Ce texte de Mohamad
Auda, extrait de son ouvrage Sept pachas, décrit sa relation avec Albert
Cossery, au 40e de sa mort. On y découvre un homme déchiré par ses
contradictions, profondément affecté par son éloignement de l’Egypte.
Egaré à Paris
J’ai
croisé A. N. sur le Boulevard Saint-Germain. Etrange hasard : il était la
première personne que je rencontrais à Paris, et aussi celle que j’avais le
plus envie de voir. Cela faisait quinze ans que je ne l’avais plus revu, depuis
qu’il avait décidé d’emporter ses affaires, des livres, des papiers et des
stylos, qui remplissaient à peine une petite valise, et de quitter
définitivement pour Paris.
Il
resta un instant interloqué, étonné. Il n’était plus l’A. N. que je
connaissais, à l’époque où nous arpentions ruelles et impasses dans le quartier
d’Al-Qalaa. Il n’était pas non plus comme je me l’étais imaginé après quinze
ans dans une ville où il était venu parce qu’il n’y avait « ni vie ni liberté
en dehors d’elle ».
Il
marchait calmement, en silence, il était paisible, pitoyable même. Quand on se
retrouva face à face, il n’eut pas l’air aussi étonné que je m’y attendais,
même s’il me salua très chaleureusement, avec, à ma grande surprise, une
politesse et un respect extrême. Il n’était plus ce bohémien révolté que j’avais
connu au Caire, insolent, railleur, qui se fichait de tout. Il n’était pas non
plus l’écrivain célèbre que s’arrachaient les maisons d’éditions, aux pieds
duquel se jetaient les belles femmes, vivant en millionnaire, comme je l’avais
entendu dire à Paris. Il marchait comme s’il avait sur le dos un poids trop
lourd, profond, avec lequel il avançait en silence, résigné.
Quinze
ans plus tôt, je l’avais rencontré chez un peintre, un ami, rédacteur en chef
d’une revue modeste, à qui j’apportais une de mes nouvelles pour qu’il
l’illustre, la publie et me la paie. Mon ami me présenta A. N. comme un
nouvelliste écrivant en français, et me dit que c’était l’occasion de lui lire
ma nouvelle. A. N. écouta attentivement. Mais, dès que j’eus fini, et sans
crier gare, il se mit à hurler : « C’est du n’importe quoi. C’est une
littérature faible, malade. Vous ne produirez jamais rien d’autre ». Sans
préliminaires, il continuait à crier : « Vous n’êtes que des paresseux, des
lâches, des superficiels. Vous vivez comme des étrangers dans cette société,
vous la fuyez. Cette société maudite aurait pu produire un Gogol, un Tchekhov,
un Dostoïevski ou un Gorki, ou tous à la fois. Mais comment peut-elle les
produire alors que vous vivez sur le poison que vous vendent vos grands
écrivains ? Comment peut-elle les produire, si tous ses écrivains et tous ses
dirigeants l’ont trahie ? »
J’étais
gêné, ébranlé par la violence de cette révolte soudaine. Je gardai le silence.
Bouillonnant de colère, je remis la nouvelle dans ma poche. Mais, sans rougir,
il continuait à hurler : « ça ne s’appelle pas écrire, ça. (…) L’écrivain dans
cette société maudite ne devrait pas se munir d’un stylo, mais d’une hache. Il
doit avoir assez de courage pour défier et choquer le monde entier (…) ».
J’écoutai
la leçon jusqu’au bout. Au moment où j’allais partir, il insista pour que je
reste. Il voulait nous inviter à dîner : il avait de l’argent sur lui et puis,
peut-être que malgré tout, je finirais par devenir un écrivain : « Son
instinct, qui ne le trompait jamais, le lui faisait prédire ».
A la
fin de la soirée, on était devenus amis intimes. J’avais appris que son plus
grand malheur était de ne pas connaître l’arabe. Il le comprenait et le lisait,
mais ne pouvait l’écrire.
Cette
nuit-là, on décida que je traduirais quelques-unes de ses nouvelles vers
l’arabe et qu’on lirait ensemble des textes de nos grands auteurs.
