Récits de Voyage.
Géographe arabe du Xe siècle, né à Jérusalem, Muqaddassi,
présenté en français par André Miquel, raconte paysages et
hommes ainsi que situations dans le monde musulman.
Un bel exemple de géographie humaine
« C’était en 358/969 : je me trouvais en Egypte pour être
témoin de l’installation de la dynastie fatimide qui venait
depuis le Maghreb proclamer ici un califat chiite rival de
celui de Bagdad. Nul doute que ce formidable événement n’ait
accru le prestige d’un pays qui nous ramène au plus vieux
temps de l’aventure des hommes. C’est en effet un petit-fils
de Noé, Misr qui donna son nom à la vallée du Nil, laquelle
accueillit Moïse, Joseph, Marie et son fils Jésus (...) Misr
reste le pays du Nil, dont on assure qu’il coule de miel en
paradis, le grenier du Hedjaz et d’autres parties du monde,
la terre d’élection des esprits pieux attachés à la lecture
du saint Coran ; bref, l’un des phares de la terre des
hommes ». On a bien l’impression de lire un reportage comme
on en retrouve dans la presse de nos jours. Un envoyé
spécial venu assister à un événement majeur et orné de
quelques rappels historiques. Ce grand reporter n’est en
fait qu’un géographe arabe célèbre du Xe siècle, né à
Jérusalem, d’où son nom Muqaddassi. Il est l’auteur d’un
ouvrage considérable, La Meilleure répartition pour la
connaissance des provinces. Un guide géographique,
ethnologique et politique du monde arabe à cette époque qui
a l’originalité de mêler l’esprit critique et de découverte
aux croyances religieuses de l’époque. Le merveilleux
s’insère donc dans cet état des lieux, fait d’histoire et
d’observation. Il s’agit d’un ouvrage gigantesque de 500
pages. Mais la version dont on parle est en français,
l’œuvre d’André Miquel qui a enseigné pendant de longues
années la langue et la littérature arabes dans le Collège de
France et qui est l’auteur de célèbres ouvrages sur le monde
arabe, son histoire et sa littérature. Ce qu’André Miquel
nous donne, c’est une traduction libre de ce texte, d’où
cette présentation « Muqaddassi avec la complicité d’André
Miquel ». Miquel est un complice de longue date de l’auteur
arabe. Il le raconte dans la préface. « L’auteur m’est connu
et cher, depuis certain mémoire rédigé pour un diplôme
d’études supérieures il y a plus de cinquante ans. Je
l’avais retrouvé onze ans plus tard pour une thèse de
doctorat, puis lu et relu à l’occasion des quatre volumes de
ma Géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du
XIe siècle ». Mais lorsqu’on lui a demandé une version
nouvelle, il a préféré justement celle où il semble
s’associer à l’auteur, en mettant l’accent sur le fait que «
malgré, peut-être, les apparences, touché très peu que
possible au contenu et à l’allure générale du livre, je ne
me suis autorisé que les toutes dernières lignes de la
conclusion et la préface (...) J’ai veillé par ailleurs à
respecter l’allure de la phrase et les variations de ton,
celles-ci particulièrement sensibles dans l’un des exercices
préférés de l’auteur, la munazara ».
Miquel a aussi modifié l’ordre de présentation des pays afin
de reconstituer en un seul récit l’itinéraire de l’auteur
durant ses 20 années de pérégrination. Arabie, Egypte,
Maghreb, Shâm, Aûr Irak, Steppe des Arabes ... jusqu’au
désert des Perses. Pour revenir à l’Egypte, on ne peut que
relever ce mélange de description où il saisit sur le vif
l’esprit d’un lieu. Il compare Damiette à Tinis, émettant
une préférence : « ... Damiette, à l’extrémité
septentrionale de la même lagune, plus vaste et spacieuse,
mieux approvisionnée en eau, plus propre et notamment en ses
bains et qui présente, tout compte fait moins de
désagrément. La mer est à portée de voix, et les Coptes
vivent sur le rivage même ». Et parlant d’Alexandrie, il
tient à évoquer celui qui lui donna son nom, « cet Alexandre
que le Coran appelle le Biscornu, le héros soumis aux ordres
de son Seigneur, le bâtisseur du rempart qui protège les
hommes contre les incursions de Gog et Magog ».
On ne saurait que lever dans sa description du Caire cet
étonnant émerveillement qui lui fait, en dépit des clivages
chiisme-sunnisme, préférer cette ville construite par les
Fatimides à Bagdad, siège du califat. « La métropole de
l’Egypte et l’une du monde musulman, est Al-Fostat, nommé la
Victorieuse, Al-Qahira, par ses nouveaux maîtres fatimides.
Nous sommes ici dans une métropole au plein sens du terme,
capitale d’un pays renommé, vaste, riche en hommes et en
ressources. L’islam y trouve autant sinon plus qu’à Bagdad
sa gloire et sa force (...) plus populeuse que les grandes
cités du Machreq, Samarqand et Bukhara, plus importante que
Bassora, plus vaste que Damas, la Victorieuse a pour les
gourmets des mets raffinés, des assaisonnements bien
présentés ».
Le livre est finalement une très belle chronique du temps
jadis de ce monde musulman vers l’an mil ; un univers en
pleine effervescence, où nous parcourons cet immense espace
du Maghreb à l’Indus, et du Yémen à l’Asie Centrale.
Muqaddassi compte comme l’un des meilleurs géographes de
cette époque décrivant un monde riche et diversifié.
Ahmed
Loutfi