L’égyptologue Tohfa Handoussa,
qui a reçu le prix d’Etat, incarne la lutte et la
persévérance d’une femme pour mener de pair carrière et vie
familiale.
Le parti pris de la simplicité
Un aura de mystère entoure l’archéologie. Celle égyptienne
en particulier avec ses pyramides, ses tombes, ses rois, ses
reines tous parés d’un prestige qui équivaut à la légende,
d’où ce terme d’égyptomania. Etre égyptologue, c’est donc
participer de cette magie. La découverte d’hypogées, de
temples et de pièces archéologiques est donc la vocation qui
semble la plus attrayante. Mais que dire du fait
d’enseigner, d’initier des générations d’étudiants à cette
civilisation qui constitue l’aube de l’humanité ? C’est le
cas de Tohfa Handoussa, un choix délibéré. Egyptologue de
grande renommée, elle vient de recevoir le prix de mérite de
l’Etat pour ses efforts et ses réalisations dans le domaine
de l’enseignement de l’égyptologie. Tohfa Handoussa n’a
jamais fait de découverte durant toute sa carrière
professionnelle ; elle n’en ressent aucun manque et n’aime
d’ailleurs pas verser dans le côté sensationnel de
l’archéologie. Une civilisation est faite de toutes sortes
d’apports. Elle révèle, en plus des rois, des princes et
autres magnats, des hommes comme vous et moi et c’est à cela
que s’attache Tohfa.
Issue de la bourgeoisie égyptienne, elle a eu une éducation
assez conservatrice avec un père strict bien qu’il soit
épanoui.
Sa passion pour l’égyptologie a commencé très tôt, elle
avait en ce temps presque 8 ou 9 ans. « J’ai commencé à me
rendre sur les sites archéologiques depuis très longtemps.
Cela me fascinait ». Tohfa accompagnait Hussein Sobhi, son
oncle, qui était anatomiste à Saqqara. C’était dans les
années 1950, quand Saqqara était un site encore vierge et
presque non découvert. Là-bas, il se trouvait des momies qui
remontaient à l’époque gréco-romaine. « A chaque fois que je
me rendais sur le site, je voulais prendre avec moi
n’importe quel souvenir », se souvient Handoussa avec un
sourire timide qui ne quitte pas ses lèvres fines et qui
reflète une part importante de sa personnalité : la
simplicité et la finesse. Pour elle, traîner entre les
anciennes pierres en couleurs alors que son oncle
travaillait était un grand plaisir. Elle aimait tellement ce
qui l’entourait qu’elle se penchait en cachette pour prendre
de petites pièces avec elle dans la petite maison qui se
trouvait à Saqqara. Une fois couchée, le gardien du site se
précipitait tous les soirs pour reprendre ce qu’elle avait
pris et le rejeter par terre. Un amour, une sorte de
possession dont elle se souvient avec nostalgie.
Ses parents, qui voulaient à tout prix lui apprendre la
langue anglaise, l’ont envoyé à l’English School après des
années d’études au lycée français de Zamalek. Et c’est là
qu’elle a commencé à s’intéresser de façon plus sérieuse à
l’archéologie. Un de ses professeurs avait à l’origine
étudié cette discipline en Angleterre avec l’égyptologue de
très grande renommée Walter Emery et il connaissait même son
oncle. Une coïncidence qui l’a aidée à s’intégrer plus dans
sa passion et à la développer. C’est son professeur anglais
qui a commencé alors à la guider et à lui choisir les bons
ouvrages à lire pour l’initier. C’est lui qui l’a même
encouragée à vouloir poursuivre ses études à Cambridge en
Angleterre. C’était en fait un de ses rêves, surtout que sa
mère lui avait promis qu’elle l’autoriserait à se rendre
dans ce pays pour approfondir ses connaissances.
Mais les choses n’ont pas eu lieu comme planifié. Alors
qu’elle était en terminale, une section d’archéologie a
ouvert ses portes pour la première fois à la faculté des
lettres de l’Université du Caire. Et le rêve de continuer
ses études en Angleterre s’est évaporé. Et la voici qui
adhère à la première promotion de cette section
d’archéologie en Egypte. En fait, n’était-il pas normal que
le pays des pharaons ait sa section d’archéologie. Et elle
fut de qualité. « J’avais de la chance d’avoir les meilleurs
professeurs. Les enseignants égyptiens avaient tous fait
leurs études à l’étranger et venaient de rentrer en Egypte.
