Urbanisme.
C’est un vrai parti pris pour les plus riches, les logements
de luxe et les villages de vacances sur la Côte-Nord
constituent de véritables îlots isolés par rapport au reste
de la population.
Pour les Happy few
Am
Awad, cireur de chaussures, passe d’un pied à l’autre dans
ce café du quartier de Boulaq. Au-dessus de lui, un des
fidèles du café feuillette son journal. « Yachts de sport,
bateaux luxueux ... des yachts pour tout budget », titre
l’annonce qui montre une femme en bikini accompagnée de deux
hommes en maillots de bain à bord d’un zodiac au milieu de
la mer ... Am Awad pousse un souffle, baisse les yeux et
regarde de nouveau les chaussures du client. Des véhicules
avancent lentement sous ce soleil infernal d’été, la
circulation est bouchée, des klaxons retentissent. Un
microbus s’arrête à deux mètres du cireur étourdi. Une
chanson de la belle Nancy Agram détrône le bruit
assourdissant des voitures avant d’être interrompue par une
bande-annonce : « Vous rêvez de la fraîcheur ? Vous cherchez
un divertissement pour vos enfants ? Nous avons des piscines
conformes à toutes les surfaces » ... Les pubs s’enchaînent
... « Villas et appartements, piscines, mini-golf, terrains
de sport, spa, cataractes ... Tout ça au bord de la mer ...
dans un seul village ... Réservez dès maintenant ».
Des affiches magistrales longent la route Le
Caire-Alexandrie.
Hacienda Bay, Golf Porto Marina, Marassi, Cascada, Vista,
Royal Meadows ...
Etranges appellations données à un nombre de ces dits «
villages touristiques » qui parsèment la Côte-Nord, dans une
société obsédée par les titres et les noms étrangers : un
nom occidental, « c’est certainement plus classe ». Il faut
prendre la route récemment aménagée d’Al-Alameine et qui
mène directement en face de Marina, avec son Porto.
Destination favorite de l’élite de la société, des stars de
cinéma en passant par les ministres et les hommes
d’affaires. Un immense complexe, à la taille d’une petite
ville avec ses villas, ses appartements, ses hôtels, ses
lacs artificiels, ses plages privées et plages pour femmes
... On est loin des villages de professionnels ou autres,
ceux des professeurs, des journalistes, des juges, des
avocats ... des jungles de ciment qui n’ont rien de beau à
part la mer qu’elles longent.
En avant, ouest !
Mais même cette Marina avec ses cinq phases semble avoir
perdu son éclat, au moins pour les cossus qui continuent à
bouger encore plus vers l’ouest à la recherche de plus
d’intimité. Poussé par le succès de son projet, l’homme
d’affaires Mansour Amer a pris le risque de construire un
nouveau « Golf Porto Marina », en plein désert. C’est sur
l’autre côté de la route loin de la mer. Des immeubles de 8
étages entourés de terrain de golf et encerclant des
piscines. Le tout a été vendu, à l’exception de dix
appartements d’une surface de 80 m2 chacun. Et le prix ?
Environ un million de L.E. Le village le plus lointain,
Telal, limitrophe de la ville de Matrouh, a lui été
entièrement vendu sur maquette en 37 minutes car « ses prix
étaient bas », entre 750 000 et 1,2 million de L.E.
A force d’avancer, le béton devient beaucoup moins nombreux,
les collines de sable et la mer d’azur prennent le dessus.
