Al-Ahram Hebdo, Visages | Le parti pris de la simplicité
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 Semaine du 27 août au 2 septembre 2008, numéro 729

 

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Visages

L’égyptologue Tohfa Handoussa, qui a reçu le prix d’Etat, incarne la lutte et la persévérance d’une femme pour mener de pair carrière et vie familiale.

Le parti pris de la simplicité

Un aura de mystère entoure l’archéologie. Celle égyptienne en particulier avec ses pyramides, ses tombes, ses rois, ses reines tous parés d’un prestige qui équivaut à la légende, d’où ce terme d’égyptomania. Etre égyptologue, c’est donc participer de cette magie. La découverte d’hypogées, de temples et de pièces archéologiques est donc la vocation qui semble la plus attrayante. Mais que dire du fait d’enseigner, d’initier des générations d’étudiants à cette civilisation qui constitue l’aube de l’humanité ? C’est le cas de Tohfa Handoussa, un choix délibéré. Egyptologue de grande renommée, elle vient de recevoir le prix de mérite de l’Etat pour ses efforts et ses réalisations dans le domaine de l’enseignement de l’égyptologie. Tohfa Handoussa n’a jamais fait de découverte durant toute sa carrière professionnelle ; elle n’en ressent aucun manque et n’aime d’ailleurs pas verser dans le côté sensationnel de l’archéologie. Une civilisation est faite de toutes sortes d’apports. Elle révèle, en plus des rois, des princes et autres magnats, des hommes comme vous et moi et c’est à cela que s’attache Tohfa.

Issue de la bourgeoisie égyptienne, elle a eu une éducation assez conservatrice avec un père strict bien qu’il soit épanoui.

Sa passion pour l’égyptologie a commencé très tôt, elle avait en ce temps presque 8 ou 9 ans. « J’ai commencé à me rendre sur les sites archéologiques depuis très longtemps. Cela me fascinait ». Tohfa accompagnait Hussein Sobhi, son oncle, qui était anatomiste à Saqqara. C’était dans les années 1950, quand Saqqara était un site encore vierge et presque non découvert. Là-bas, il se trouvait des momies qui remontaient à l’époque gréco-romaine. « A chaque fois que je me rendais sur le site, je voulais prendre avec moi n’importe quel souvenir », se souvient Handoussa avec un sourire timide qui ne quitte pas ses lèvres fines et qui reflète une part importante de sa personnalité : la simplicité et la finesse. Pour elle, traîner entre les anciennes pierres en couleurs alors que son oncle travaillait était un grand plaisir. Elle aimait tellement ce qui l’entourait qu’elle se penchait en cachette pour prendre de petites pièces avec elle dans la petite maison qui se trouvait à Saqqara. Une fois couchée, le gardien du site se précipitait tous les soirs pour reprendre ce qu’elle avait pris et le rejeter par terre. Un amour, une sorte de possession dont elle se souvient avec nostalgie.

Ses parents, qui voulaient à tout prix lui apprendre la langue anglaise, l’ont envoyé à l’English School après des années d’études au lycée français de Zamalek. Et c’est là qu’elle a commencé à s’intéresser de façon plus sérieuse à l’archéologie. Un de ses professeurs avait à l’origine étudié cette discipline en Angleterre avec l’égyptologue de très grande renommée Walter Emery et il connaissait même son oncle. Une coïncidence qui l’a aidée à s’intégrer plus dans sa passion et à la développer. C’est son professeur anglais qui a commencé alors à la guider et à lui choisir les bons ouvrages à lire pour l’initier. C’est lui qui l’a même encouragée à vouloir poursuivre ses études à Cambridge en Angleterre. C’était en fait un de ses rêves, surtout que sa mère lui avait promis qu’elle l’autoriserait à se rendre dans ce pays pour approfondir ses connaissances.