J’avais de même des profs français, russes et autres. On a
appris l’histoire de l’art du monde entier ; j’ai beaucoup
profité ».
Mais il y avait toujours une sorte de réserve. Son père, qui
était assez sévère, disons conservateur, refusait que sa
fille aille en excursion avec l’université et passer la nuit
hors de la maison, elle n’avait donc pas l’occasion de
visiter les sites et ses études furent toutes académiques. «
Je pouvais seulement aller sur site pour quelques heures et
retourner à la fin de la journée, c’était tout », dit-elle
avec un sourire timide. D’ailleurs, ce père avait vu les
études d’archéologie comme un moindre mal. « J’aimais
beaucoup la peinture, mais j’étais certaine que mon père
allait refuser que je m’inscrive à la faculté des
beaux-arts. Conservateur, il refusait l’idée de représenter
des modelés de femmes et d’hommes nus ... il fut alors très
content que j’avais choisi de faire de l’archéologie ».
Son père n’était pas le seul à lui refuser de se rendre
longtemps sur le terrain. Même le célèbre égyptologue Ahmad
Fakhri, qui était son professeur, rechignait aussi à prendre
avec lui des filles sur les sites pour les fouilles ou même
pour travailler en tant qu’inspecteur. « Je ne comprenais
pas son point de vue. J’étais jeune. Pour lui, une jeune
fille ne pouvait pas travailler parmi des ouvriers ; tout ce
qu’on faisait, c’était de lire les hiéroglyphes sur les murs
des tombes et des temples ».
Cet éternel destin de la femme égyptienne ou orientale tout
court n’a pas cessé de la poursuivre. En troisième année de
faculté, elle a dû abandonner ses études pour se marier et
devenir une femme au foyer, mais cela n’a pas duré
longtemps. Après deux ans de mariage, elle a pu reprendre
ses études et c’est même son mari — qui avait au début
refusé ce genre d’occupations — qui a commencé à
l’encourager. « Je lui dois beaucoup, il m’a beaucoup aidée
», dit-elle. C’est Hussein Sobhi, son cousin, qui a beaucoup
poussé mon mari à accepter son retour à l’université « pour
que j’achève mes études. Il voyait que les filles devaient
le faire tout à fait comme les garçons ».
Qui peut croire que la première visite faite par cette
égyptologue de renommée à Louqsor était après son mariage ?
Alors qu’avant, elle ne pouvait se rendre qu’aux sites de
Saqqara et de Guiza. « Mon mari a fait la connaissance de
mes professeurs et m’encourageait à partir ; quand je suis
devenue assistante à l’université, il m’accompagnait souvent
sur les sites et m’aidait à prendre des photos », se
souvient-elle avec beaucoup de fierté. Action normale,
dirait-on, de la part de son mari qui n’est autre que le
brillant médecin Hachem Fouad, devenu plus tard doyen de la
faculté de médecine. C’est en fait lui qui l’a poussée à
continuer ses études académiques, à obtenir sa maîtrise et
ensuite continuer sa thèse de doctorat.
Le fait de retourner à l’université et continuer ses études
de nouveau était pour elle un grand défi. Si Hachem Fouad
l’a encouragée, Tohfa ne peut pas oublier le rôle de deux
grandes personnes dans sa vie professionnelle : Abdel-Moneim
Abou-Bakr et le journaliste d’Al-Ahram Kamal Al-Malakh,
grand amateur d’égyptologie. Elle ne quittait pas son
professeur Abou-Bakr. C’est en fait avec lui qu’elle a
commencé à faire des fouilles, elle a participé avec lui à
la campagne de sauvetage de la Nubie où elle a fait un
inventaire des photos du site. « Sans Abou-Bakr, il n’y
aurait pas eu d’archéologie égyptienne, c’est mon idole, que
ce soit pour le travail sur les sites ou dans les cours
universitaires. Il n’a jamais été monotone ». Pour lui
rendre hommage, Tohfa se charge aujourd’hui d’enregistrer
avec des experts américains toutes les fouilles et les
découvertes d’Abou-Bakr. Il a opéré à Guiza et en Nubie. Si
elle doit son succès professionnel à quelqu’un, ce n’est
autre qu’à lui, lequel adoptait les bons étudiants, les
encourageait et était pour elle un vrai parrain.
