Le monde arabe et les expériences de l’Europe de l’Est
Radwan Ziadeh
Il existe une ressemblance entre les démantèlements des
régimes politiques totalitaires. Ce qui a poussé des
chercheurs à étudier les passages à la démocratie dans les
pays d’Europe occidentale et d’Amérique latine d’une part,
et dans les pays arabes d’autre part. La Révolution orange
en Ukraine ainsi que les mutations en Géorgie et au Liban
ont donc conduit les chercheurs à étudier les modèles
d’érosion des régimes totalitaires et de renforcement des
capacités de la société civile, pour opérer un transfert en
douceur vers la démocratie et le pluralisme.
Chaque pays a ses particularités. Les ressemblances sont
plus importantes que l’on ne l’imaginait. Il faut tirer les
leçons des expériences de ces autres pays, si nous voulons
réaliser le transfert démocratique dans le monde arabe.
Les remarques suivantes se sont basées sur de nombreuses
études et rencontres avec des responsables actuels et
anciens, à Prague et dans les capitales d’Europe
occidentale.
En premier lieu, les partis communistes dans les pays
d’Europe occidentale reposaient entièrement sur le parti
communiste d’Union soviétique, que ce soit pour justifier
leur existence ou pour obtenir un soutien politique et
économique. Par conséquent, lorsque l’Union soviétique s’est
effondrée, et avec elle le parti communiste au pouvoir, plus
rien ne justifiait leur existence. En effet, la dépendance
totale sur l’Union soviétique a lié la légitimité des partis
communistes des pays d’Europe occidentale à celle du parti
communiste soviétique.
Par contre, les pays socialistes du monde arabe qui ont
conservé d’étroites relations avec l’Union soviétique, comme
la Syrie, l’Algérie et l’Iraq n’ont pas lié leur légitimité
à celle du parti communiste soviétique. Ils ont toujours
conservé une certaine distance envers lui, en avançant le
facteur national et le prétexte de l’intérêt des régimes
politiques. Par conséquent, l’effondrement de l’Union
soviétique n’a pas influencé les régimes socialistes arabes.
Ceux-ci se sont rapidement adaptés et sont parvenus à se
relancer en se basant sur le facteur national après la
disparition du facteur idéologique.
Ensuite, les partis communistes d’Europe occidentale sont
restés des partis politiques œuvrant de manière
institutionnelle malgré leur tendance totalitaire et leur
dépendance totale de l’Union soviétique dans leurs
orientations. Cependant, ils ont continué à se baser sur
l’idée du parti totalitaire. Mais les critères du parti
politique ne s’appliquent pas tout à fait à ces partis.
C’est-à-dire qu’ils ne forment pas vraiment de lien entre la
base et les directions. Ils monopolisent la représentation
politique en sélectionnant les membres du bureau politique
selon les critères de loyauté, des intérêts personnels et
des réseaux de clientèle. Cependant, au sein de ces partis,
les décisions sont prises de manière conjointe par la haute
direction partisane. De plus, le système de la retraite
était respecté à tous les postes, qu’ils soient politiques
ou sécuritaires.
Ce n’est pas le cas dans les pays arabes régis par des
partis similaires, notamment en Syrie et en Iraq, avec le
parti Baas. Le rôle du parti et de ses directions politiques
s’est rétréci au point de disparaître pour ne devenir qu’un
simple organisme de propagande des décisions du chef de
l’Etat. Même le régime politique n’est plus un régime
partisan. Il est devenu un régime familial régi par les
membres de la famille au pouvoir, qui ont le dernier mot
dans les choix politiques, économiques et même militaires du
pays. Comme ce fut le cas de Saddam Hussein par exemple.
C’est cette différence essentielle qui a empêché le parti
totalitaire Baas en Syrie de songer à opérer des changements
importants et à réaliser un transfert démocratique malgré
les fortes demandes internes.
Troisièmement, dans les pays d’Europe occidentale, le
facteur national n’a pas la même acuité que dans les pays
arabes, surtout dans des pays comme la Syrie et l’Iraq.
Selon les termes d’un responsable tchèque, « Nous ne nous
souvenons que nous sommes une nation que lorsque nous
remportons un match de football ». Par conséquent, les
régimes d’Europe occidentale ne pouvaient se servir de ce
facteur pour réprimer leurs opposants et les accuser de
menacer les intérêts suprêmes du pays. Dans les pays arabes,
c’est l’occupation israélienne des territoires arabes en
Palestine et dans le Golan qui a stimulé ce facteur
national.
Enfin, l’harmonie ethnique et confessionnelle est un facteur
important pour alléger les frictions entre l’élite politique
au pouvoir et l’opposition. Ainsi l’élite ne peut-elle jouer
sur le facteur ethnique ni se protéger derrière les dangers
encourus par une certaine confession qui peut effrayer toute
une société avec le spectre de la guerre civile que cela
représente.
Enfin, il ne faut pas oublier le facteur externe. Les
pressions exercées par les Etats-Unis et l’Europe sur les
partis communistes se basaient sur l’ouverture et la
démocratisation afin d’anéantir le communisme et le
socialisme. D’autres pressions étaient exercées par l’Eglise
catholique de Rome pour garantir la liberté religieuse,
transgressée par le régime communiste. Les partis
communistes subissaient également de fortes pressions
internes afin d’intégrer dans l’Union européenne et de
s’ouvrir sur le monde.
En ce qui concerne le Moyen-Orient, l’Ouest cherchait
surtout la stabilité de la région et la garantie de la
sécurité d’Israël à travers l’intérêt accordé à la
résolution du conflit arabo-israélien, négligeant ainsi
l’agenda de la démocratisation. La seconde guerre du Golfe
dont l’objectif était de faire sortir les forces iraqiennes
du Koweït a coïncidé avec le démantèlement des régimes
socialistes de l’Europe occidentale. Elle a aussi coïncidé
avec l’apparition d’une nouvelle forme d’hégémonie
internationale sur les décisions nationales des pays du sud
de la Méditerranée à travers ce qu’on a appelé le nouvel
ordre mondial. Ce qui signifie le renouveau de l’emprise sur
les sociétés pour les empêcher d’être influencées par la
régression de la vague démocratique. Nous avons ainsi
témoigné d’une concentration mondiale sur le processus de
paix arabo-israélien et d’une négligence totale des intérêts
de ces sociétés dans la démocratie et les droits de l’homme.
La communauté internationale était alors uniquement
concernée par la réussite du processus de paix comme moyen
de résoudre l’ensemble des problèmes de la région, croyant
que cela permettrait une ouverture politique après la
disparition du prétexte selon lequel il ne peut y avoir de
réforme politique tant que les pays orientaux sont en état
de guerre avec Israël. Un fait qui implique la nécessité
d’appliquer des lois d’urgence ainsi que d’autres lois
exceptionnelles. Partant, les appels des activistes
démocratiques ne trouvaient aucun écho si ce n’est entre les
murs des prisons.