Harcèlement.
Une récente étude et deux campagnes contre le harcèlement
sexuel ont révélé des résultats alarmants. Ce qui a incité
plusieurs ONG à réclamer une loi avec des sanctions plus
sévères.
Fini la loi du silence
Enfin,
le voile est levé et les voix retentissent haut et fort
dénonçant le problème du harcèlement sexuel qui a longtemps
couvé sous la loi du silence. Après environ trois ans de
travail sur terrain, le Centre Egyptien des Droits de la
Femme (CEDF) a annoncé les résultats d’une étude effectuée
dans trois gouvernorats, à savoir Le Caire, Guiza et
Qalioubiya, intitulée « Des nuages assombrissent le ciel de
l’Egypte ». Une recherche qui a révélé que plus de 90 % des
femmes de l’échantillon ont subi différents genres de
harcèlement et dans des milieux divers, que ce soit dans la
rue, les moyens de transport ou les bureaux. Les femmes
voilées ou même portant le niqab (tenue islamique couvrant
même le visage de la femme) sont, selon l’étude, les plus
exposées à des actes de harcèlement. Ce qui s’oppose à
l’idée reçue selon laquelle ce sont les femmes qui portent
des jupes courtes ou des pantalons serrés qui sont les plus
exposées au harcèlement. Et donc c’est la femme qu’il faut
blâmer, puisqu’elle est la première accusée.
Cette fois-ci et à l’encontre de toutes les idées reçues,
l’étude a révélé que les femmes de tout âge sont exposées au
harcèlement et à longueur de journée et pas seulement tard
le soir.
Des constats qui s’opposent à une série de convictions qui
ont tant eu pignon sur rue, dont la plus importante est si
une femme est harcelée, c’est qu’elle est coupable d’avoir
attiré.
Un argument qui semble loin d’être vrai. Des femmes portant
le niqab racontent que des gens suivaient leurs pas dans la
rue et leur demandaient si elles pouvaient ôter un peu le
niqab de façon à montrer leurs jambes, leurs beaux visages
ou même aller plus loin, leur demandant les couleurs des
maillots qu’elles portent en dessous, croyant qu’elles
cachent des maillots de bain sous ce niqab.
Racha Mohamad, directrice de l’étude, explique que l’homme
se justifie en disant que celle qui porte le niqab suscite
son imagination. « Cette femme doit être belle et
séduisante, pourquoi ne pas la draguer ? », se dit souvent
l’agresseur.
Selon l’étude du Centre égyptien des droits de la femme, les
hommes qui optent pour le harcèlement y trouvent un moyen
pour assouvir un désir sexuel frustré. Ils n’arrivent pas à
résister même si c’est dans un lieu public.
D’autres hommes voient dans le harcèlement une manière de
prouver leur virilité, mais surtout d’humilier la femme.
Une société masculine où l’homme fait tout pour imposer sa
supériorité en pratiquant des actes de violence envers la
femme, comme l’explique Ingi Ghézlane, coordinatrice de
l’étude. Elle ajoute que nombreux sont les hommes qui
considèrent que la femme a obtenu des acquis excessifs ces
dernières années. « Les campagnes appelant à plus de droits
pour la femme provoquent les hommes, même si certains ne
l’avouent pas ouvertement en public », explique Ingi. Le
harcèlement est souvent donc une sorte de vengeance.
D’autres pensent que ces actes plaisent à la femme qui aime
être draguée. Une troisième catégorie confie qu’ils le font
parce qu’ils sont habitués depuis leur tendre enfance à le
faire. L’image de l’homme coureur des femmes a toujours été
associée dans notre culture à la masculinité et la virilité,
qualifiant l’homme dragueur de Don Juan. Ce qui explique
pourquoi l’acte de harcèlement est souvent pris à la légère,
alors que la condamnation va plutôt à la victime.
