Coptes .
Les manifestations organisées en Europe et aux Etats-Unis
par leurs associations se multiplient. L’Eglise orthodoxe
les critique, mais l’Etat commence, par souci d’image, à
établir des ponts de dialogue avec les figures-clés de la
diaspora.
Les dits et les non-dits mieux écoutés
Depuis
quelques semaines, les leaders des communautés coptes à
l’étranger multiplient les manifestations pour appeler la
communauté internationale à « mettre fin aux souffrances
quotidiennes » de leur coreligionnaires en Egypte. De
l’Australie aux Etats-Unis en passant par les principales
capitales européennes, les manifestants prenaient un même
itinéraire : après un rassemblement sur l’un des sites
emblématiques (à Paris ils ont choisi la Place de la
Nation), ils se dirigeaient vers l’ambassade égyptienne puis
vers le siège du Parlement de leur pays de résidence pour
déposer des lettres de protestation dénonçant l’attitude «
passive » du gouvernement égyptien à l’égard des
revendications coptes.
C’est en fait l’attaque, par des bédouins armés, du
monastère d’Abou-Fana près de Minya, qui a remis sur le
tapis la question des droits coptes. Les points de vue
divergent sur les motifs de l’affaire. Alors que les moines
y voyaient une agression confessionnelle, les autorités
affirment qu’il s’agit d’une dispute au sujet d’une parcelle
de terrain entourant le monastère. Alors que l’Eglise
appelait à la traduction des agresseurs à la justice, les
bédouins accusaient les moines d’empiéter sur leurs terres
agricoles. Un dialogue de sourds s’en est suivi.
Aujourd’hui au nombre de 15, les associations des coptes
émigrés sont souvent dirigées par des personnalités
controversées qui affichent leur indépendance du clergé, un
clergé dont ils critiquent d’ailleurs le « laxisme ». Celles
qui se font plus parler d’elles sont Copts United, créée en
Suisse en 2004 et dirigée par le magnat Adli Abadir,
Christians in the Middle East, établie au Canada et dirigée
par Nader Fawzi, elle avait récemment publié et mis sur son
site Internet un livre intitulé Modtahadoun (opprimés) pour
parler des « doléances » des coptes, Free Copts créée en
2006, dirigée par Jacob Keryaki et Andrew Fanouss et accusée
de vouloir « internationaliser » la question copte.
Si les revendications des coptes à l’intérieur de l’Egypte
pivotent autour de la liberté de construire des lieux de
culte et du droit à une représentation proportionnelle aux
postes-clés de la fonction publique, celles des émigrés vont
bien au-delà. Ils n’hésitent pas à appeler à l’annulation de
l’article 2 de la Constitution qui reconnaît la charia comme
principale source de législation, ainsi que de toute
référence à l’identité islamique de l’Egypte. D’autres vont
jusqu’à demander à l’Egypte de sevrer ses liens spirituels
avec le monde arabe pour que l’Egypte devient « le pays des
Egyptiens » … Plus irritant encore, certains de ces
activistes essayent à travers leurs contacts avec des
membres du Congrès et du Sénat de faire adopter une
résolution liant l’aide américaine à l’Egypte (quelque 1,7
milliard de dollars) à l’amélioration des conditions des
coptes.
Mais les manifestations des coptes à l’étranger ne
constituent pas un nouveau phénomène. Elles datent de 30
ans. Lors de son dernier voyage aux Etats-Unis en 1981,
l’ancien président Anouar Al-Sadate a été accueilli par des
coptes mécontents qui dénonçaient la montée de l’intégrisme
et les attaques contre les églises et les fidèles chrétiens,
qui se sont multipliées durant les dernières années de sa
présidence. Ce fait a contribué à accentuer les tensions qui
existaient déjà entre le pape et Sadate et qui ont conduit
le pape à être relégué dans un monastère. « Les Egyptiens
ont toujours été trop sensibles à tout ce qui risque de
ternir leur image », souligne l’ancien diplomate et actuel
député Moustapha Al-Fiqi.
Dans une situation pour le moins embarrassante, l’Eglise a
toujours pris ses distances vis-à-vis des associations
coptes de l’étranger qui échappent relativement à sa
tutelle. Le pape qui « refuse » publiquement ces
manifestations est attaqué des deux côtés, des coptes
eux-mêmes d’abord, dont certains lui reprochent de
complimenter le gouvernement égyptien à leurs dépens, et de
beaucoup de musulmans qui l’accusent de manipuler les coptes
de la diaspora pour servir ses intérêts.
