Urbanisme.
Ahmad Yéhia Abdel-Hamid,
professeur de sociologie politique à l’Université du Canal
de Suez, s’indigne contre l’absence du rôle social du
capital
« Parmi les devoirs de la catégorie aisée, il y a le soutien
aux classes marginalisées »
Al-Ahram
Hebdo : Comment voyez-vous la multiplication des publicités
qui vendent du luxe ? A qui s’adressent-elles ?
Ahmad Yéhia Abdel-Hamid :
C’est une culture de publicité qui s’adresse à une catégorie
de consommateurs qui ont les moyens financiers de profiter
de l’article vanté. Plus cette catégorie se propagera dans
la société, plus la publicité continuera à être présente et
à utiliser des outils attrayants pour séduire davantage de
nouveaux clients. La société égyptienne a connu l’ascension
d’une catégorie d’investisseurs et de capitalistes qui ont
leurs propres revendications et marchandises, qui
conviennent à leurs ressources financières et leurs
nouvelles situations sociales. Apparaît ici ce qu’on appelle
« les publicités d’investissements ». Il existe, dans la
sociologie, une relation qu’on appelle la « relation
symétrique » entre le niveau du revenu et celui de la
publicité. C’est-à-dire tant que le revenu d’une catégorie
sociale augmente, la publicité s’oriente vers elle.
D’autre part, la société égyptienne témoigne aujourd’hui,
d’un « contrôle de l’économie familiale ». Il y a environ
200 familles qui, à elles seules, possèdent 65 % du revenu
national. Et c’est principalement à elles que les publicités
de luxe s’adressent. A ceci s’ajoute aussi une autre
catégorie qui cherche à les imiter en investissant leurs
revenus à travers la Bourse ou l’exportation et
l’importation . On l’appelle « la catégorie des petits
investisseurs ». La publicité cherche, pour sa part, à les
stimuler pour obtenir leur surplus de revenus.
— Quelle est la part des fortunés dans la société ?
— Cette catégorie ne dépasse pas 5 % de la population. Et
c’est ici que réside la problématique, puisque les 95 %
restant sont si éloignés de cette vie de luxe. Il s’agit en
fait de classes aux revenus moyens, limités et même dénués
de toute richesse. 45 % d’entre eux sont, selon les critères
des Nations-Unies, classés comme pauvres. Leur revenu ne
dépasse pas les 2 dollars par jour. Et 70 % parmi eux sont
considérés comme vivant en dessous du seuil de pauvreté avec
moins d’1 dollar par jour. Enfin, la dernière classe
renferme les personnes dénuées de revenu. Elles subsistent
uniquement grâce aux aides financières et aux pensions de
retraite.
— Quel est le résultat de cet écart ?
— Effectivement, le ressentiment social en est la
conséquence. Le pire c’est qu’il s’est propagé dans la
société un sentiment de provocation sociale, due à la
présence d’une catégorie qui possède tout et d’une autre qui
n’a rien. Les plus pauvres se sentent aussi souvent comme
des étrangers dans leur propre pays.
Ce qui est dangereux dans cette affaire, c’est
l’inconscience totale des responsables des médias et des
publicités. Il n’est pas du tout logique que la presse et
les chaînes nationales diffusent des publicités aussi
provoquantes, car des frictions sociales vont ainsi se
propager. Les plus graves étant la baltaga (le recours à des
hommes de main) et les différentes déviations sociales,
citons les pots-de-vin, la déviation sexuelle ou le piston.
Surtout que l’impact de ces publicités sur les jeunes est
extrêmement fort. Que faut-il attendre des jeunes, souffrant
du chômage, et ayant peu de chances de faire un bon mariage
et de trouver un logement ? S’agit-il d’un problème de
volonté ou d’un manque de possibilités ? Quand les volontés
sont nombreuses et les possibilités limitées, la conséquence
n’est autre que la déviance et la déception.
— Où se placent le gouvernement et sa politique dans ce
contexte ?
— Bien évidemment, ce sont les riches qui en profitent.
Cette politique n’est pas, à mon avis, capable d’instaurer
une justice sociale. L’Etat dit chercher des ressources et
ne pas vouloir établir un contrôle sur les investisseurs
sous prétexte de ne pas les faire fuir. Ce gouvernement se
trouve donc obligé d’exercer des pressions sur les pauvres
en leur imposant une série d’impôts.
L’Etat est effectivement prêt à tout pour satisfaire cette
catégorie de fortunés. En outre, il résulte du mariage
illégal entre le pouvoir et la richesse, une série de
déviations financières. N’oublions pas que les hommes les
plus puissants dans l’Assemblée du peuple et au Conseil des
ministres sont avant tout des hommes d’affaires.
— Mais les fortunés qui ont vraiment les moyens ne
peuvent-ils pas avoir leur propres revendications ?
— Je ne suis pas du tout contre. L’essentiel est que ces
revendications ne se fassent pas aux dépens des autres
catégories de la société. En revanche, Je suis contre l’idée
que ceux qui possèdent une fortune aient le droit d’en jouir
et ceux qui n’en possèdent pas, non. Où est donc la notion
de justice sociale ? On peut évoquer ici ce qu’on appelle le
rôle social du capital. C’est-à-dire que parmi les devoirs
de cette catégorie aisée, il y a le soutient aux classes
marginalisées, notamment à travers l’aide pour subvenir à
leurs besoins. Il ne s’agit pas d’une faveur qu’ils leur
font mais plutôt d’une obligation. Par exemple, Bill Gates a
fait don du tiers de sa fortune pour accomplir ce devoir
social. En Egypte, cette conception est totalement
inexistante : les riches n’effectuent une telle action que
dans le but de faire leur propre propagande, se donner une
bonne réputation, et surtout pour éviter le paiement
d’impôts.
Propos Recueillis par Aliaa Al-Korachi