La Cour pénale internationale et la justice sélective
Mohamed Salmawy
Ce
qui a caractérisé probablement le tollé qui a accompagné la
demande d’inculpation émise par la Cour Pénale
Internationale (CPI) contre le président Omar Al-Béchir pour
les crimes de guerre survenus au Darfour est cette confusion
dans les réactions arabes. Et ce, entre opposants à la
décision qui y voient un alignement contre les Arabes et
ceux qui incriminent effectivement le régime soudanais dans
les événements du Darfour et pour lesquels ils estiment que
son président doit comparaître devant la justice.
Ainsi la justice se trouve-t-elle maintenant entre les mains
de l’opinion publique arabe qui est devenue responsable
d’acquitter ou de condamner le président soudanais. On
retrouve quasiment dans chaque journal arabe un article ou
deux sur ce sujet, tantôt confirmant les crimes de guerre
commis au Darfour tout au long de 5 années et tantôt
réfutant la décision de la CPI, la considérant comme une
humiliation infligée au Soudan et une transgression de sa
souveraineté.
La question ne réside pas dans le fait qu’Al-Béchir est
incriminé ou pas dans les événements du Darfour. D’ailleurs,
ceci ne peut aucunement être tranché à travers un article ou
une colonne rédigés çà ou là. Mais il s’agit surtout de
l’injustice des décisions de la CPI qui a été établie
fondamentalement pour lutter contre l’injustice. La question
que l’on doit aborder est ce principe sélectif qui régit les
jugements de la cour et non pas la position juridique
d’Al-Béchir qui doit susciter toute cette colère de
l’opinion publique arabe.
Malheureusement, le traitement médiatique de la cause l’a
dévié de son cours. Au point que celui qui exprime cette
colère semble être à l’image de celui qui met en avant
l’acquittement de Béchir. Ce à l’heure où ceux qui ont vu
que la condamnation d’Al-Béchir était logique ont affirmé sa
responsabilité vis-à-vis des affres vécues au Darfour.
Il
n’est pas question d’acquitter ou non Al-Béchir. Car c’est
une cause qui va bien au-delà de la capacité de l’opinion
publique, voire des capacités de la CPI. Seule l’Histoire
est apte de la trancher. Combien de criminels ont été
acquittés par les tribunaux, mais ont été plus tard
condamnés par l’Histoire et combien de personnes condamnées
par les tribunaux ont été par la suite innocentées par
l’Histoire ?
La cause principale réside dans le sentiment d’injustice que
ressentent les Arabes vis-à-vis de l’Occident. Les Arabes
ont été colonisés par l’Occident qui a épuisé leurs
ressources tout au long de longues décennies. N’est-ce pas
également les Arabes qui ont fait l’objet, au lendemain de
l’indépendance, de toutes sortes de discrimination et de
fanatisme. Leur image n’a-t-elle pas été déformée et
n’ont-ils pas été présentés au monde comme un exemple
d’arriération et de violence ? N’ont-ils pas été présentés
comme des agresseurs voulant à tout prix jeter Israël dans
la mer et des ennemis de la paix alors que leur patrie a été
violée en Palestine et qu’ils ont été expulsés de leurs
demeures. Et lorsqu’ils ont hurlé et clamé la vengeance
contre les criminels de guerre en Palestine ou plus tard en
Iraq, c’est l’un de leurs leaders qui a été impliqué par la
CPI.
Telle est la raison qui réside derrière la violence qui
s’empare actuellement de la rue arabe et qui est illustrée à
tort et à travers par certains comme une défense du
président Al-Béchir. L’autre camp alors en réplique ouvre
tout de suite le registre des accusations, nous faisant
amener à nous demander en fin de compte si Al-Béchir est
coupable ou pas. Alors qu’en réalité, la question exacte
qu’il faut se demander est la suivante : pourquoi ce sont
les Arabes qui sont toujours coupables et pas les autres ?
Pourquoi cette sélectivité qui est l’expression d’une
intransigeance aveugle contre tout ce qui est arabe ?
Ensuite, où sont les criminels de guerre en Israël ou en
Iraq ? Pourquoi semblent-ils jouir d’une immunité spéciale,
alors que nous les Arabes sommes à la portée des poursuites
?
Lorsque le procureur général de la CPI a affiché son
intention d’émettre un mandat d’arrêt contre le président
soudanais, au même moment un nouveau livre est paru aux
Etats-Unis faisant état d’un réquisitoire d’accusations
claires et nettes contre le président américain Georges Bush
en tant que criminel de guerre ayant commis lui ainsi que
son Administration des crimes incontournables contre
l’humanité en Iraq et en Afghanistan.
Dark Side est le nom du livre de la journaliste de renom
Jane Mayer du New York Times, connu pour son large impact.
Elle affirme par la preuve indéniable et par les documents
crédibles, dont des rapports de la Croix-Rouge, que
l’Administration de Bush, sous couvert de la guerre contre
le terrorisme, a pris l’habitude de violer l’accord de
Genève. Ce qui l’expose à une inculpation selon les critères
internationaux pour avoir commis des crimes de guerre
incriminés par la loi. A l’exemple de toutes sortes de
tortures et de sévices infligés, ainsi que l’arrestation des
milliers en Iraq et en Afghanistan sans une accusation
valable en les détenant dans les prisons de Guantanamo sans
procès.
Jane Mayer démontre dans son livre de 400 pages que la
Croix-Rouge a mis en garde contre de telles violations qui
relèvent des crimes de guerre et qui mettent les grands
responsables de l’Administration américaine en posture
d’accusation et de procès.
On retrouve dans le livre les noms des membres de
l’Administration américaine accusés dans ces crimes. Elle a
affirmé qu’ils étaient tous exposés à un procès et non pas
uniquement le président Bush. A la tête de ces personnes,
vient le vice-président américain Dick Cheney qui jouit de
prérogatives non ordinaires dépassant celles qui relèvent de
son poste. Selon l’auteure, il a une grande influence sur le
président Bush et il l’amène à faire tout ce qu’il veut.
Au même moment, la presse israélienne a publié un récent
rapport élaboré par un nombre d’avocats défenseurs de
certains détenus palestiniens dans les prisons israéliennes.
Selon le rapport, chaque crime de torture qui leur est
infligé est à lui seul suffisant pour intenter un procès
contre les leaders israéliens pour crimes de guerre.
D’autant que la torture à l’intérieur des prisons
israéliennes est devenue la règle générale et non pas
l’exception.
Mais là voilà, quand elle décide d’agir, la justice
internationale ne touche pas à ces exemples flagrants où les
Arabes sont des témoins, voire des victimes, mais préjudicie
plutôt les Arabes. Ces derniers peuvent-ils accepter cela de
bon cœur, en étant pleinement convaincus que l’objectif
ultime derrière la récente décision de la CPI est celui
d’appliquer la justice ? .