Autobiographie.
Celle de Fakhri Labib, intellectuel communiste, se lit comme
un roman. De 1928 à 1955, de ses découvertes de jeune garçon
aux manifestations historiques de février 1946, des mémoires
vivantes et attachantes.
Aux sources de l’engagement
Peut-être le métier du père n’a-t-il pas été étranger aux
choix politiques de Fakhri Labib. Originaire de Sohag,
responsable de gare, le chef de famille était muté dans
divers villes et villages d’Egypte, au gré des changements
de poste ou mutations punitives. A Adwa au Fayoum, Fakhri
entre ainsi dans un club de lecture de romans et se lie
d’amitié avec Abdallah Kamil, qu’il retrouvera plus tard à
l’université et en prison. A Mahamid, près d’Assouan, il
assiste à la répression d’une révolte de paysans, moment
décisif dans sa prise de conscience de l’injustice régnant
dans les campagnes. Ouverture précoce sur le monde,
obligation de se débrouiller seul aussi, quand le travail du
père dans un petit village oblige les enfants à vivre seuls
dans la ville à la plus proche — à Assouan.
Fakhri grandit au contact de ce père entièrement dévoué à
l’éducation de ses enfants, qui lui apprend très tôt à «
haïr » les Anglais, dans un foyer marqué à jamais par la
mort d’une petite sœur unique parmi six garçons. Malgré ce
drame, la famille réussit à garder sa joie de vivre ; une
ambiance que l’auteur a recréée au fil des pages, des années
plus tard, en décrivant avec forces détails les rites
marquant le quotidien de cette famille nombreuse. La cuisson
du pain, réalisée par la khabbaza avec sa fille, les rites
religieux lors de la fête de Pâques, les histoires de djinns
qui peuplent son enfance, les visites au cinéma des petites
villes.
En été, lorsque les frères se rendent en visite chez leurs
oncles maternels à Choubra, au Caire, les observations du
jeune Fakhri font naturellement écho aux explications de son
oncle Mounir, membre d’une organisation communiste. Et quand
il entre, quelques années plus tard, à l’Université Fouad
Ier, il devient un camarade de Mounir dans les rangs d’Iskra,
non sans avoir découvert les affres du sectarisme militant
après un passage dans une « organisation sœur ennemie »,
Mounir. C’est en tant qu’activiste communiste qu’il vit les
journées de février 1946, manifestations mémorables dans les
universités, les quartiers et les usines, animées par le «
Comité national des étudiants et des ouvriers », exigeant la
sortie des troupes anglaises d’Egypte. Si les témoignages
sur cette période ne manquent pas — on peut citer entre
autres celui de Latifa Al-Zayyat —, celui de Fakhri Labib
est un acompte direct des événements de la rue. Présent au
moment des affrontements les plus violents avec la police,
il raconte comment il a participé à mettre le feu aux chars
de l’armée britannique et s’est retrouvé face à face avec
les policiers d’Ismaïl Sedqi, suppliant : « L’on est avec
vous ». Cette effervescence de la rue s’imbrique à des
événements plus personnels, l’inquiétude du frère, la colère
du père apprenant que son fils est communiste. L’on
retrouvera ce même père parmi les familles des détenus
politiques rassemblées dans un tribunal en 1955, venu
soutenir son fils incarcéré par le pouvoir nassérien. Cette
scène est la dernière de l’ouvrage, dont les premières pages
relataient l’arrestation de l’auteur à Tanta en 1954, avant
le flash-back dans son enfance.
Une
autobiographie
dont on attend la suite.
Dina
Heshmat