Hacienda est la première destination. Situé à plus d’une
vingtaine de kilomètres de Marina, ce projet a été fondé
dans la plus grande discrétion. Un petit village qui
accueille un peu moins de 500 maisons, mais qui est d’une
splendeur éblouissante. Le village est conçu par le célèbre
architecte Chéhab Mazhar, fils de la star de cinéma des
années 1960 Ahmad Mazhar, et qui y a construit sa propre
maison donnant directement sur la Méditerranée. Une
construction d’un style ultramoderne qui mélange vitres
transparentes et murs blancs. Une maison qui ne fait
pourtant pas défaut parmi les autres habitations plutôt
style campagnard, de couleur brique surtout, mais aussi
verte et bleue. Des végétations rares, des indices en
espagnol tout comme le nom du village. De quoi dit-on
justifier son prix. Parce qu’ici la maison la plus petite,
même si elle ne l’est pas en effet, coûte dans les 3
millions de livres, et à mesure que la surface s’étend, les
prix montent pour atteindre 12 millions de livres. Hazem
Youssef, un homme d’affaires, propriétaire d’une chaîne de
pâtisserie, s’est évadé de Marina parce qu’il « trouve sa
clientèle de plus en plus bizarre ! ». Des Egyptiens avec
qui il a du mal à s’associer ou à trouver des points
d’entente. « Des monaqabates vêtues en noir, ou encore des
femmes qui se baignent avec leur voile. On dirait Ras Al-Bar
», dit-il. Ras Al-Bar, située sur la côte, était à un moment
donné la destination favorite de l’élite égyptienne, qui
cherche incessamment à fuir « l’invasion populaire » en
avançant plus vers l’ouest.
Le cycle de la grandeur et de la décadence
C’est ce que le sociologue Galal Amine appelle, dans son
livre « Que s’est-il passé aux Egyptiens ? », l’exode des
riches de Ras Al-Bar vers la Libye. Amine dissèque ainsi
dans un chapitre consacré au concept de « tassyif »
(estivage) un terme purement égyptien et qui signifie passer
les vacances d’été au bord de la mer. Ainsi Alexandrie
est-elle tombée en désuétude sous la grandeur de Agami,
celle-ci a été reléguée à un statut inférieur, surtout à
cause des bidonvilles qui ont enclavé la ville. De nouvelles
stations balnéaires ont vu le jour sur la principale route
côtière qui prolonge jusqu’à Matrouh non loin de la
frontière avec la Libye ... De nouvelles destinations qui
promettent plus de vie, plus de richesse et beaucoup plus
d’intimité. Car personne ne peut y accéder, sauf muni d’une
carte spéciale ou s’il est locataire. Affaire peu
accessible. Un mois de location vaut entre 60 000 et 80 000
L.E.
Juste 6 kilomètres avant Hacienda, s’élève le panneau
d’entrée de Marassi, un projet de la compagnie émiratie
Emaar appartenant à l’homme d’affaires Mohamad Al-Abbaar. Le
projet qui n’est encore qu’à l’état de sable coûte environ
10 milliards de livres égyptiennes et s’étend sur 6,2
millions de mètres carrés.
Il donne sur la splendide baie de Sidi Abdel-Rahmane. A la
place de l’ancien hôtel qui accueillait la bourgeoisie
d’antan qui porte le même nom, des villas et des maisons
allant parfois jusqu’à 500 mètres carrés seront construites.
Le prix ressemble un peu du secret-défense. Il faudrait
passer une sorte d’interview au siège de la compagnie qui a
lancé un autre projet dans la capitale égyptienne, Up Town
Cairo. Une sorte de nouvelle ville qui sera située sur le
plateau de Moqattam, avec un mall, un club, une école, des
hôtels ... Pour la villa la plus petite, soit de 365 mètres
carrés, il faudrait payer environ 3,5 millions de L.E. Ce
n’est qu’un microcosme de la manière dont les plus riches
passent leur été ou planifie leur vie.
