Une question de sécurité nationale
Mohamed Salmawy
J’ai
lu deux nouvelles devant lesquelles le lecteur peut ne pas
s’attarder beaucoup, mais qui m’ont beaucoup inquiété sur
l’avenir de ce pays. De prime abord, ces deux nouvelles ne
diffèrent pas beaucoup de ce que nous lisons tous les jours.
Mais à mon avis, elles impliquent une catastrophe nationale
qui est inévitable.
La première dit que le Conseil suprême de la jeunesse a
annulé cet été les camps de jeunesse à cause du manque de
financement nécessaire alloué à ce projet dans son budget.
La deuxième nouvelle, quant à elle, dit que le dessin a été
annulé des programmes scolaires.
La
raison de mon désarroi revient au fait que je suis de ceux
qui croient que ladite bataille contre l’extrémisme
religieux, et que j’appelle déviation religieuse, ne sera
jamais tranchée par l’intermédiaire des forces de la police
uniquement, mais qu’elle le sera par le biais de la culture.
J’ai beaucoup écrit sur ce sujet, disant qu’il faut une
solidarité pour combattre le terrorisme, et que la lutte
contre ce qui engendre le terrorisme, à savoir l’esprit
religieux dévié, ne se fait qu’avec l’arme de la pensée et
de la culture. D’autant plus que la bataille du terrorisme
se joue dans la rue, qui est le domaine de la police, alors
que celle du dérapage religieux réside dans les mentalités
qui représentent le pivot de l’interaction culturelle.
Pendant de longues années, nous avons classé la bataille
contre l’extrémisme comme une cause d’ordre national, alors
qu’en réalité, elle en est une d’ordre intellectuel. Dans ce
genre de bataille, le vainqueur est uniquement celui qui
arrive à s’accaparer les mentalités des jeunes.
Et donc ce genre de bataille ne doit pas être limité aux
forces de l’ordre exclusivement, interférant à chaque fois
qu’une opération terroriste a lieu ou à chaque fois qu’il y
a une transgression de la loi. Mais l’intervention doit être
plus précoce, c’est-à-dire avant même que le crime n’ait
lieu. Et en général, les choses ne prennent pas cette
tournure.
Il est probable que la carence dans l’usage de l’arme de la
pensée et de la culture dans la période qui précède le crime
est ce qui incite souvent les forces de l’ordre à assumer un
rôle qui doit être du ressort d’une autre partie. Ainsi,
entend-on parler de temps à autre d’opérations d’arrestation
contre les adeptes de ces courants religieux déviés, sans
que ceux-ci n’aient aucunement transgressé la loi. Ceci
n’étant qu’une tentative de prévention consistant à empêcher
le crime avant qu’il ne soit trop tard. Par la suite, les
voix s’élèvent revendiquant la libération de ces détenus qui
la plupart du temps sont acquittés par les tribunaux.
Simultanément, d’autres voix s’élèvent accusant la sécurité
de détenir les citoyens innocents sans raisons valables.
Pour que la sécurité puisse assumer le rôle qui lui est
assigné, à savoir celui de prévenir et d’empêcher les
transgressions de la loi avant qu’il ne soit trop tard, il
incombe à l’intelligentsia et aux intellectuels éclairés de
faire leur devoir et de lutter contre cette pensée
extrémiste et rétrograde qui déforme la religion pour
basculer dans le crime.
La sensibilisation de la jeunesse est le vaccin qui immunise
contre une éventuelle chute dans ce piège de dérapage
religieux. Car c’est la culture qui élargit les horizons et
qui empêche le fanatisme et la fermeture. Les jeunes, quant
à eux, à la recherche de la culture, ne la trouvent que dans
les leçons de religion qui sont présentées après les prières
dans les mosquées. Si les jeunes trouvent des programmes
durables dans les maisons de culture, dans tous les aspects
de la culture depuis les arts plastiques jusqu’à l’économie
en passant par la politique et la poésie, ils les
fréquenteront sans aucun doute. La preuve en est ce flot
humain abondant que l’on trouve chaque année au Salon du
livre du Caire. Les jeunes font la queue afin d’assister aux
colloques, aux cours et aux rencontres des grands
intellectuels, hommes de lettres, poètes, savants et
politologues comme aucune autre foire au monde, que ce soit
à Montréal, à Francfort, à Londres ou à Paris. Ceci vient
démontrer la défaillance aiguë dont souffre ce genre de
service culturel en Egypte, ce qui rend nos jeunes assoiffés
d’assister à ce genre de manifestation qui n’a lieu qu’une
fois par an et qui n’est pas au niveau voulu. Bien que ce
même service soit disponible tout au long de l’année dans
les autres pays, et donc il n’y a pas lieu de trouver cette
affluence qu’on retrouve chez nous à cette occasion annuelle
et qui fait notre fierté parfois parce qu’on sent que le
nombre de visiteurs de la foire du Caire dépasse de loin
celui des autres foires mondiales.
En plus de la saison du Salon du livre, les camps d’été
destinés aux jeunes regroupent une panoplie d’activités
complémentaires depuis les matchs de football jusqu’aux
activités culturelles, constituant une sorte d’exutoire pour
ces jeunes, encore une fois assoiffés de tout ce qui est
source d’enrichissement pour leurs cerveaux. Et à défaut
desquelles, ils s’orientent vers les séances des cheikhs
dans les mosquées.
En même temps, l’initiation aux arts dans les écoles n’est
pas une sorte de divertissement, mais c’est une partie
intégrante du processus d’enrichissement de la pensée qui
est censé immuniser la jeunesse contre le fanatisme et la
déviation. J’ai d’ailleurs lu un article signé par le grand
artiste Moustapha Al-Razzaz, dans lequel il met en garde
contre l’annulation de cours d’arts dans les écoles qui,
selon lui, donnera éventuellement naissance à une génération
de terroristes. Car cette procédure videra la mentalité des
jeunes de la culture et de la pensée éclairée, elle sera
alors prédisposée à accueillir l’extrémisme, le fanatisme et
la pensée religieuse déviée qui a pour résultat final la
violence et le terrorisme.
J’espère que ces deux nouvelles ne seront pas correctes et
qu’elles seront, comme il arrive souvent, une tempête dans
un verre d’eau reposant sur une information mensongère.
Sinon, comme le dit si bien le Dr Moustapha Al-Razzaz, on
serait en train de donner naissance à une génération déviée.
J’ai commencé mon article en disant que la déviation
religieuse n’est pas une affaire de sécurité, mais plutôt
d’ordre intellectuel. Et pour finir, j’aimerais bien
confirmer que le fait d’inculquer la pensée et la culture
aux jeunes à travers les camps d’été et à travers
l’initiation aux arts depuis leur tendre enfance est une
cause d’ordre national qu’il ne faut absolument pas laisser
passer.
Sinon
les résultats seront néfastes sur l’avenir du pays.