Face à de telles réalités, la société civile a donc décidé
d’agir. Deux campagnes conjointes contre le harcèlement
sexuel ont été lancées, l’une par le CEDF et l’autre par
l’Association de la femme nouvelle, tentant de déployer le
plus d’efforts pour faire face à ce problème qualifié, selon
plusieurs femmes, de « l’enfer de la vie quotidienne».
Faille juridique
Selon Ingi et Racha, activistes au CEDF, une prise de
conscience est indispensable. « L’étude a dévoilé que la
plupart des femmes ont été passives envers l’expérience de
harcèlement qu’elles ont vécue. La plupart d’entre elles
préfèrent garder le silence, n’adressant pas de plainte pour
éviter le scandale. D’autres optent pour le silence, car
elles sont convaincues qu’il n’existe aucun mécanisme
capable de les protéger ni de condamner l’agresseur »,
révèle Racha.
En effet, la loi actuelle ne comprend pas de clauses
précises incriminant le harcèlement. Même au niveau de
l’appellation, cet acte figure sous la catégorie de «
l’atteinte à la pudeur ou de l’attouchement physique ». Et
même si les peines imposées peuvent atteindre sept ans de
prison, elles restent lettre morte, puisqu’il est souvent
impossible de prouver que le harcèlement a eu lieu. Tout
dépend en fait de l’appréciation du juge.
Aujourd’hui, des appels sont lancés afin de promulguer un
texte de loi contenant une définition précise du harcèlement
et des peines endurcies.
Une autre proposition est aussi en cours d’étude concernant
le fait d’imposer des peines en cas de harcèlement dans les
milieux de travail. Amal Abdel-Hamid, responsable de la
campagne au sein de l’Association de la femme nouvelle,
explique que dans les lieux de travail, le harcèlement
sexuel a une spécificité. « L’agresseur est souvent un
collègue ou un patron qui tente par cet acte de prouver sa
force et sa supériorité. Traumatisée, la femme subit en
silence ce genre d’agression, pour préserver son gagne-pain
et sa réputation dans son entourage, convaincue que les
autres ne la soutiendront pas », explique Amal.
Etrange mais vrai : les femmes se plaignent de toute autre
sorte d’injustice, telles que les réductions de salaire ou
les menaces de licenciement. « C’est par coïncidence, au
cours de la discussion concernant l’une de ces plaintes, que
l’on constate que cette femme a fait l’objet de harcèlement
», révèle Amal Abdel-Hamid.
Chahdane Adel est activiste dans l’Association de
l’assistance juridique aux femmes et enfants à Alexandrie.
Une association qui a aussi rejoint la campagne lancée par
l’Association de la femme nouvelle.
Avocate, elle confie que le plus grand défi est de
convaincre les gens de l’ampleur du problème, très répandu
dans tous les lieux de travail, et auquel sont soumises
toutes catégories de femmes, du médecin à l’ouvrière. « A
chaque fois que nous abordons le sujet sur le terrain, nous
sommes choqués par les réactions des gens qui ne cessent de
nous répéter qu’il ne faut pas trop exagérer et qu’il s’agit
de cas individuels et de quelques exceptions ». Cette vision
des choses est en tant que telle dramatique. Car le
harcèlement peut tout simplement bouleverser la vie de la
femme, atténuer sa productivité au travail et influencer ses
relations familiales.
Des idées non fondées qui doivent disparaître de notre
quotidien, selon Mohamad Ismaïl de l’ONG Baladi à Port-Saïd,
qui contribue lui aussi à la campagne de l’Association de la
femme nouvelle contre le harcèlement dans les lieux de
travail, et qui révèle que le phénomène est omniprésent dans
les usines de Port-Saïd. Dans ces usines, la main-d’œuvre
féminine est élevée. « Ce sont les femmes les plus
respectueuses qui sont les plus exposées au harcèlement.
