Comment sortir de la crise libanaise ?
Hassan Abou-Taleb
Politologue
C’est
en des termes forts éloquents que le patriarche maronite
Nasrallah
Sfeir a expliqué la conjoncture au Liban. Il a
déclaré que ce pays ressemblait à un carrosse tiré par
quatre chevaux, dont deux avancent dans une direction et les
deux autres dans la direction opposée. La signification est
claire. Deux grandes parties se disputent le destin du
Liban. Chacune d’elles veut être la seule qui domine la
situation et qui détermine l’identité du Liban, ses
relations étrangères et ses options internes. Le fait qui a
engendré un gel politique général malgré la convention de
Doha et l’élection d’un président. Ce gel fut accompagné
d’accrochages à Tripoli au nord entre deux clans. L’un se
réclame d’une partie sunnite alors que l’autre, les Alawites
du Hezbollah et de l’opposition en général. Ces incidents
sont passés par quatre étapes jusqu’à présent. Elles ont été
considérées par certains comme un échange de messages
politiques sanglants entre les deux grands clans du Liban.
Le message le plus important est que les différends
politiques ne peuvent plus être résolus par le dialogue ou
la concorde, mais par les armes pour ceux qui en possèdent
et qui savent les utiliser contre les autres.
La situation n’est pas simple. Il existe une vive rivalité
au sein même des sunnites de Tripoli, le plus grand fief
sunnite du Liban, entre les directions traditionnelles comme
Karamé, et Al-Hoss.
Ces sunnites de Tripoli sont considérés comme une partie de
l’opposition proche du Hezbollah à l’intérieur, et de la
Syrie à l’extérieur. D’autre part, il existe une concurrence
entre les directions de Tripoli et les directions sunnites
de Beyrouth représentées par la famille Al-Hariri qui tente
d’être le porte-parole de tous les sunnites du Liban.
Celle-ci présente une vision différente de l’avenir du Liban
qui appelle à la reformulation des relations avec la Syrie
basées sur les principes de la souveraineté et de
l’indépendance ainsi qu’à la détermination du sort des armes
du Hezbollah.
Certains sunnites de Tripoli estiment que les affrontements
qu’ont connus leurs régions sont artificiels car les
habitants de ces régions sont extrêmement pauvres et peu
conscients des troubles de l’Etat. Comment donc peuvent-ils
obtenir des armes modernes et des fonds pour mobiliser les
jeunes dans des affrontements dont ils ignorent le véritable
objectif ? Par conséquent, ces affrontements sont le
prolongement du conflit existant au sommet du régime
politique libanais résumé par la crise du communiqué du
gouvernement d’unité nationale. Cette crise est l’expression
des changements survenus au nord pendant les trois dernières
années.
L’interférence entre ce qui se passe à Tripoli et ce qui se
passe dans les couloirs politiques de Beyrouth révèle que
les conflits du nord sont la concrétisation de la faiblesse
institutionnelle de l’Etat qui se révèle dans 3 principaux
éléments.
Premièrement, l’inefficacité des institutions
constitutionnelles dans la gestion de la vie politique au
Liban. En effet, ces institutions souffrent toujours de
l’état de gel qui les a atteintes depuis près de deux ans
lorsque les responsables de ces institutions ont décidé de
ne pas avoir affaire avec les autres institutions et de les
considérer comme anticonstitutionnelles. Ceci a engendré un
état de vide et chaque institution a commencé à travailler
selon les directions de parties de l’extérieur du Liban. Le
plus grand défi aujourd’hui est de réactiver ces
institutions pour qu’elles deviennent des institutions
complémentaires et non des institutions antagonistes.
