Paru à Beyrouth en 2004 chez An Nahar, le recueil de
Joumana Haddad est
désormais disponible au Caire, aux éditions Afaq. Elle nous
livre un entretien à l’occasion de cette sortie.
« Créer a toujours été pour moi synonyme de défier :
me
défier »
Al-Ahram Hebdo : Dans Le retour de Lilith, qui mélange
poésie, prose et scènes dramatiques, vous tentez de réécrire
l’Histoire par le retour à la mythologie. Comment vous
justifiez ce retour ?
Joumana Haddad :
En fait, ce n’est pas vraiment un « retour », ni surtout un
retour à la mythologie. La figure de Lilith ne fut jamais
pour moi un mythe. Elle est une vraie femme, en chair et en
os. Une femme qui respire et marche. Qui aime et détruit.
Qui prend et gaspille. Une femme qui fut, pendant les 3 ans
que dura l’écriture du livre, mon « prétexte » poétique.
C’est-à-dire un « outil » pour raconter mon histoire, un
véhicule pour mes idées, ma vision, mes fantasmes. Ce n’est
pas moi qui suis allée à l’encontre de Lilith, je l’ai
plutôt ramenée vers mon temps, mon espace, ma génération,
mon histoire personnelle. Je n’ai gardé de son entité
mythologique que le squelette, et je l’ai vêtue de ma propre
chair, de mes vaisseaux, de mes nerfs, de mes cheveux, de
mes envies, de mes peurs, de mes rêves, de ma voix, de ma
folie, etc. Il s’agit donc d’une convocation, d’une
appropriation et d’une réinvention, non d’un mouvement
évocatoire qui va vers l’arrière.
— Comment vous êtes-vous appropriée de cette tradition ?
Etait-ce une tentative de discours interculturel adressé à
toutes les femmes, et à tous les hommes (« Je reviens pour
guérir les côtes d’Adam et libérer chaque homme de son Eve
»), ou bien sûr surtout à la femme arabe ?
— Surtout pas de discours « guidé » chez moi, programmé et
adressé à la femme, à la femme arabe, à la femme libanaise,
etc., à toutes ces catégories (boîtes, cages …) qu’on veut
créer de force et auxquelles je ne crois pas. Oui, je suis
femme, et évidemment femme libanaise, mais ce ne sont pas
pour autant les critères uniques qui me définissent. Et même
le verbe définir m’est insupportable. Nous sommes tous
indéfinissables, pleins de contradictions, de
schizophrénies, bons et méchants à la fois, clairs et
ténébreux, hommes et femmes, Orientaux et Occidentaux, et
c’est ce mélange-ci qui caractérise Lilith : ce refus d’être
emprisonnée dans un cliché, dans un « label ». Cette
androgynie dans tous les sens. C’est un être sans titre.
Sans logo. Sans marque. C’est un être « en cours perpétuel
de formation ». Donc qui peut surprendre à tout moment. Et
se surprendre aussi. Ainsi, c’est en l’affranchissant de
toute préconception, de toute idée reçue, de tout
classement, de tout catalogage rigide, que j’ai recréé ma
propre Lilith. Dans la liberté complète et absolue (et
terrorisante) du non-accomplissement, du précaire, du
mutable.
— Et pourquoi Lilith revient-elle ? Est-ce pour semer
l’espoir ?
— Lilith revient pour bousculer la table. Son retour n’est
pas conciliateur ni pacifique. Elle ne cherche pas, par
exemple, le soutien de l’opinion publique. Car réclamer le
soutien de l’opinion publique, c’est une faiblesse. Ceux qui
te soutiennent sont presque toujours condescendants à ton
égard. Lilith ne réclame pas. Elle prend. Elle n’attend pas.
Elle s’empare. Elle s’en fout du fait qu’elle soit contestée
(et même cela l’amuse parfois, car elle est cynique,
Lilith). Elle exprime, elle crie, elle existe par elle-même
sans « soutien », sans ces petites tapes d’encouragement
dans le dos que je ne peux pas supporter. Lilith ne mendie
pas l’attention, elle étonne et arrache l’admiration. Elle
s’impose. Elle « est ». Que les autres se débrouillent.
Point.
— Vous écrivez une poésie sensuelle épurée que Tahar ben
Jelloun appelle « la mathématique des sentiments », tandis
que d’autres y trouvent une pure provocation. Comment vous
situez-vous entre ces extrêmes ?
— Je ne me situe pas. Comme j’ai dit tout à l’heure, je
n’aime pas les définitions et ne me suis jamais résignée à
une orbite. Créer, ça a toujours été pour moi synonyme de
défier : me défier, soyons clairs. Je suis mon premier
adversaire. Défier les autres ne m’intéresse pas. Et si je
provoque les autres par moments (et je sais que je les
provoque), ce n’est qu’un « dégât collatéral ». Un effet
secondaire. Jamais un but en lui-même.
— Vous insistez sur votre position féminine et non
féministe, pourtant tout confirme dans votre œuvre le défi
porté au genre masculin depuis le choix de Lilith même, de
cette « créature égalitaire et la femme égalitaire », en
passant par des figures telles que Salomé, Néfertiti, Balkis
et la reine de Saba, pour aboutir à l’effacement même d’Adam
: « Je suis les deux sexes à la fois » ...
— Un défi, certes. Ne visant pas à une abolition de l’homme,
mais plutôt à l’acceptation et la reconnaissance du masculin
comme élément intrinsèque de ma féminité. Je répète : Lilith
ne réclame pas. Elle prend. Elle n’attend pas. Elle
s’empare. Pour elle, l’égalité avec l’homme est un point de
départ, un « acquis ». Non un objet de lutte. Et surtout pas
une conquête qu’il faut réclamer et atteindre. Mais l’homme
n’est pas pour autant un rival, un adversaire. Il peut même
parfois se révéler meilleur complice de la femme que la
femme elle-même, qui est malheureusement sa propre pire
ennemie dans beaucoup de cas.
Propos recueillis par Dina
Kabil