L’agresseur se protège sous la couverture sociale qui
considère l’agression de l’homme comme étant un signe de
force et sa révélation par la femme comme une honte »,
confie Ismaïl, qui ajoute qu’un centre d’assistance
juridique ouvrira ses portes dans la ville pour recueillir
les plaintes des femmes.
Personne n’y échappe
Même la femme qui subit ce harcèlement est parfois incapable
de le qualifier en tant que harcèlement sexuel. Cette
incapacité d’aborder le sujet a encouragé l’Association de
l’assistance juridique aux femmes et enfants à Alexandrie à
consacrer une ligne rouge pour la réception des plaintes
adressées par les femmes. Une procédure qui vise aussi à
aider les femmes actives en charge de leurs familles, dont
le nombre ne cesse d’augmenter, à pouvoir assumer cette
tâche en sécurité.
Certaines ne sont même pas conscientes qu’il s’agit de
harcèlement, mais d’un simple geste ordinaire vécu au
quotidien tant il est propagé et accepté de tous.
Lors des rencontres et des colloques organisés par le CEDF,
on tente donc de sensibiliser la femme, tout en lui
expliquant que même les simples paroles et regards qui
peuvent la gêner et qui portent atteinte à sa pudeur sont
des actes de harcèlement qui sont punis selon toutes les
lois européennes et même dans quelques pays arabes.
Des bandes dessinées sont aussi préparées pour la
sensibilisation des enfants dans les écoles et pour leur
faire apprendre à respecter leur intimité et celle d’autrui.
De jeunes bénévoles ont pour tâche de lutter contre la loi
du silence qui gère notre attitude face à ce phénomène
alarmant. Des conseils sont offerts aux femmes pour leur
apprendre à se défendre ou à se plaindre en cas d’agression.
« Nous lui expliquons comment intenter un procès, comment
revendiquer ses droits et quelles sont les mesures à suivre
», explique Ingi Ghézlane.
Une prise de conscience qui ne se limite pas à l’univers
féminin, mais qui s’étend à toute la société dans le but de
la préparer à soutenir la femme agressée, à ne pas
l’humilier. L’expérience a prouvé que les agents de police
sont les premiers concernés et qu’ils ont besoin d’une
formation sur la manière d’aborder ce genre de crime.
« Quand je suis allée porter plainte contre un passant qui
m’a agressé dans la rue, l’officier s’est contenté de le
battre sans vouloir écrire un procès-verbal. Il a tout fait
pour me convaincre en me disant que cela nécessiterait de
longues procédures et que je ne les supporterais pas, et il
n’a pas oublié de mettre l’accent sur l’atteinte à ma
réputation que ce procès risque d’engendrer », dit une femme
qui a vécu l’expérience de harcèlement sexuel.
Octroyer aux agents de police le pouvoir de dresser des
procès-verbaux sur place est un moyen proposé pour contrôler
le phénomène et soutenir la victime.
Des mesures qui peuvent contribuer à diminuer le taux de
harcèlement et encourager la femme à briser le tabou du
silence et à dévoiler son expérience. « Il faut opter pour
des peines plus dures», dit Ghézlane.
Mohamad Ismaïl, planificateur de programmes de
sensibilisation, considère que le fait de lutter contre le
harcèlement n’est pas une mission facile dans une société
qui protège le sexe fort. Pourtant, il assure que rien n’est
impossible. « Des législations plus sévères pourraient être
la meilleure solution pour choquer les gens et leur
expliquer qu’il s’agit d’un crime sérieux », dit Ismaïl.
Une loi plus sévère en parallèle à un éveil et une prise de
conscience sont les seuls moyens de faire face à cette
question épineuse. « Nous sommes conscients que la tâche est
difficile et que le chemin est encore long. C’est le genre
de campagnes qui peuvent durer de longues années car elles
visent à lutter contre des traditions et des idées bien
ancrées. Mais cela n’empêche pas qu’il est temps d’agir »,
conclut Amal Abdel-Hamid.
Doaa
Khalifa