Deuxièmement, la faiblesse des institutions de sécurité. La
responsabilité de la Syrie est évidente dans ce contexte,
car cette présence a déstabilisé ces institutions et a
permis l’infiltration de nombreuses parties locales et
régionales. Ces institutions n’ont plus accompli leur rôle
dans la protection du pays et la préservation de la
stabilité. Bien plus, certaines institutions de sécurité
sont devenues un fardeau. L’armée libanaise est devenue
responsable de nombreux dossiers sécuritaires. Ainsi l’armée
est-elle devenue exposée aux influences des différends
politiques internes. Le fait qui se contredit entièrement
avec la nature de l’armée en tant qu’institution d’unanimité
nationale défendant le pays.
Quant à la troisième dimension de la faiblesse de l’Etat
libanais, elle se révèle dans la prédominance du langage
confessionnel même si les leaders éminents de l’Etat le
nient. Bien plus, il existe de divisions sectaires au sein
des confessions elles-mêmes. Lorsque la concurrence
politique coïncide avec les deux dimensions confessionnelles
et sectaires qui sont liées à des dimensions régionales, la
situation devient objet aux explosions de temps à autre,
même si les raisons sont illusoires. C’est le cas du
différend autour de la formule appropriée concernant les
armes du Hezbollah dans le décret ministériel du
gouvernement de coalition qui attend l’approbation du
Parlement pour devenir un gouvernement actif et
constitutionnel. Ce différend est le prolongement d’un
différend ultérieur autour du destin des armes du Hezbollah
ou des armes de la résistance selon le langage des partisans
du Hezbollah. Ceux qui pensent que les armes du Hezbollah
sont plus proches des armes des milices et qu’elles ont été
utilisées à l’intérieur pour des comptes politiques, comme
ce fut le cas au début de mai, estiment qu’il est
indispensable de parvenir à une formule plaçant ces armes
sous le pouvoir de l’Etat et de ses institutions. Et ce, de
manière qu’il sorte de l’emprise du parti vers l’emprise de
l’Etat. Par contre, les partisans du Hezbollah et de la
résistance estiment que des conjonctures spéciales
impliquent la nécessité de reconnaître la valeur de ces
armes. Ils estiment la nécessité que l’Etat reconnaisse ces
armes selon des termes francs. D’autres estiment qu’il est
indispensable de laisser la détermination du destin des
armes du Hezbollah au dialogue national prévu sous le
parrainage du président Michel Soliman. Ce gouvernement sera
chargé de cristalliser une vision du Liban qui réalise la
concorde autant que possible, qui détermine les grands choix
du Liban et qui formule une stratégie défensive prenant en
compte les mutations actuelles notamment régionales.
Quelle que soit la formule à laquelle parviendra le décret
ministériel, on ne s’attend pas à ce qu’il sorte le Liban de
la crise. Les dirigeants du Liban eux-mêmes, qui n’ont
aucune confiance les uns en les autres, estiment que la
sortie de leur crise est davantage conditionnée par les
mutations régionales que par les mutations locales ou les
décisions qu’ils vont prendre. Si toute la région attend
celui qui va accéder à la Maison Blanche à la fin de
l’année, les Libanais, eux, doivent attendre le destin des
négociations syro-israéliennes sous le parrainage de la
Turquie. Ils doivent aussi attendre la fin du volet
nucléaire de l’Iran militairement ou pacifiquement,
l’avènement d’une éclaircie dans les relations de la Syrie
avec les pays arabes notamment avec l’Egypte et l’Arabie
saoudite, et enfin la nature des relations que déterminera
la convention de sécurité prévue entre l’Iraq et les
Etats-Unis.
Même si cette analyse à laquelle croient les dirigeants
libanais est d’une certaine véracité, elle ne les dégage pas
de leur responsabilité dans la détérioration de la
conjoncture de l’Etat. Ce sont eux qui se sont divisés sur
eux-mêmes et qui ont nié les principes de la démocratie et
de la concorde. Ce sont eux qui ont fait appel à des forces
étrangères qui ont joué de leurs destins et de celui de leur
pays. Jusqu’à ce qu’apparaisse une élite libanaise davantage
liée à son pays et aux soucis des Libanais, la crise du
Liban persistera .