Une affaire rentable
Ainsi
et parallèlement à ces maisons d’été, les hommes d’affaires
et compagnies privées n’hésitent pas à investir en
immobilier. « Un investissement facile et qui rapporte 3
fois plus le capital en un cycle court. C’est le même
phénomène qui se trouve actuellement dans les pays arabes du
Golfe », explique l’urbaniste Galila Al-Qadi. Le groupe
Talaat Moustapha, par exemple, table pour son nouveau projet
Madinati sur un total de gain de 8 milliards de L.E. sur 4
ans. Durant les 6 premiers mois de 2008, il a enregistré des
bénéfices de plus d’un milliard de L.E. sur les unités
vendues à 10 milliards de L.E. et non encore remises. Le
groupe, qui avait construit la ville de Réhab dans la
banlieue nord du Caire, estime que l’immobilier est le
leitmotiv de l’économie dans le monde. Dans de récentes
déclarations à la presse, le président du groupe Hicham
Talaat Moustapha affirme ainsi que quelque 90 industries
tournent autour de l’immobilier, un secteur qui permet de
créer 4 emplois parallèles pour chaque emploi dans
l’immobilier. Le secteur connaît un boom sans précédent
favorisé notamment par l’injection
des capitaux arabes sur le marché égyptien, surtout émirati,
qui s’élève aujourd’hui à 26,8 milliards de dollars. Du
coup, les prix sont montés en flèche mettant non seulement
la classe la plus démunie, mais aussi la classe moyenne sur
la sellette. Les aspirations des classes moyennes à
rattraper les classes les plus riches les font tomber dans
le piège des « crédits aisés » auxquels ont recours les
publicitaires pour les séduire. « Ceux-ci payent un premier
versement et trébuchent au moment de payer les suivants »,
explique Ahmad Yéhia Abdel-Hamid, professeur de sociologie
politique à l’Université du Canal du Suez. (lire entretien).
Une obsession s’empare de la majorité d’Egyptiens, ces gens
« d’en bas » qui rêvent de rejoindre les gens « d’en haut »
surtout dans un contexte où le gouvernement a déjà fait son
choix en faveur de la classe la plus aisée. A l’époque
royale ou encore sous Nasser, les régimes étaient conscients
de la sensibilité de la question de logement et de son
impact sur la stabilité sociale, voire sur la stabilité des
régimes en place eux-mêmes. Ainsi, l’Etat n’hésitait-il pas
à intervenir tantôt en imposant des réductions des loyers,
tantôt en investissant dans le secteur de l’immobilier. «
C’est la politique qui prévalait jusqu’à l’époque de Sadate
qui a vu un abandon de l’Etat de son rôle social consistant
à fournir des logements populaires ou économiques »,
explique le chercheur Baher Chawqi dans « Les habitations
informelles » publié par le Centre national du droit au
logement. Ce recul de l’Etat s’est poursuivi au fil des
années, donnant naissance à un phénomène dit « population
sans logements et logements sans population ». Selon
l’Organisme national des statistiques, plus de 5,5 millions
de personnes vivent dans des « logements de fortune » et
elles seraient 11,5 millions selon le Conseil consultatif.
(lire reportage page 5).
Les droits imprescriptibles des riches
Sur la Côte-Nord, le gouvernement ne ménage pas les
infrastructures lorsqu’il est question des plus riches, qui
ne représentent que 2 % d’une Egypte d’environ 80 millions
d’habitants. L’eau a été ainsi conduite non pour développer
cette région et cultiver le désert, mais pour permettre aux
« Resorts » d’étaler leur terrain de golf. Au moment où dans
le Delta, une querelle a éclaté sur l’eau d’irrigation entre
le gouvernorat de Daqahliya et celui de Kafr Al-Cheikh, de
Porto Marina jusqu’à Ghazala, au moins trois grands
complexes de golf sont en vue. Et pourquoi pas un aéroport
ou encore deux ? Une infrastructure pour une région qui est
en moyenne habitée 7 jours par an ! La préoccupation est
particulièrement intense ces jours-ci. Les riches voient
leur quête de se démarquer des classes communes justifiée.
Mais les 50 % des Egyptiens qui vivent en dessous du seuil
de pauvreté estiment leur frustration encore plus justifiée.
Ce n’est pas la pauvreté qui est une réalité, mais la
richesse aussi.
Mais
seule cette dernière donne des droits.
Samar
Al-Gamal