Tendance. Les Egyptiens sont de plus en plus assaillis par des rumeurs de toutes sortes, ne parvenant pas à distinguer la part de vérité de celle de la fiction. Le manque de transparence du gouvernement en serait la cause.

 

Des bruits assourdissants

 

A Nékla Al-Enab, une petite localité située au gouvernorat de Béheira, de longues files se sont formées non pas pour acheter du pain subventionné, ou se ravitailler en essence 80 ou gasoil, mais devant le bureau du cheikh Hamad, le maazoun (notaire) du village. Un bureau qui connaît depuis quelques jours une activité particulière. Tout le long de la journée, c’est le va-et-vient chez lui et son téléphone ne cesse de sonner. Des appels émanant de jeunes qui prennent rendez-vous. Mais que se passe-t-il au juste ? Pourquoi cet empressement pour le mariage ? A-t-on peur qu’on l’abolisse pour se ruer de la sorte, faire la queue et attendre des heures interminables et à la fin, ressortir avec un visage souriant et heureux d’avoir à la main ce précieux contrat de mariage comme si la vie allait s’arrêter là ? « Je ne comprends pas cette course infernale pour le mariage. Depuis 15 jours, je n’arrête pas de recevoir des jeunes désirant s’informer sur les nouvelles taxes supposées être ajoutées sur le contrat de mariage. Je ne peux pas fermer ma porte et refuser de les marier, car c’est mon gagne-pain ». Et d’ajouter : « Je travaille sans relâche. Il m’arrive de liquider 15 contrats en quelques heures alors qu’en temps normal, je pouvais rester des mois pour en conclure un, deux ou trois », explique cheikh Hamad, l’unique maazoun du village. Comblé par ce rizq (manne céleste) que Dieu lui a envoyé, il n’a pas voulu démentir la rumeur et il a sans doute contribué à sa propagation, car comment ne pas profiter d’une telle aubaine ?

Tout a commencé à la mi-juillet, alors qu’un groupe de paysans papotaient en sirotant un thé. L’un d’eux dit avoir appris par un des habitants que le gouvernement allait imposer dès le début du mois d’août une taxe de 4 000 L.E. pour tout contrat de mariage et exiger des certificats de bonne santé. Autrement dit, des tests prénuptiaux pour s’assurer que le couple ne souffre d’aucune maladie chronique. Une clause que le gouvernement vient d’ajouter. Une loi pour la protection de l’enfant et sans laquelle les maazouns ne pourraient conclure de contrat. Une nouvelle qui s’abat sur les futurs couples comme une tuile sur la tête. S’agit-il de simples rumeurs ou d’informations réelles ? Résultat : c’est un tracas de plus pour les familles et les futurs couples qui ont pris d’assaut les bureaux de maazouns.

Fathallah, un paysan, avait prévu de marier sa fille l’hiver prochain, c’est-à-dire après la saison de la récolte ; du coup, il a changé d’avis en apprenant la nouvelle et a même décidé de marier sa seconde fille. « Je ne vois pas d’autres solutions. Les jeunes ont déjà du mal à se marier à cause des contraintes financières et voilà que le gouvernement leur rajoute d’autres tracas. 4 000 L.E., c’est excessif pour les budgets. Il faut donc marier nos filles avant l’entrée en vigueur de cette nouvelle loi sur le mariage », explique ce père de famille. Son voisin, tout comme beaucoup d’autres villageois, ont réagi de la même manière et ont fait signer des chèques à leurs futurs gendres pour s’assurer que ces derniers ne se déroberont pas à leurs obligations (dot, meubles et appartement). Et la rumeur va s’étendre comme une traînée de poudre et s’amplifier, à tel point que les jeunes ont pris d’assaut les dispensaires et hôpitaux pour passer des tests prénuptiaux, craignant que leurs prix n’augmentent. « Mais qui doit-on croire ? Les centres médicaux disent n’avoir pas été informés au sujet de ces tests, alors que les maazouns les réclament », se plaint Abdel-Hamid, qui précise que certains hôpitaux ont remis des certificats comme ceux que l’on délivre pour un voyage ou un permis de conduire et sans prendre la peine d’examiner les futurs mariés. Des certificats qui coûtent entre 20 et 50 L.E. et qui parfois peuvent atteindre les 100 L.E. Une aubaine pour les hôpitaux qui tentent de profiter au maximum.

Et comme toujours, les malheurs des uns font le bonheur des autres. Cependant, cette course folle au mariage a non seulement gagné le gouvernorat de Béheira, mais aussi ceux d’Alexandrie, de Tanta, de Mansoura, de Qalioubiya et les victimes de cette rumeur sont les jeunes qui se sont mariés à la va-vite, sans trop réfléchir et qui, plus tard, pourraient regretter d’avoir pris une décision aussi hâtive.

