Al-Ahram Hebdo, Dossier | Ahmad Yéhia Abdel-Hamid, « Parmi les devoirs de la catégorie aisée, il y a le soutien aux classes marginalisées »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 6 au 12 août 2008, numéro 726

 

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Dossier

Urbanisme. Ahmad Yéhia Abdel-Hamid, professeur de sociologie politique à l’Université du Canal de Suez, s’indigne contre l’absence du rôle social du capital

« Parmi les devoirs de la catégorie aisée, il y a le soutien aux classes marginalisées » 

Al-Ahram Hebdo : Comment voyez-vous la multiplication des publicités qui vendent du luxe ? A qui s’adressent-elles ?

Ahmad Yéhia Abdel-Hamid : C’est une culture de publicité qui s’adresse à une catégorie de consommateurs qui ont les moyens financiers de profiter de l’article vanté. Plus cette catégorie se propagera dans la société, plus la publicité continuera à être présente et à utiliser des outils attrayants pour séduire davantage de nouveaux clients. La société égyptienne a connu l’ascension d’une catégorie d’investisseurs et de capitalistes qui ont leurs propres revendications et marchandises, qui conviennent à leurs ressources financières et leurs nouvelles situations sociales. Apparaît ici ce qu’on appelle « les publicités d’investissements ». Il existe, dans la sociologie, une relation qu’on appelle la « relation symétrique » entre le niveau du revenu et celui de la publicité. C’est-à-dire tant que le revenu d’une catégorie sociale augmente, la publicité s’oriente vers elle.

D’autre part, la société égyptienne témoigne aujourd’hui, d’un « contrôle de l’économie familiale ». Il y a environ 200 familles qui, à elles seules, possèdent 65 % du revenu national. Et c’est principalement à elles que les publicités de luxe s’adressent. A ceci s’ajoute aussi une autre catégorie qui cherche à les imiter en investissant leurs revenus à travers la Bourse ou l’exportation et l’importation . On l’appelle « la catégorie des petits investisseurs ». La publicité cherche, pour sa part, à les stimuler pour obtenir leur surplus de revenus.

— Quelle est la part des fortunés dans la société ?

— Cette catégorie ne dépasse pas 5 % de la population. Et c’est ici que réside la problématique, puisque les 95 % restant sont si éloignés de cette vie de luxe. Il s’agit en fait de classes aux revenus moyens, limités et même dénués de toute richesse. 45 % d’entre eux sont, selon les critères des Nations-Unies, classés comme pauvres. Leur revenu ne dépasse pas les 2 dollars par jour. Et 70 % parmi eux sont considérés comme vivant en dessous du seuil de pauvreté avec moins d’1 dollar par jour. Enfin, la dernière classe renferme les personnes dénuées de revenu. Elles subsistent uniquement grâce aux aides financières et aux pensions de retraite.

— Quel est le résultat de cet écart ?

— Effectivement, le ressentiment social en est la conséquence. Le pire c’est qu’il s’est propagé dans la société un sentiment de provocation sociale, due à la présence d’une catégorie qui possède tout et d’une autre qui n’a rien. Les plus pauvres se sentent aussi souvent comme des étrangers dans leur propre pays.

Ce qui est dangereux dans cette affaire, c’est l’inconscience totale des responsables des médias et des publicités. Il n’est pas du tout logique que la presse et les chaînes nationales diffusent des publicités aussi provoquantes, car des frictions sociales vont ainsi se propager. Les plus graves étant la baltaga (le recours à des hommes de main) et les différentes déviations sociales, citons les pots-de-vin, la déviation sexuelle ou le piston. Surtout que l’impact de ces publicités sur les jeunes est extrêmement fort. Que faut-il attendre des jeunes, souffrant du chômage, et ayant peu de chances de faire un bon mariage et de trouver un logement ? S’agit-il d’un problème de volonté ou d’un manque de possibilités ? Quand les volontés sont nombreuses et les possibilités limitées, la conséquence n’est autre que la déviance et la déception.

— Où se placent le gouvernement et sa politique dans ce contexte ?

— Bien évidemment, ce sont les riches qui en profitent. Cette politique n’est pas, à mon avis, capable d’instaurer une justice sociale. L’Etat dit chercher des ressources et ne pas vouloir établir un contrôle sur les investisseurs sous prétexte de ne pas les faire fuir. Ce gouvernement se trouve donc obligé d’exercer des pressions sur les pauvres en leur imposant une série d’impôts.

L’Etat est effectivement prêt à tout pour satisfaire cette catégorie de fortunés. En outre, il résulte du mariage illégal entre le pouvoir et la richesse, une série de déviations financières. N’oublions pas que les hommes les plus puissants dans l’Assemblée du peuple et au Conseil des ministres sont avant tout des hommes d’affaires.

— Mais les fortunés qui ont vraiment les moyens ne peuvent-ils pas avoir leur propres revendications ?

— Je ne suis pas du tout contre. L’essentiel est que ces revendications ne se fassent pas aux dépens des autres catégories de la société. En revanche, Je suis contre l’idée que ceux qui possèdent une fortune aient le droit d’en jouir et ceux qui n’en possèdent pas, non. Où est donc la notion de justice sociale ? On peut évoquer ici ce qu’on appelle le rôle social du capital. C’est-à-dire que parmi les devoirs de cette catégorie aisée, il y a le soutient aux classes marginalisées, notamment à travers l’aide pour subvenir à leurs besoins. Il ne s’agit pas d’une faveur qu’ils leur font mais plutôt d’une obligation. Par exemple, Bill Gates a fait don du tiers de sa fortune pour accomplir ce devoir social. En Egypte, cette conception est totalement inexistante : les riches n’effectuent une telle action que dans le but de faire leur propre propagande, se donner une bonne réputation, et surtout pour éviter le paiement d’impôts.

Propos Recueillis par Aliaa Al-Korachi

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