Télévision.
Le feuilleton turc Nour a eu un effet boule de neige dans
tout le monde arabe. L’Egypte n’échappe pas à l’envoûtement.
Les secrets du charme de Nour
C’est
la grande invasion. Le feuilleton turc Nour fait des
ravages. Les cafés et restaurants sont presque tous branchés
sur les chaînes satellitaires, le soir au moment de la
diffusion. Les commentaires n’arrêtent pas. « As-tu regardé
Mohannad hier ? Il était super charmant ! » ... « Nour avait
tort de le quitter » ... « Non, c’est lui qui ne devait pas
renoncer à l’amour si facilement ». Ou l’on en s’informe sur
les événements passés, on commente le dernier épisode ou
l’on échange les épisodes gravés sur CD. Il suffit de
demander l’avis de n’importe quelle jeune fille pour qu’elle
réponde dans le menu détail. Certaines même connaissent les
phrases du dialogue par cœur ainsi que les noms des
comédiens. Et sur Internet, les fans y consacrent
d’innombrables sites à cette « Emma Bovary de l’ère du
portable » et sur le Facebook, il y a une vingtaine de
groupes d’amis pour les protagonistes. Ceci dit, le
feuilleton s’impose comme sujet de conversation, peu importe
l’âge. Les Egyptiens eux aussi ont attrapé le virus « Nour »
! Car cet engouement avait commencé il y a quelques mois
dans les pays du Golfe. En fait, grâce aux satellites et aux
téléchargements sur Internet, la série était déjà populaire
avant d’être projetée à la télévision. Sollicitée par des
milliers de téléspectateurs, elle a dû passer du virtuel au
petit écran, étant diffusé actuellement par la chaîne
satellite turque et la MBC 4. Et en l’espace de 12 semaines,
le feuilleton, intitulé en arabe Sanawat al-dayaa (les
années de perdition), est entré dans le club très restreint
des séries-cultes.
Au sein des familles égyptiennes, le feuilleton est suivi
par les grand-mères, les filles et les petites-filles.
Karima Sérag, femme au foyer, affirme : « Le feuilleton a
commencé à nous imposer la manière de gérer notre temps.
Nous divisons, mes trois filles et moi, notre emploi de
temps quotidien, l’après-midi, en deux parties : avant et
après Nour » !
Un célèbre psychiatre signale que sa femme est une mordue de
ce feuilleton turc. Rania, écolière, n’a raté aucun épisode.
Et Noura, la trentaine, débranche le téléphone à l’heure de
la diffusion pour suivre le feuilleton avec son mari. En
fait, les uns et les autres y trouvent une bonne synthèse
des problèmes conjugaux.
Ingrédients du succès
Qu’est-ce qui est si captivant dans le quotidien d’une
poignée de jeunes bourgeois turcs ? « Ils ont des profils
universels », explique Samiha Khedr, professeure à la
faculté de communication, de l’Université du Caire, ajoutant
: « Depuis plus d’une vingtaine d’années, les soap-opéras
ont eu un succès fou en Egypte comme The Bold and the
Beautiful, Dallas, etc. Ceux-ci ont instauré le modèle de
feuilletons se déroulant sur des centaines d’épisodes.
Cependant, ils avaient un goût très occidental de par le
physique des comédiens ou la nature des intrigues. Avec Nour
ce n’est pas tout à fait le cas ». Car les protagonistes du
feuilleton turc s’expriment en dialecte syrien grâce au
doublage et les acteurs portent des noms arabes.
Pour d’autres, le succès émane de la simplicité des
intrigues et la qualité de l’écriture. « Il s’agit de
personnages ordinaires auxquels les jeunes peuvent
s’identifier. Il y a des émotions, des trahisons, des
mensonges, comme dans la vie », indique Mayada Riad,
fonctionnaire d’une banque, en train de suivre avec d’autres
l’un des épisodes dans un restaurant !
A travers le feuilleton, on parle d’amour, de couple, de
famille, sans froisser les sensibilités des téléspectateurs.
Le phénomène n’est pas propre à l’Egypte. La presse syrienne
a également souligné que les mesures d’audience ont révélé
que c’est le feuilleton numéro 1 en matière de drame
télévisé. Mieux encore, dans certaines rues libanaises, les
jeunes affichent les photos de Mohannad, vedette du
feuilleton. Celles-ci se vendent également comme de petits
pains au Koweït et à Doubaï.
Récemment, la presse qatarie a publié une information
concernant Mohannad, laquelle a été reprise par plus de 120
000 personnes, notamment à travers les forums de discussion.
« Mohannad est devenu le prince charmant de toutes les
jeunes filles. Charmant, tendre, caractère assez fort. Je
suis fâchée car il a trompé Nour ! On doit nous expliquer
ses motifs par la suite pour pouvoir lui pardonner »,
s’exclame Nachwa Wahid, étudiante.
Le succès de Nour va au-delà de sa qualité artistique
moyenne, de ses événements sans grandes surprises et de son
rythme relativement lent. De quoi pousser à une réflexion
ciblée portant sur la manière de ré-attirer le public au
petit écran. Car les responsables de la télévision
égyptienne tentent de trouver la bonne formule, leur
permettant de diffuser des œuvres simples et attrayantes, à
même de se tailler une part d’audience appréciable malgré la
fièvre du zapping.
Yasser Moheb