Verdict .
Le sociologue Saadeddine Ibrahim
a été condamné à deux ans de prison pour « atteinte à la
réputation » de l’Egypte. Les militants des droits de
l’homme dénoncent une « manipulation » de la justice.
La chasse aux sorcières se poursuit
Le militant égypto-américain des droits de l’homme
Saadeddine Ibrahim a été
condamné par contumace, samedi, à deux ans de prison pour
avoir « terni la réputation de l’Egypte » à travers des
articles publiés dans « la presse étrangère », selon l’arrêt
du juge Hicham Bachir. M. Ibrahim pourra bénéficier de la
liberté contre une caution de 10 000 livres égyptiennes en
attendant l’appel.
L’avocat de Saadeddine Ibrahim,
Chadi Talaat, a estimé que la
décision du juge était « défectueuse » et a affirmé qu’il
ferait appel. « M. Ibrahim restera probablement à l’étranger
en attendant le verdict final », a ajouté l’avocat. « C’est
une nouvelle étape du combat pour la démocratie », a de son
côté réagi l’intellectuel qui a choisi l’exil depuis l’été
dernier. La réaction de l’ambassade américaine au Caire n’a
pas tardé. C’est « scandaleux », a aussitôt commenté
l’ambassadrice Margaret Scobey.
Saadeddine
Ibrahim avait été condamné en 2001 à sept ans de prison,
notamment pour l’élaboration de rapports « diffamatoires »
sur l’Egypte et pour avoir reçu des fonds de l’étranger pour
financer son association, le Centre Ibn
Khaldoun pour les études sur le développement, sans
l’autorisation du gouvernement. Sa condamnation avait
suscité les protestations des pays occidentaux et soumis
l’Egypte à d’importantes pressions américaines. Il a été
acquitté en 2003 après avoir purgé 14 mois de prison.
Dans une série de chroniques publiées récemment dans les
principaux quotidiens américains,
Saadeddine Ibrahim avait critiqué les Etats-Unis pour
maintenir leur assistance économique et militaire à l’Egypte
malgré « son registre d’emprisonnement et de tortures de
ceux qui militent pour la démocratie ». En mai 2007, il
s’était brièvement entretenu avec le président Bush auquel
il avait demandé de suspendre l’aide américaine à l’Egypte
jusqu’à ce que l’opposant Aymane
Nour (qui s’était porté candidat
face au président Moubarak en 2005) soit libéré.
Les relations entre l’Egypte et les Etats-Unis sont ensuite
passées par une période de tension à la suite d’une
recommandation du Congrès (ignorée par le State
Department) de retenir 100
millions de dollars de l’aide américaine en attendant que le
gouvernement égyptien « entreprenne des démarches
susceptibles de faire avancer les conditions des droits de
l’homme ». Saadeddine Ibrahim
fut soupçonné d’avoir encouragé cette recommandation
survenue quelques jours après son entretien avec George
Bush.
La nouvelle Hisba
Le procès contre Saadeddine
Ibrahim a été initié par deux avocats affiliés au Parti
National Démocrate (PND, au pouvoir) qui l’accusaient
d’atteinte aux intérêts nationaux. Connu sous le nom de la «
Hisba », la loi égyptienne qui
permettait à de simples citoyens de poursuivre en justice
des individus jugés dangereux pour l’intégrité et la
sécurité sociale a été amendée après son exploitation dans
les années 1990 par des extrémistes. Cette procédure avait
notamment eu pour victime le professeur
Nasr Hamed Abou-Zeid, un
autre exilé. Accusé d’apostasie à cause de ses écrits, Abou-Zeid
devait être séparé de son épouse « musulmane » à l’issue
d’un verdict en ce sens. Malgré son annulation, cette
procédure reste sélectivement appliquée, surtout dans des
affaires politiques touchant à la « sécurité nationale ».
Des procès du genre, initiés par des avocats inconnus, ont
récemment visé des journalistes opposants. « C’est plutôt la
condamnation de Saadeddine
Ibrahim qui risque d’endommager la réputation de l’Egypte »,
commente Nasser Amin, directeur du Centre arabe pour
l’indépendance de la justice (ONG). Il accuse le régime
d’utiliser la justice « comme outil d’intimidation » contre
ses opposants. « Le gouvernement semble absent de cette
affaire, or sa présence est évidente », affirme-t-il.
« C’était prévu. Aujourd’hui, tout le monde réalise qu’en
Egypte, les opposants risquent la prison. Les accusations
contre Saadeddine Ibrahim ne
sont en rien différentes de celles adressées à certains
journalistes », souligne à son tour le secrétaire général de
l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, Hafez Abou-Seada.
De son côté, Aboul-Naga Al-Mahrazi,
un des deux avocats ayant intenté le procès contre
Saadeddine Ibrahim, affirme ne
pas travailler pour le compte du régime. « J’ai le droit en
tant que citoyen égyptien de poursuivre toute personne qui
offense le président de la République qui représente
l’Egypte. (…) J’ai l’honneur d’être membre du PND, mais j’ai
réagi en tant qu’avocat », assure-t-il.
Chérif
Albert