Un
jour, il me passa quelques-unes de ses nouvelles. Elles étaient terribles,
effroyables, parfois abominables jusqu’à la nausée. Des nouvelles qui
suintaient le sang et le pus. Des personnages vaincus, humiliés, broyés.
Elles
étaient écrites loyalement, avec talent, et amour aussi. Mais elles étaient
impossibles à traduire, et à publier. Comment les traduire et où les publier ?
Quel journal, quelle revue ou quelle maison d’édition accepterait de publier
cela et de le laisser circuler dans un pays dirigé par un roi, des pachas et
des khawaga ? Je le lui dis. Je lui dis qu’il ne servait à rien de les
traduire, car il n’y avait aucun espoir de les éditer. Il fut pris comme à son
habitude de l’une de ses violentes colères, et cria qu’il le savait, qu’il en
était sûr, et que c’était pour cette raison qu’il n’y avait pas de vraie
littérature en Egypte, ni de vrais écrivains, et qu’on ne peindrait jamais une image
complète de l’Egypte. Que nous n’apprendrions pas à nous connaître nous-mêmes
ni à découvrir nos vies. Je lui répondis que l’Egypte ne se résumait pas à ces
personnages abattus, oubliés de Dieu qu’il avait placés dans les maisons de la
mort certaine. Qu’il existait une autre Egypte, positive, qui ne se meurt pas,
ni ne se laisse vaincre. C’était le début de la révolution. « Tu veux
m’apprendre l’Egypte, tu veux m’apprendre la vie ! L’Egypte tout entière est en
moi. L’Egypte tout entière est vivante en moi. Cinq mille ans d’Histoire sont
en mon cœur et ma raison. Tu n’es qu’un prêcheur (prédicateur) démago. Tu ne
sais rien et tu ne veux te confronter à rien. Comment peux-tu connaître cette
Egypte positive, avant de descendre au fond du puits, avant de voir ce qu’il y
a au fond du puits ? Les masses accumulées, indistinctes, pour lesquelles il
n’y a pas d’aube et qui ne voient jamais la lumière du jour ? Comment peux-tu
comprendre cette meule aveugle qui broie l’être humain tous les jours sans voir
ses victimes ni comprendre sa sauvagerie sans bornes ? Ceux sur qui j’écris
sont ceux qui ont vécu le drame
entièrement. Ils l’ont vécu entièrement car ils n’ont pas résisté ».
Ces
discussions étaient récurrentes. Elles étaient souvent assez violentes, même
avec ses amis les plus proches. A un moment, personne ne le supportait plus. Sa
vie était une série de disputes, parfois marquées de coups et de crachats.
Puis,
un jour, il partit pour la France. Il vint nous annoncer qu’il avait décidé de
ne plus rester dans son pays et qu’il partirait pour Paris. Il voulait vivre
comme il l’entendait, écrire comme il l’entendait : vivre sa vie. Il voulait
pouvoir s’écrire lui-même en entier et avoir autour de lui des gens qui le
comprennent.
(…)
Après
son départ, il n’écrivit à personne. On n’avait plus aucune nouvelle de lui ;
les amis et les camarades de cette époque partirent chacun de son côté.
Pris
dans les occupations et les problèmes de la vie, ils l’oublièrent. Puis, il y a
quelques années, on entendit à nouveau parler de lui, régulièrement. Les
grandes maisons d’édition en France s’arrachaient ses nouvelles et ses livres,
traduits par les maisons d’édition européennes et américaines, l’argent coulait
à flot sur lui et les belles de Paris se jetaient à ses pieds.
J’achetai
ses nouvelles et les lus. C’étaient des œuvres qui en valaient le coup. Elles
méritaient le bruit qu’elles suscitaient, et l’argent qu’il avait touché. Un
jour, je décidai d’en traduire une. A travers ses écrits, je sentais qu’il
s’était totalement réalisé. Un écrivain n’a pas, et ne peut avoir, de plus
grand plaisir que de se réaliser dans ses livres et les héros de ses nouvelles.