La passion modérée par un certain sens du réalisme l’emporta
donc chez elle. Une fois ses études terminées, Tohfa a eu
une bourse de hautes études en France. L’éternel dilemme
s’est posé une fois de plus pour elle. Là, elle devait
choisir entre le fait de laisser sa fille de deux ans et son
mari et celui de continuer sa vie académique, une décision
pas facile, surtout pour une femme. Et le choix fut fait. Un
compromis en quelque sorte : rester en Egypte, continuer ses
études au Caire pour demeurer près de sa famille. Et elle a
compté aussi sur l’appui de sa mère qui l’encourageait
beaucoup. La voyant occupée, elle lui recopiait parfois ses
cours.
Ce mélange de détermination et de sens pratique en même
temps s’explique aussi par une nature simple et peut-être
aussi ce souci du quotidien et des traditions qui ont
orienté sa carrière. Il était donc normal que le thème de sa
thèse de doctorat reflète ses idées et ses réflexions. Elle
a choisi « Le mariage et le divorce dans l’Egypte ancienne
», alors que le sujet de sa maîtrise portrait sur « le culte
divin journalier ». « En égyptologie, tout était fascinant
pour moi mais surtout la vie des gens ». Et que dire de ces
pharaons majestueux et légendaires ? Ces reines dont la
postérité a retenu les noms comme Nefertiti, Nefertari et
Cléopatre ? Après un moment de réflexion, Tohfa fait son
choix : « J’ai trouvé en Touthmosis III le Napoléon
égyptien. Thoutmosis comme Bonaparte a fait plusieurs
guerres, il prenait avec lui lors des batailles des
écrivains pour enregistrer tout ce qu’ils voyaient, que ce
soit des plantes ou des animaux. Il avait un esprit
militaire moderne ». Ce grand conquérant qui a établi un
empire égyptien a su l’attirer. Mais elle revient vite à ses
amours. A Deir Al-Medina, elle a découvert la vie simple des
ouvriers, des gens humbles et simples qui ressemblent
souvent à ceux de l’Egypte d’aujourd’hui.
Et ce qu’il lui était difficile alors qu’elle était
étudiante, elle a pu l’assurer à ses élèves. L’enseignement
est pour elle un plaisir, ce qu’elle aime le plus, c’est
d’emmener ses étudiants à Louqsor sur le site. Elle est
restée 15 ans à leur faire visiter l’antique Thèbes, ce lieu
où se trouve le tiers des monuments anciens du monde entier.
Pour elle, cela était une chose très vivante qu’elle faisait
avec grand plaisir et en ne reculant pas devant les détails.
Mais les choses n’étaient pas toujours très faciles. « Une
fois arrivée au temple d’Abydos avec mes étudiants, je n’ai
rien trouvé sur le terrain de ce que j’avais lu dans les
livres. J’étais embarrassée, mais j’ai réussi à me
débrouiller et je découvrais avec mes étudiants beaucoup de
nouvelles choses ».
Avec cette vocation d’enseigner qui a finalement eu le
dessus, elle a un regard critique sur l’état actuel des
choses. Elle estime que l’archéologie dans le temps était
mieux enseignée qu’aujourd’hui : « On sentait que c’était
une leçon particulière. Aujourd’hui, avec des centaines
d’étudiants, les choses ont changé, mais j’essaye à tout
prix d’attirer l’attention des étudiants ».
Convaincre, elle arrive donc à le faire ? Mais pas avec tout
le monde. Tohfa a réussi sa carrière académique et ses
petits-enfants voient cela différemment. « On veut être en
contact avec quelque chose de la vie et pas avec des morts
», lui dit toujours sa petite-fille Khadiga. Idée qu’elle
n’a jamais eue à l’esprit. L’histoire n’est-elle d’ailleurs
pas celle du vivant ?
Hala
Fares