Mais les choses n’ont pas eu lieu comme planifié. Alors qu’elle était en terminale, une section d’archéologie a ouvert ses portes pour la première fois à la faculté des lettres de l’Université du Caire. Et le rêve de continuer ses études en Angleterre s’est évaporé. Et la voici qui adhère à la première promotion de cette section d’archéologie en Egypte. En fait, n’était-il pas normal que le pays des pharaons ait sa section d’archéologie. Et elle fut de qualité. « J’avais de la chance d’avoir les meilleurs professeurs. Les enseignants égyptiens avaient tous fait leurs études à l’étranger et venaient de rentrer en Egypte. J’avais de même des profs français, russes et autres. On a appris l’histoire de l’art du monde entier ; j’ai beaucoup profité ».

Mais il y avait toujours une sorte de réserve. Son père, qui était assez sévère, disons conservateur, refusait que sa fille aille en excursion avec l’université et passer la nuit hors de la maison, elle n’avait donc pas l’occasion de visiter les sites et ses études furent toutes académiques. « Je pouvais seulement aller sur site pour quelques heures et retourner à la fin de la journée, c’était tout », dit-elle avec un sourire timide. D’ailleurs, ce père avait vu les études d’archéologie comme un moindre mal. « J’aimais beaucoup la peinture, mais j’étais certaine que mon père allait refuser que je m’inscrive à la faculté des beaux-arts. Conservateur, il refusait l’idée de représenter des modelés de femmes et d’hommes nus ... il fut alors très content que j’avais choisi de faire de l’archéologie ».

Son père n’était pas le seul à lui refuser de se rendre longtemps sur le terrain. Même le célèbre égyptologue Ahmad Fakhri, qui était son professeur, rechignait aussi à prendre avec lui des filles sur les sites pour les fouilles ou même pour travailler en tant qu’inspecteur. « Je ne comprenais pas son point de vue. J’étais jeune. Pour lui, une jeune fille ne pouvait pas travailler parmi des ouvriers ; tout ce qu’on faisait, c’était de lire les hiéroglyphes sur les murs des tombes et des temples ».

Cet éternel destin de la femme égyptienne ou orientale tout court n’a pas cessé de la poursuivre. En troisième année de faculté, elle a dû abandonner ses études pour se marier et devenir une femme au foyer, mais cela n’a pas duré longtemps. Après deux ans de mariage, elle a pu reprendre ses études et c’est même son mari — qui avait au début refusé ce genre d’occupations — qui a commencé à l’encourager. « Je lui dois beaucoup, il m’a beaucoup aidée », dit-elle. C’est Hussein Sobhi, son cousin, qui a beaucoup poussé mon mari à accepter son retour à l’université « pour que j’achève mes études. Il voyait que les filles devaient le faire tout à fait comme les garçons ».

Qui peut croire que la première visite faite par cette égyptologue de renommée à Louqsor était après son mariage ? Alors qu’avant, elle ne pouvait se rendre qu’aux sites de Saqqara et de Guiza. « Mon mari a fait la connaissance de mes professeurs et m’encourageait à partir ; quand je suis devenue assistante à l’université, il m’accompagnait souvent sur les sites et m’aidait à prendre des photos », se souvient-elle avec beaucoup de fierté. Action normale, dirait-on, de la part de son mari qui n’est autre que le brillant médecin Hachem Fouad, devenu plus tard doyen de la faculté de médecine. C’est en fait lui qui l’a poussée à continuer ses études académiques, à obtenir sa maîtrise et ensuite continuer sa thèse de doctorat.

Le fait de retourner à l’université et continuer ses études de nouveau était pour elle un grand défi. Si Hachem Fouad l’a encouragée, Tohfa ne peut pas oublier le rôle de deux grandes personnes dans sa vie professionnelle : Abdel-Moneim Abou-Bakr et le journaliste d’Al-Ahram Kamal Al-Malakh, grand amateur d’égyptologie. Elle ne quittait pas son professeur Abou-Bakr. C’est en fait avec lui qu’elle a commencé à faire des fouilles, elle a participé avec lui à la campagne de sauvetage de la Nubie où elle a fait un inventaire des photos du site. « Sans Abou-Bakr, il n’y aurait pas eu d’archéologie égyptienne, c’est mon idole, que ce soit pour le travail sur les sites ou dans les cours universitaires. Il n’a jamais été monotone ». Pour lui rendre hommage, Tohfa se charge aujourd’hui d’enregistrer avec des experts américains toutes les fouilles et les découvertes d’Abou-Bakr. Il a opéré à Guiza et en Nubie. Si elle doit son succès professionnel à quelqu’un, ce n’est autre qu’à lui, lequel adoptait les bons étudiants, les encourageait et était pour elle un vrai parrain.

