Femme. Les
Egyptiennes n’ont pas laissé un boulot sans le pratiquer. Etre gardienne du
corps ou agent de sécurité, tel est le plus récent métier et pas le dernier
qu’Eve vient d’exercer. Un métier en pleine expansion.
Attention la bodyguard est là
« Bonne
apparence, âgée de 21 à 30 ans, diplôme moyen, rigueur, discipline, sens aigu
de l’observation, courtoisie, politesse, costaude, sportive et du sang-froid ».
Ce ne sont pas les critères d’un mannequin ou d’une mariée, mais d’une personne
de sexe féminin qui voudrait travailler comme garde du corps dans une
entreprise de sécurité. Une annonce publiée non pas dans un pays européen, mais
en Egypte. Il semble que la femme égyptienne a décidé de relever ce défi et se
lancer dans tous les champs de travail et sans exception. Cependant, le métier
de garde du corps était réservé uniquement aux hommes et pas n’importe qui, car
il faut être bien musclé et avoir un gabarit imposant. « Le monde a beaucoup
évolué et la femme, étant un membre de la société, frappe à toutes les portes,
prête à exercer n’importe quel boulot masculin à cause du chômage qui sévit
dans le pays et des mauvaises conditions économiques », explique Héba Mohamad,
agente de sécurité, recrutée dans une entreprise de sécurité privée, tout en
faisant lieu de sa surprise lorsqu’elle a lu cette annonce publiée dans un
journal. L’entreprise en question recherchait des gardes du corps aussi bien de
sexe masculin que féminin. Un métier actuellement en plein essor et d’une
grande nécessité. La preuve en est que dans ce domaine, le sexe féminin est
très demandé. « Depuis deux ans, notre société compte 300 filles. Ces dernières
sont désignées pour certaines tâches que la gent masculine est incapable
d’accomplir, comme le fait de fouiller des ouvrières dans une usine ou un
magasin », explique Chérif Khaled, directeur général du Falcon Group,
l’entreprise internationale pour la sécurité assurant la plupart des services
de protection, transport de fonds, système de surveillance informatisé, etc. Selon
lui, il ne rencontre aucun problème particulier avec ces femmes. « En fait,
nous avons moins de tracas avec elles, car elles veulent prouver qu’elles sont
à la hauteur. Autrement dit, elles sont consciencieuses et mènent à bien leur
boulot ».
Cependant,
la mission principale ou la plus spectaculaire consiste à protéger des femmes
fortunées des pays du Golfe, des actrices ayant une grande renommée, des femmes
de diplomates et d’hommes d’affaires ou des personnages publics importants. Et
pas seulement ça, des hôtels, des banques, des usines de prêt-à-porter, de
tissage, des magasins de vêtements dans les différents centres commerciaux
demandent à recruter des femmes pour fouiller leur personnel de sexe féminin et
les clientes malhonnêtes.
Il est
17h. Les ouvrières d’une usine de lingerie fine située dans la zone franche
s’apprêtent à sortir. Elles défilent devant le portique de détection, certaines
vont être fouillées. Deux femmes en costume sont chargées de le faire. Elles
s’approchent, puis choisissent au hasard une dizaine de filles. « Il suffit de
les regarder bien dans les yeux au moment où elles défilent. Si l’une d’elle
rougit ou a du mal à avaler sa salive, c’est louche, il faut la fouiller », dit
Samar Fathi. « Nous ne pouvons pas le faire à toutes les ouvrières pour ne pas
les indisposer. On commence par une fouille au corps, puis on vérifie si elles
n’ont pas dissimulé quelque chose entre leurs vêtements », explique-t-elle. «
Un jour, une fille malhonnête avait enfilé une trentaine de sous-vêtements pour
les vendre à son compte. Une autre fois, l’une d’elles avait enroulé plusieurs
mètres de tissus autour de ses genoux et tout était camouflé par son voile »,
dit Naglaa Fathi qui travaille pour la société Falcon Group. Elle confie qu’au
début, elle a eu droit à toutes sortes de réflexion, à l’exemple de « Qui vivra
verra », « Elle se prend pour Rambo » et « N’y a-t-il pas d’autres métiers pour
que vous exerciez ceux qui ne sont pas faits pour vous ? ». L’image de jeunes
femmes accompagnant une personnalité importante dans tous ses déplacements a
été difficilement acceptée en Egypte et c’est le cas d’autres métiers qui sont
censés être peu féminins. Une raison pour laquelle le père de Naglaa a refusé,
tout au début, qu’elle exerce ce métier, mais il a fini par céder. Quant à sa
maman, elle l’a beaucoup encouragée. Prestige ou argent ? Les deux, peut-être,
car son salaire dépasse celui d’un professeur ; il équivaut à celui d’un
médecin ou d’un ingénieur. Sa collègue Nesrine Mahmoud travaille dans le
magasin Omar Effendi situé au quartier de Mohandessine. Elle confie que c’est
plus facile de travailler dans une usine que dans un magasin où l’on entend
toutes sortes de remarques désobligeantes de la part des clientes. « Un jour,
une femme bien habillée a choisi une robe pour aller l’essayer, puis elle l’a
enfouie dans son sac après lui avoir ôté l’antivol qu’elle a dissimulé derrière
un des miroirs de la salle d’essayage », dit-elle tout en racontant comment la
cliente l’a bombardée d’injures pour l’empêcher de la fouiller, considérant ce
geste comme une humiliation pour elle. Et d’ajouter : « Une autre est sortie en
enfilant sur elle une chemise, prétextant qu’elle avait oublié de l’enlever. Et
une troisième, attrapée en flagrant délit, a fondu en larmes en la suppliant de
la laisser partir, car elle est pauvre et n’avait rien pour nourrir ses
enfants, etc. ». Les agents de sécurité doivent garder leur sang-froid et
surtout ne pas manquer de respect aux clientes. « Raison pour laquelle ces
femmes doivent subir un examen médical et des tests psychologiques pour avoir
une idée sur leur comportement. De plus, elles sont entraînées pour apprendre
comment se défendre », affirme Ossama Maher, directeur des ventes à Falcon
Group.