Je commençai effectivement la traduction mais l’oubliai dans le tourbillon de
mes occupations diverses. Puis, l’année dernière, je suis tombé sur une
traduction anglaise de l’une de ses dernières nouvelles. Je l’achetai, la lus,
et ressentis une immense déception. Des personnages faibles, des couleurs
ternes, des événements artificiels, un écrivain dont les sources s’étaient
asséchées, qui ne trouvait rien à dire, et qui se pressurait, mais ne
ressortait que de vieilles munitions. Les cinq mille ans d’Histoire qui
vivaient dans son inconscient avaient été consommés, épuisés. L’Egypte sur
laquelle il écrivait n’existait plus que dans son imagination.
J’avais
oublié tout ça, jusqu’au jour où je le rencontrai à Saint-Germain des Prés.
(…)
— Je
vis dans un vide total, me dit-il. Je n’ai rien en tête, rien dans mon cœur. Je
ne pense plus qu’à une seule chose. Je veux rentrer en Egypte. Je veux
retourner au Caire. C’est de là-bas que je suis, pas d’ici. Je veux retourner,
apprendre l’arabe, écrire en arabe. Je veux découvrir la nouvelle vie, les
nouveaux personnages. Je veux retourner à Al-Qalaa, à la maison des artistes,
arpenter la rue Mohamad Ali, de la mosquée du Sultan Hassan jusqu’à Ataba.
Il se
tut un instant, puis rajouta :
—
N’est-ce pas étrange que, moi qui ai vécu à Paris, je sois aussi sensible
qu’aujourd’hui à ce froid glacial ? Parfois, je passe des nuits mouvementées,
je fais des rêves désagréables, ou de longues insomnies. Le matin, je tiens
absolument à courir et monter dans le premier avion pour Le Caire. Je me dis
que quand j’arriverai, j’irai vers le Nil. Boire son eau stagnante, acheter une
qidra de foul, un tas de falafel, et manger avec avidité … jusqu’à satiété,
après la famine.
(…)
On se
revit plusieurs fois, à chaque fois, il me disait qu’il se préparait pour le
voyage, le long voyage du retour. Le retour.
Avant
de quitter Paris, j’allai le voir. Quand doit-on t’attendre ? lui demandai-je.
— Je
ne pense pas, me dit-il. Je ne pense pas que je vais rentrer. Paris me
tyrannise, comme Le Caire. J’aurais besoin d’être Hercule pour m’arracher d’ici
et me jeter à travers la mer, sur l’autre rive. Peut-être, comme m’a décrit
Untel, ne suis-je pas un vrai Egyptien. Peut-être ne suis-je pas un vrai fils
de l’Egypte. Peut-être suis-je un « levantin », qui vit dans deux univers
différents auxquels je n’appartiens pas.
Je lui
dis au revoir pour la dernière fois. Peut-être n’a-t-il plus la moindre chance
de salut, comme ses personnages ! l
Traduction
de Dina Heshmat
Mohamad
Auda
Est né
en 1920 à Charqiya et mort en 2006 au Caire. Il n’a jamais écrit de roman, de
nouvelle ni de poésie. Pourtant, son écriture de l’Histoire et ses essais
politiques se rapprochent de la grande littérature. Editorialiste à
Al-Gomhouriya, après des années d’apprentissage à l’école de presse qui est la
revue Rose Al-Youssef, Mohamad Auda est connu comme socialiste par excellence
et grand défenseur de la politique nassérienne.
Il
écrit l’histoire avec une plume littéraire qui assimile les lois et les
théories de l’historiographie pour les soumettre à une écriture fine et
passionnante. C’est par ces mots que l’écrivain et nouvelliste Youssef Idriss
préfaçait le livre de Auda Al-Sabaa pachawat (mes sept pachas) en 1971. Où il
dressait les portraits vivants de l’architecte Hassan Fathi, d’Albert Cossery
ou de Moustapha Mocharrafa et d’autres personnalités égyptiennes marquantes. Son
rêve, connu par ses proches, était d’écrire un roman. Tout comme dans son
ouvrage La Chine populaire, en 1955, il écrivait l’histoire d’une révolution
qui échouait pour renaître de ses cendres. Ainsi, avec une plume attrayante,
touchait-il l’essence même de la persévérance et l’espoir dans le changement
qu’il a inculqué à toute une génération. Ce texte reste une référence ayant un
grand impact sur la génération des écrivains qui l’entouraient à la différence
de leurs tendances idéologiques.