La passion modérée par un certain sens du réalisme l’emporta donc chez elle. Une fois ses études terminées, Tohfa a eu une bourse de hautes études en France. L’éternel dilemme s’est posé une fois de plus pour elle. Là, elle devait choisir entre le fait de laisser sa fille de deux ans et son mari et celui de continuer sa vie académique, une décision pas facile, surtout pour une femme. Et le choix fut fait. Un compromis en quelque sorte : rester en Egypte, continuer ses études au Caire pour demeurer près de sa famille. Et elle a compté aussi sur l’appui de sa mère qui l’encourageait beaucoup. La voyant occupée, elle lui recopiait parfois ses cours.

Ce mélange de détermination et de sens pratique en même temps s’explique aussi par une nature simple et peut-être aussi ce souci du quotidien et des traditions qui ont orienté sa carrière. Il était donc normal que le thème de sa thèse de doctorat reflète ses idées et ses réflexions. Elle a choisi « Le mariage et le divorce dans l’Egypte ancienne », alors que le sujet de sa maîtrise portrait sur « le culte divin journalier ». « En égyptologie, tout était fascinant pour moi mais surtout la vie des gens ». Et que dire de ces pharaons majestueux et légendaires ? Ces reines dont la postérité a retenu les noms comme Nefertiti, Nefertari et Cléopatre ? Après un moment de réflexion, Tohfa fait son choix : « J’ai trouvé en Touthmosis III le Napoléon égyptien. Thoutmosis comme Bonaparte a fait plusieurs guerres, il prenait avec lui lors des batailles des écrivains pour enregistrer tout ce qu’ils voyaient, que ce soit des plantes ou des animaux. Il avait un esprit militaire moderne ». Ce grand conquérant qui a établi un empire égyptien a su l’attirer. Mais elle revient vite à ses amours. A Deir Al-Medina, elle a découvert la vie simple des ouvriers, des gens humbles et simples qui ressemblent souvent à ceux de l’Egypte d’aujourd’hui.

Et ce qu’il lui était difficile alors qu’elle était étudiante, elle a pu l’assurer à ses élèves. L’enseignement est pour elle un plaisir, ce qu’elle aime le plus, c’est d’emmener ses étudiants à Louqsor sur le site. Elle est restée 15 ans à leur faire visiter l’antique Thèbes, ce lieu où se trouve le tiers des monuments anciens du monde entier. Pour elle, cela était une chose très vivante qu’elle faisait avec grand plaisir et en ne reculant pas devant les détails.

Mais les choses n’étaient pas toujours très faciles. « Une fois arrivée au temple d’Abydos avec mes étudiants, je n’ai rien trouvé sur le terrain de ce que j’avais lu dans les livres. J’étais embarrassée, mais j’ai réussi à me débrouiller et je découvrais avec mes étudiants beaucoup de nouvelles choses ».

Avec cette vocation d’enseigner qui a finalement eu le dessus, elle a un regard critique sur l’état actuel des choses. Elle estime que l’archéologie dans le temps était mieux enseignée qu’aujourd’hui : « On sentait que c’était une leçon particulière. Aujourd’hui, avec des centaines d’étudiants, les choses ont changé, mais j’essaye à tout prix d’attirer l’attention des étudiants ».

Convaincre, elle arrive donc à le faire ? Mais pas avec tout le monde. Tohfa a réussi sa carrière académique et ses petits-enfants voient cela différemment. « On veut être en contact avec quelque chose de la vie et pas avec des morts », lui dit toujours sa petite-fille Khadiga. Idée qu’elle n’a jamais eue à l’esprit. L’histoire n’est-elle d’ailleurs pas celle du vivant ?

Hala Fares

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Jalons

25 janvier 1937 : Naissance.

1958 : Mariage.

1967 : Maîtrise « Le culte divin journalier en Egypte ancienne ».

1973 : Doctorat : « Mariage et divorce en Egypte ancienne ».

2008 : Prix d’Etat.

 




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