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 Semaine du 6 au 12 août 2008, numéro 726

 

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Dossier

Urbanisme. C’est un vrai parti pris pour les plus riches, les logements de luxe et les villages de vacances sur la Côte-Nord constituent de véritables îlots isolés par rapport au reste de la population.

Pour les Happy few

Am Awad, cireur de chaussures, passe d’un pied à l’autre dans ce café du quartier de Boulaq. Au-dessus de lui, un des fidèles du café feuillette son journal. « Yachts de sport, bateaux luxueux ... des yachts pour tout budget », titre l’annonce qui montre une femme en bikini accompagnée de deux hommes en maillots de bain à bord d’un zodiac au milieu de la mer ... Am Awad pousse un souffle, baisse les yeux et regarde de nouveau les chaussures du client. Des véhicules avancent lentement sous ce soleil infernal d’été, la circulation est bouchée, des klaxons retentissent. Un microbus s’arrête à deux mètres du cireur étourdi. Une chanson de la belle Nancy Agram détrône le bruit assourdissant des voitures avant d’être interrompue par une bande-annonce : « Vous rêvez de la fraîcheur ? Vous cherchez un divertissement pour vos enfants ? Nous avons des piscines conformes à toutes les surfaces » ... Les pubs s’enchaînent ... « Villas et appartements, piscines, mini-golf, terrains de sport, spa, cataractes ... Tout ça au bord de la mer ... dans un seul village ... Réservez dès maintenant ».

Des affiches magistrales longent la route Le Caire-Alexandrie. Hacienda Bay, Golf Porto Marina, Marassi, Cascada, Vista, Royal Meadows ... Etranges appellations données à un nombre de ces dits « villages touristiques » qui parsèment la Côte-Nord, dans une société obsédée par les titres et les noms étrangers : un nom occidental, « c’est certainement plus classe ». Il faut prendre la route récemment aménagée d’Al-Alameine et qui mène directement en face de Marina, avec son Porto. Destination favorite de l’élite de la société, des stars de cinéma en passant par les ministres et les hommes d’affaires. Un immense complexe, à la taille d’une petite ville avec ses villas, ses appartements, ses hôtels, ses lacs artificiels, ses plages privées et plages pour femmes ... On est loin des villages de professionnels ou autres, ceux des professeurs, des journalistes, des juges, des avocats ... des jungles de ciment qui n’ont rien de beau à part la mer qu’elles longent.

 

En avant, ouest !

Mais même cette Marina avec ses cinq phases semble avoir perdu son éclat, au moins pour les cossus qui continuent à bouger encore plus vers l’ouest à la recherche de plus d’intimité. Poussé par le succès de son projet, l’homme d’affaires Mansour Amer a pris le risque de construire un nouveau « Golf Porto Marina », en plein désert. C’est sur l’autre côté de la route loin de la mer. Des immeubles de 8 étages entourés de terrain de golf et encerclant des piscines. Le tout a été vendu, à l’exception de dix appartements d’une surface de 80 m2 chacun. Et le prix ? Environ un million de L.E. Le village le plus lointain, Telal, limitrophe de la ville de Matrouh, a lui été entièrement vendu sur maquette en 37 minutes car « ses prix étaient bas », entre 750 000 et 1,2 million de L.E.

A force d’avancer, le béton devient beaucoup moins nombreux, les collines de sable et la mer d’azur prennent le dessus. Hacienda est la première destination. Situé à plus d’une vingtaine de kilomètres de Marina, ce projet a été fondé dans la plus grande discrétion. Un petit village qui accueille un peu moins de 500 maisons, mais qui est d’une splendeur éblouissante. Le village est conçu par le célèbre architecte Chéhab Mazhar, fils de la star de cinéma des années 1960 Ahmad Mazhar, et qui y a construit sa propre maison donnant directement sur la Méditerranée. Une construction d’un style ultramoderne qui mélange vitres transparentes et murs blancs. Une maison qui ne fait pourtant pas défaut parmi les autres habitations plutôt style campagnard, de couleur brique surtout, mais aussi verte et bleue. Des végétations rares, des indices en espagnol tout comme le nom du village. De quoi dit-on justifier son prix. Parce qu’ici la maison la plus petite, même si elle ne l’est pas en effet, coûte dans les 3 millions de livres, et à mesure que la surface s’étend, les prix montent pour atteindre 12 millions de livres. Hazem Youssef, un homme d’affaires, propriétaire d’une chaîne de pâtisserie, s’est évadé de Marina parce qu’il « trouve sa clientèle de plus en plus bizarre ! ». Des Egyptiens avec qui il a du mal à s’associer ou à trouver des points d’entente. « Des monaqabates vêtues en noir, ou encore des femmes qui se baignent avec leur voile. On dirait Ras Al-Bar », dit-il. Ras Al-Bar, située sur la côte, était à un moment donné la destination favorite de l’élite égyptienne, qui cherche incessamment à fuir « l’invasion populaire » en avançant plus vers l’ouest.  

Le cycle de la grandeur et de la décadence

C’est ce que le sociologue Galal Amine appelle, dans son livre « Que s’est-il passé aux Egyptiens ? », l’exode des riches de Ras Al-Bar vers la Libye. Amine dissèque ainsi dans un chapitre consacré au concept de « tassyif » (estivage) un terme purement égyptien et qui signifie passer les vacances d’été au bord de la mer. Ainsi Alexandrie est-elle tombée en désuétude sous la grandeur de Agami, celle-ci a été reléguée à un statut inférieur, surtout à cause des bidonvilles qui ont enclavé la ville. De nouvelles stations balnéaires ont vu le jour sur la principale route côtière qui prolonge jusqu’à Matrouh non loin de la frontière avec la Libye ... De nouvelles destinations qui promettent plus de vie, plus de richesse et beaucoup plus d’intimité. Car personne ne peut y accéder, sauf muni d’une carte spéciale ou s’il est locataire. Affaire peu accessible. Un mois de location vaut entre 60 000 et 80 000 L.E.