 

Manque de transparence

Rumeurs ou vérité ? Mais qu’en est-il en réalité ici en Egypte ? « Il faut avoir le courage de révéler que tout ce qui arrive n’est qu’une réaction normale des citoyens face à la politique du gouvernement. Autrement dit, les rumeurs ne cessent de circuler à cause du manque de confiance qui règne, puisque l’on dissimule souvent la vérité aux citoyens », lance Mohamad Ismaïl, avocat, qui s’attarde sur le manque de transparence. Et d’ajouter : « Les citoyens ont appris à lire entre les lignes et s’attendent à tout moment à une hausse des prix. Ils ont paniqué par l’idée de dormir et se réveiller avec une nouvelle hausse des prix des denrées alimentaires ». Et il faut s’attendre à tout. L’exemple de ce pompiste qui lance à un de ses clients venu faire un plein d’essence : « Si vous étiez venu une heure plus tôt, vous auriez payé l’ancien prix ». Une phrase que les clients entendent souvent à chaque hausse des prix.

C’est à 1h du matin et sans aucun préavis que le gouvernement a, en effet, surpris les Egyptiens le 1er mai dernier en leur annonçant la hausse des prix de l’essence. Automatiquement, tout le reste va suivre, y compris celui de tous les services et denrées alimentaires. Hassan, un fonctionnaire, confie que pour lui, ce fut la confusion totale. « Je ne savais pas si c’était de la rumeur ou de l’escroquerie de la part du chauffeur du microbus qui m’a exigé de payer 75 pts au lieu de 50. Ce n’est qu’en lisant les journaux que j’ai compris le manège. La veille, on apprend que nos salaires vont augmenter et le lendemain, ce sont tous les produits de première nécessité qui augmentent d’un coup », commente Hassan.

D’après l’économiste Ragheb Abdallah, c’est une tactique du gouvernement qui n’attend que le moment propice pour appliquer ces décisions. Une ambiguïté qui enveloppe toujours la politique du gouvernement, ouvrant la porte aux rumeurs. Les indices sont nombreux : une hausse des prix des produits alimentaires, des médicaments, de l’essence et des moyens de transport, sans oublier la mise en place du nouveau code de la route et les taxes sur les voitures de luxe, etc. « Pourquoi cacher de telles mesures par des rumeurs ? », s’indigne Ragheb, pour qui cette hausse des prix provoque le mécontentement chez les Egyptiens et pousse souvent aux émeutes. Une des raisons pour laquelle le gouvernement préfère taire l’heure fatidique. Hicham, journaliste, raconte qu’avant que le gouvernement n’annonce publiquement la hausse des prix de l’essence, son portier lui a conseillé d’aller faire le plein de sa voiture avant que le prix de l’essence n’augmente en lui précisant que tous les résidents de l’immeuble sont sortis, dont certains en pyjama, le soir pour mettre de l’essence.

Autre scène, autre image. Quand le nouveau code de la route est entré en vigueur et que les responsables avaient donné un délai de trois mois aux chauffeurs pour se munir d’une trousse des premiers secours et d’un triangle pour signalisation, tous se sont bousculés dans les magasins pour s’équiper. Résultat, beaucoup de marchands d’accessoires et de vendeurs ambulants ont profité de cette aubaine pour élever les prix.

D’ailleurs, selon la sociologue Azza Korayem, il ne faut pas beaucoup d’efforts pour fabriquer des rumeurs de toutes pièces. « Par nature, le peuple égyptien croit aux rumeurs et ne cherche pas à savoir si elles sont crédibles ou pas. Si la politique du gouvernement est de démentir les rumeurs, les citoyens croient à leur contraire. Une politique qui les prépare au pire », explique-t-elle, tout en ajoutant qu’aujourd’hui, les rumeurs se propagent plus facilement grâce aux téléphones portables, à Internet et au Facebook. A croire ou pas, 50 millions de messages ont été envoyés en un mois par les Egyptiens par le biais de leurs portables. Korayem précise que la rumeur la plus dangereuse a été celle du décès d’enfants suite à une vaccination contre la poliomyélite ou celle de la contamination de l’eau du Nil par le virus de la grippe aviaire. « Partout, dans les cafés, les transports en commun et même dans les écoles et les universités, on ne cessait d’en parler. Un état de panique et d’inquiétude général qui a ouvert la porte à des rumeurs mensongères, devenues monnaie courante malheureusement, le plus souvent », conclut-elle.

Chahinaz Gheith