De son côté, le gouvernement égyptien n’a réagi à ces
manifestations en série que par le biais des médias
officiels. Ceux-ci ont exprimé l’indignation populaire face
à « une poignée de séditieux qui ne représentent
qu’eux-mêmes ». Des personnalités coptes connues pour leur
modération sont aussitôt apparues sur les chaînes de
télévision pour les condamner. « Ces manifestations
compliquent davantage les problèmes. Elles suggèrent que le
gouvernement égyptien peut céder à la pression, or aucun
gouvernement ne l’accepterait », estime Nabil Louqa Bebawi,
membre PND du Conseil consultatif. Un autre copte,
l’écrivain Gamal Assaad, considère que les problèmes des
coptes ne trouveront des solutions que dans une perspective
nationale. « Les problèmes coptes sont après tout des
problèmes égyptiens qui concernent les citoyens musulmans au
même titre », affirme-t-il. « Comment des gens qui vivent à
des dizaines de milliers de kilomètres peuvent-ils régler
nos problèmes ? », se demande-t-il sur un ton d’indignation.
Le discours est modelé pour relativiser ces « agissements »
et en minimiser l’importance, tout en prenant soin de ne pas
amalgamer les coptes locaux avec les semeurs de troubles
binationaux.
Sentiment d’amertume
L’absence de réaction de la part de l’Etat soulève des
critiques. « La réaction de l’Etat s’inscrit dans la
politique de l’inaction », souligne le chercheur Amr Al-Chobaki,
du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
Selon lui, l’Etat renonce à affronter ce genre de problèmes
dans un souci de préserver « la sécurité nationale ». «
Jouer les équilibristes fournit au régime actuel sa raison
d’être », ajoute-t-il. Cette absence de déclarations ne
signifie pas pour autant que le régime égyptien prend à la
légère l’influence potentielle du million de coptes émigrés.
« De manière générale, ces manifestations ont peu
d’importance mais à la longue, elles pourraient porter
atteinte à l’image de l’Egypte », reconnaît Nabil Fahmi,
ambassadeur d’Egypte à Washington. En revanche, il juge «
extrêmement faible » l’influence qu’elles pourraient avoir
sur la politique américaine à l’égard de l’Egypte.
Au niveau local, le fait de recourir à une puissance
étrangère pour obtenir des gains risque d’alimenter les
frictions interconfessionnelles. Certains n’hésitent pas à
mettre en doute le patriotisme et la loyauté de ceux qui «
servent les desseins américano-sionistes » en fournissant
aux pays étrangers, notamment aux Etats-Unis, un prétexte
pour s’immiscer dans les affaires du pays. Un sentiment
d’amertume qui ne peut qu’accentuer la polarisation
interconfessionnelle.
Aujourd’hui cependant, derrière ce masque d’indifférence,
une nouvelle attitude se profile dans les coulisses
vis-à-vis des coptes de la diaspora. Démonisés sous Sadate
et ignorés jusqu’à tout récemment, ces derniers commencent à
avoir des ponts de dialogue avec le gouvernement. D’après
les informations rapportées vendredi par l’agence de presse
officielle MENA, des dirigeants du Parti National Démocrate
(PND, au pouvoir) se sont réunis, en présence du consul
général d’Egypte à New York, Chérif Al-Kholi, avec les
leaders des organisations coptes aux Etats-Unis et ont
obtenu d’eux un engagement à stopper « tout acte
d’incitation visant à faire pression sur le régime égyptien
ou porter atteinte à l’image de l’Egypte ». « Les parties
ont convenu que l’aide américaine à l’Egypte bénéficie à
tous les Egyptiens quelle que soit leur religion et que le
fait que la liberté d’expression est garantie en Egypte rend
injustifiable le recours à des gouvernements étrangers »,
rapporte la MENA.
Selon Moustapha Al-Fiqi, qui fut également secrétaire du
président Moubarak, celui-ci avait ordonné l’initiation d’un
dialogue avec les figures-clés des communautés coptes de la
diaspora. En 2005, déjà un représentant du PND, Guéhad Ouda,
a assisté à une conférence qu’ils avaient organisée à
Washington sous le thème « Musulmans et chrétiens pour la
démocratie et les droits de citoyenneté ». L’année suivante,
le Conseil national des droits de l’homme a repris le thème
dans une conférence qu’il a organisée et à laquelle ont
assisté plusieurs coptes émigrés. Et en 2007, l’un d’eux,
Michael Meunier, président de la U.S. Copts Association, a
visité son pays natal, s’est entretenu avec des officiels et
a reçu l’autorisation du ministère de la Solidarité sociale
pour la création d’une ONG Hand in Hand for Egypt, destinée
à « promouvoir l’unité nationale ». A en juger par son
discours, Meunier est devenu depuis beaucoup moins virulent
dans ses critiques du gouvernement égyptien .
Chérif Albert