Juste 6 kilomètres avant Hacienda, s’élève le panneau d’entrée de Marassi, un projet de la compagnie émiratie Emaar appartenant à l’homme d’affaires Mohamad Al-Abbaar. Le projet qui n’est encore qu’à l’état de sable coûte environ 10 milliards de livres égyptiennes et s’étend sur 6,2 millions de mètres carrés.

Il donne sur la splendide baie de Sidi Abdel-Rahmane. A la place de l’ancien hôtel qui accueillait la bourgeoisie d’antan qui porte le même nom, des villas et des maisons allant parfois jusqu’à 500 mètres carrés seront construites. Le prix ressemble un peu du secret-défense. Il faudrait passer une sorte d’interview au siège de la compagnie qui a lancé un autre projet dans la capitale égyptienne, Up Town Cairo. Une sorte de nouvelle ville qui sera située sur le plateau de Moqattam, avec un mall, un club, une école, des hôtels ... Pour la villa la plus petite, soit de 365 mètres carrés, il faudrait payer environ 3,5 millions de L.E. Ce n’est qu’un microcosme de la manière dont les plus riches passent leur été ou planifie leur vie.  

Une affaire rentable

Ainsi et parallèlement à ces maisons d’été, les hommes d’affaires et compagnies privées n’hésitent pas à investir en immobilier. « Un investissement facile et qui rapporte 3 fois plus le capital en un cycle court. C’est le même phénomène qui se trouve actuellement dans les pays arabes du Golfe », explique l’urbaniste Galila Al-Qadi. Le groupe Talaat Moustapha, par exemple, table pour son nouveau projet Madinati sur un total de gain de 8 milliards de L.E. sur 4 ans. Durant les 6 premiers mois de 2008, il a enregistré des bénéfices de plus d’un milliard de L.E. sur les unités vendues à 10 milliards de L.E. et non encore remises. Le groupe, qui avait construit la ville de Réhab dans la banlieue nord du Caire, estime que l’immobilier est le leitmotiv de l’économie dans le monde. Dans de récentes déclarations à la presse, le président du groupe Hicham Talaat Moustapha affirme ainsi que quelque 90 industries tournent autour de l’immobilier, un secteur qui permet de créer 4 emplois parallèles pour chaque emploi dans l’immobilier. Le secteur connaît un boom sans précédent favorisé notamment par l’injection des capitaux arabes sur le marché égyptien, surtout émirati, qui s’élève aujourd’hui à 26,8 milliards de dollars. Du coup, les prix sont montés en flèche mettant non seulement la classe la plus démunie, mais aussi la classe moyenne sur la sellette. Les aspirations des classes moyennes à rattraper les classes les plus riches les font tomber dans le piège des « crédits aisés » auxquels ont recours les publicitaires pour les séduire. « Ceux-ci payent un premier versement et trébuchent au moment de payer les suivants », explique Ahmad Yéhia Abdel-Hamid, professeur de sociologie politique à l’Université du Canal du Suez. (lire entretien). Une obsession s’empare de la majorité d’Egyptiens, ces gens « d’en bas » qui rêvent de rejoindre les gens « d’en haut » surtout dans un contexte où le gouvernement a déjà fait son choix en faveur de la classe la plus aisée. A l’époque royale ou encore sous Nasser, les régimes étaient conscients de la sensibilité de la question de logement et de son impact sur la stabilité sociale, voire sur la stabilité des régimes en place eux-mêmes. Ainsi, l’Etat n’hésitait-il pas à intervenir tantôt en imposant des réductions des loyers, tantôt en investissant dans le secteur de l’immobilier. « C’est la politique qui prévalait jusqu’à l’époque de Sadate qui a vu un abandon de l’Etat de son rôle social consistant à fournir des logements populaires ou économiques », explique le chercheur Baher Chawqi dans « Les habitations informelles » publié par le Centre national du droit au logement. Ce recul de l’Etat s’est poursuivi au fil des années, donnant naissance à un phénomène dit « population sans logements et logements sans population ». Selon l’Organisme national des statistiques, plus de 5,5 millions de personnes vivent dans des « logements de fortune » et elles seraient 11,5 millions selon le Conseil consultatif. (lire reportage page 5). 

Les droits imprescriptibles des riches

Sur la Côte-Nord, le gouvernement ne ménage pas les infrastructures lorsqu’il est question des plus riches, qui ne représentent que 2 % d’une Egypte d’environ 80 millions d’habitants. L’eau a été ainsi conduite non pour développer cette région et cultiver le désert, mais pour permettre aux « Resorts » d’étaler leur terrain de golf. Au moment où dans le Delta, une querelle a éclaté sur l’eau d’irrigation entre le gouvernorat de Daqahliya et celui de Kafr Al-Cheikh, de Porto Marina jusqu’à Ghazala, au moins trois grands complexes de golf sont en vue. Et pourquoi pas un aéroport ou encore deux ? Une infrastructure pour une région qui est en moyenne habitée 7 jours par an ! La préoccupation est particulièrement intense ces jours-ci. Les riches voient leur quête de se démarquer des classes communes justifiée. Mais les 50 % des Egyptiens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté estiment leur frustration encore plus justifiée. Ce n’est pas la pauvreté qui est une réalité, mais la richesse aussi. Mais seule cette dernière donne des droits.

Samar Al-Gamal

 

 

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