Mille et une astuces pour duper
Or, si
les employées d’une usine de textiles, ou de vêtements, sont fouillées au
hasard, celles qui travaillent dans un atelier de bijoux en or le sont
systématiquement et chaque jour avant de quitter leur travail. Car des
ouvrières prennent la poudre d’or pour la revendre à leur compte. Samar Fathi,
agent de sécurité travaillant dans un atelier, assure que ce personnel emploie
toutes sortes d’astuces pour la duper. « Elles sont toutes fouillées et très
minutieusement. Une fois, l’une d’elles avait dissimulé une pièce d’or sous le
bracelet de sa montre en métal, puis elle a commencé à siffler en passant par
le portique de détection. Une autre avait caché entre ses orteils de la poudre
d’or, une troisième dans son chignon. Les bonnes cachettes, ce n’est pas ça qui
manque avec elles », explique-t-elle.
En
effet, les entreprises de sécurité privées ne sont pas un phénomène nouveau. C’est
en 1979 que la première société a vu le jour. Depuis, elles ne cessent de
proliférer et sont devenues des institutions reconnues par tout le monde. Des
entreprises qui n’hésitent pas à embaucher aussi bien des hommes que des
femmes. A préciser que le président Kadhafi a créé, il y a 22 ans, ce qu’il a
surnommé le « peuple féminin armé », à savoir l’intégration de la femme dans le
corps armé. Seule ou en groupe, la garde du corps féminin assure la sécurité
des VIP durant leurs déplacements professionnels dans le strict respect des
lois. Femmes de diplomates de haut niveau, femmes politiques et princesses
arabes. Même les enfants des plus riches ont leurs propres bodyguards ! Question
de protection ou de pure apparence ? Là est le mystère. « Il arrive qu’un
ambassadeur débarque en Egypte et réclame un garde du corps pour sa femme ou sa
fille comme étant un moyen pour garantir sa sécurité. Et vu que nous vivons
dans une société orientale, il a du mal à accepter qu’un homme puisse
l’accompagner dans tous ses déplacements privés. Une affaire qui encourage donc
le recrutement des femmes », explique Kamel, responsable dans une entreprise de
sécurité privée.
D’autre
part, les artistes, les vedettes de la chanson et les mannequins ont aussi
recours à ces agents de sexe féminin. Bien escortée par ses gardes du corps, la
danseuse quitte l’immeuble et monte dans une Mercedes aux vitres fumées. Suivie
de trois Jeep Cherokee, la voiture démarre sur-le-champ et s’engouffre dans les
rues encombrées du Caire. Empruntant une allure de star, elle se présente en
grande pompe au milieu d’une foule en liesse qui l’attend pour lui serrer la
main en dépit de la présence des gardes du corps qui l’accompagnent dans ses
déplacements. Ses gardes du corps ne sont que des filles grandes de taille et
bien coriaces ... et, malgré ça, féminines aussi. Elles reçoivent les ordres
par talkies-walkies.
Mais
ces agents sont des femmes d’attente ou femmes d’action ? « L’attente fait
partie de notre métier. Mais c’est une attente active : on est aux aguets sans
arrêt. On a les yeux rivés sur les mains et les yeux des gens qui gravitent
autour de la personne que l’on doit protéger, car même une simple bague peut
griffer et défigurer le visage d’une personnalité pendant une séance
d’autographes », assure Samira, qui accompagne une VIP. Et l’action alors ? Une
garde du corps est pourtant amenée à se battre, non ? Selon elle, la sécurité,
c’est avant tout de la prévention (repérage des lieux, préparation des
déplacements en amont). Normalement, on n’a pas à se battre. S’il y a
opposition avec quelqu’un, c’est que le travail de préparation a été mal fait. Et
d’ajouter : « Nous avons des codes avec nos clientes, notamment qu’on leur
désigne, avant de sortir en public, un mot pour le premier niveau d’alerte, un
autre pour le deuxième niveau, un troisième qui veut dire : danger, on évacue
les lieux, et un quatrième pour dire : alerte maîtrisée. Et pas question pour
nous de céder à la terreur ». Tout agent accomplit son travail indépendamment
de sa vie privée et de sa sensibilité propre. Mais les clientes ont aussi une
exigence qui est la confidentialité. Samira ne doit entendre aucune
conversation. C’est pourquoi elle doit rester suffisamment en retrait pour ne
pas écouter et suffisamment près pour pouvoir intervenir. « Un monde à la fois
palpitant et stressant s’ouvre sous nos yeux. Mais lorsqu’un garde du corps
s’avère être aussi un agent secret, là on entre de plain-pied dans le rêve et
l’aventure, mais aussi le sang et l’adrénaline », conclut Samira.
Chahinaz Gheith