypte ». Une recherche qui a révélé que plus de 90 % des femmes de l’échantillon ont subi différents genres de harcèlement et dans des milieux divers, que ce soit dans la rue, les moyens de transport ou les bureaux. Les femmes voilées ou même portant le niqab (tenue islamique couvrant même le visage de la femme) sont, selon l’étude, les plus exposées à des actes de harcèlement. Ce qui s’oppose à l’idée reçue selon laquelle ce sont les femmes qui portent des jupes courtes ou des pantalons serrés qui sont les plus exposées au harcèlement. Et donc c’est la femme qu’il faut blâmer, puisqu’elle est la première accusée.

Cette fois-ci et à l’encontre de toutes les idées reçues, l’étude a révélé que les femmes de tout âge sont exposées au harcèlement et à longueur de journée et pas seulement tard le soir.

Des constats qui s’opposent à une série de convictions qui ont tant eu pignon sur rue, dont la plus importante est si une femme est harcelée, c’est qu’elle est coupable d’avoir attiré.

Un argument qui semble loin d’être vrai. Des femmes portant le niqab racontent que des gens suivaient leurs pas dans la rue et leur demandaient si elles pouvaient ôter un peu le niqab de façon à montrer leurs jambes, leurs beaux visages ou même aller plus loin, leur demandant les couleurs des maillots qu’elles portent en dessous, croyant qu’elles cachent des maillots de bain sous ce niqab.

Racha Mohamad, directrice de l’étude, explique que l’homme se justifie en disant que celle qui porte le niqab suscite son imagination. « Cette femme doit être belle et séduisante, pourquoi ne pas la draguer ? », se dit souvent l’agresseur.

Selon l’étude du Centre égyptien des droits de la femme, les hommes qui optent pour le harcèlement y trouvent un moyen pour assouvir un désir sexuel frustré. Ils n’arrivent pas à résister même si c’est dans un lieu public.

D’autres hommes voient dans le harcèlement une manière de prouver leur virilité, mais surtout d’humilier la femme.

Une société masculine où l’homme fait tout pour imposer sa supériorité en pratiquant des actes de violence envers la femme, comme l’explique Ingi Ghézlane, coordinatrice de l’étude. Elle ajoute que nombreux sont les hommes qui considèrent que la femme a obtenu des acquis excessifs ces dernières années. « Les campagnes appelant à plus de droits pour la femme provoquent les hommes, même si certains ne l’avouent pas ouvertement en public », explique Ingi. Le harcèlement est souvent donc une sorte de vengeance.

D’autres pensent que ces actes plaisent à la femme qui aime être draguée. Une troisième catégorie confie qu’ils le font parce qu’ils sont habitués depuis leur tendre enfance à le faire. L’image de l’homme coureur des femmes a toujours été associée dans notre culture à la masculinité et la virilité, qualifiant l’homme dragueur de Don Juan. Ce qui explique pourquoi l’acte de harcèlement est souvent pris à la légère, alors que la condamnation va plutôt à la victime.

Face à de telles réalités, la société civile a donc décidé d’agir. Deux campagnes conjointes contre le harcèlement sexuel ont été lancées, l’une par le CEDF et l’autre par l’Association de la femme nouvelle, tentant de déployer le plus d’efforts pour faire face à ce problème qualifié, selon plusieurs femmes, de « l’enfer de la vie quotidienne».

 

Faille juridique

Selon Ingi et Racha, activistes au CEDF, une prise de conscience est indispensable. « L’étude a dévoilé que la plupart des femmes ont été passives envers l’expérience de harcèlement qu’elles ont vécue. La plupart d’entre elles préfèrent garder le silence, n’adressant pas de plainte pour éviter le scandale. D’autres optent pour le silence, car elles sont convaincues qu’il n’existe aucun mécanisme capable de les protéger ni de condamner l’agresseur », révèle Racha.

En effet, la loi actuelle ne comprend pas de clauses précises incriminant le harcèlement. Même au niveau de l’appellation, cet acte figure sous la catégorie de « l’atteinte à la pudeur ou de l’attouchement physique ». Et même si les peines imposées peuvent atteindre sept ans de prison, elles restent lettre morte, puisqu’il est souvent impossible de prouver que le harcèlement a eu lieu. Tout dépend en fait de l’appréciation du juge.

Aujourd’hui, des appels sont lancés afin de promulguer un texte de loi contenant une définition précise du harcèlement et des peines endurcies.

Une autre proposition est aussi en cours d’étude concernant le fait d’imposer des peines en cas de harcèlement dans les milieux de travail. Amal Abdel-Hamid, responsable de la campagne au sein de l’Association de la femme nouvelle, explique que dans les lieux de travail, le harcèlement sexuel a une spécificité. « L’agresseur est souvent un collègue ou un patron qui tente par cet acte de prouver sa force et sa supériorité. Traumatisée, la femme subit en silence ce genre d’agression, pour préserver son gagne-pain et sa réputation dans son entourage, convaincue que les autres ne la soutiendront pas », explique Amal.

Etrange mais vrai : les femmes se plaignent de toute autre sorte d’injustice, telles que les réductions de salaire ou les menaces de licenciement. « C’est par coïncidence, au cours de la discussion concernant l’une de ces plaintes, que l’on constate que cette femme a fait l’objet de harcèlement », révèle Amal Abdel-Hamid.

Chahdane Adel est activiste dans l’Association de l’assistance juridique aux femmes et enfants à Alexandrie. Une association qui a aussi rejoint la campagne lancée par l’Association de la femme nouvelle.

Avocate, elle confie que le plus grand défi est de convaincre les gens de l’ampleur du problème, très répandu dans tous les lieux de travail, et auquel sont soumises toutes catégories de femmes, du médecin à l’ouvrière. « A chaque fois que nous abordons le sujet sur le terrain, nous sommes choqués par les réactions des gens qui ne cessent de nous répéter qu’il ne faut pas trop exagérer et qu’il s’agit de cas individuels et de quelques exceptions ». Cette vision des choses est en tant que telle dramatique. Car le harcèlement peut tout simplement bouleverser la vie de la femme, atténuer sa productivité au travail et influencer ses relations familiales.

Des idées non fondées qui doivent disparaître de notre quotidien, selon Mohamad Ismaïl de l’ONG Baladi à Port-Saïd, qui contribue lui aussi à la campagne de l’Association de la femme nouvelle contre le harcèlement dans les lieux de travail, et qui révèle que le phénomène est omniprésent dans les usines de Port-Saïd. Dans ces usines, la main-d’œuvre féminine est élevée. « Ce sont les femmes les plus respectueuses qui sont les plus exposées au harcèlement. L’agresseur se protège sous la couverture sociale qui considère l’agression de l’homme comme étant un signe de force et sa révélation par la femme comme une honte », confie Ismaïl, qui ajoute qu’un centre d’assistance juridique ouvrira ses portes dans la ville pour recueillir les plaintes des femmes.

 

Personne n’y échappe

Même la femme qui subit ce harcèlement est parfois incapable de le qualifier en tant que harcèlement sexuel. Cette incapacité d’aborder le sujet a encouragé l’Association de l’assistance juridique aux femmes et enfants à Alexandrie à consacrer une ligne rouge pour la réception des plaintes adressées par les femmes. Une procédure qui vise aussi à aider les femmes actives en charge de leurs familles, dont le nombre ne cesse d’augmenter, à pouvoir assumer cette tâche en sécurité.

Certaines ne sont même pas conscientes qu’il s’agit de harcèlement, mais d’un simple geste ordinaire vécu au quotidien tant il est propagé et accepté de tous.

Lors des rencontres et des colloques organisés par le CEDF, on tente donc de sensibiliser la femme, tout en lui expliquant que même les simples paroles et regards qui peuvent la gêner et qui portent atteinte à sa pudeur sont des actes de harcèlement qui sont punis selon toutes les lois européennes et même dans quelques pays arabes.

Des bandes dessinées sont aussi préparées pour la sensibilisation des enfants dans les écoles et pour leur faire apprendre à respecter leur intimité et celle d’autrui. De jeunes bénévoles ont pour tâche de lutter contre la loi du silence qui gère notre attitude face à ce phénomène alarmant. Des conseils sont offerts aux femmes pour leur apprendre à se défendre ou à se plaindre en cas d’agression. « Nous lui expliquons comment intenter un procès, comment revendiquer ses droits et quelles sont les mesures à suivre », explique Ingi Ghézlane.

Une prise de conscience qui ne se limite pas à l’univers féminin, mais qui s’étend à toute la société dans le but de la préparer à soutenir la femme agressée, à ne pas l’humilier. L’expérience a prouvé que les agents de police sont les premiers concernés et qu’ils ont besoin d’une formation sur la manière d’aborder ce genre de crime.

« Quand je suis allée porter plainte contre un passant qui m’a agressé dans la rue, l’officier s’est contenté de le battre sans vouloir écrire un procès-verbal. Il a tout fait pour me convaincre en me disant que cela nécessiterait de longues procédures et que je ne les supporterais pas, et il n’a pas oublié de mettre l’accent sur l’atteinte à ma réputation que ce procès risque d’engendrer », dit une femme qui a vécu l’expérience de harcèlement sexuel.

Octroyer aux agents de police le pouvoir de dresser des procès-verbaux sur place est un moyen proposé pour contrôler le phénomène et soutenir la victime.

Des mesures qui peuvent contribuer à diminuer le taux de harcèlement et encourager la femme à briser le tabou du silence et à dévoiler son expérience. « Il faut opter pour des peines plus dures», dit Ghézlane.

Mohamad Ismaïl, planificateur de programmes de sensibilisation, considère que le fait de lutter contre le harcèlement n’est pas une mission facile dans une société qui protège le sexe fort. Pourtant, il assure que rien n’est impossible. « Des législations plus sévères pourraient être la meilleure solution pour choquer les gens et leur expliquer qu’il s’agit d’un crime sérieux », dit Ismaïl.

Une loi plus sévère en parallèle à un éveil et une prise de conscience sont les seuls moyens de faire face à cette question épineuse. « Nous sommes conscients que la tâche est difficile et que le chemin est encore long. C’est le genre de campagnes qui peuvent durer de longues années car elles visent à lutter contre des traditions et des idées bien ancrées. Mais cela n’empêche pas qu’il est temps d’agir », conclut Amal Abdel-Hamid.

Doaa Khalifa

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah -Thérèse Joseph
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.