Al-Ahram Hebdo,Littérature | Joumana Haddad, « Créer a toujours été pour moi synonyme de défier : me défier »
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 Semaine du 27 août au 2 septembre 2008, numéro 729

 

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Littérature

Paru à Beyrouth en 2004 chez An Nahar, le recueil de Joumana Haddad est désormais disponible au Caire, aux éditions Afaq. Elle nous livre un entretien à l’occasion de cette sortie.  

« Créer a toujours été pour moi synonyme de défier :
me défier »
 

Al-Ahram Hebdo : Dans Le retour de Lilith, qui mélange poésie, prose et scènes dramatiques, vous tentez de réécrire l’Histoire par le retour à la mythologie. Comment vous justifiez ce retour ?

Joumana Haddad : En fait, ce n’est pas vraiment un « retour », ni surtout un retour à la mythologie. La figure de Lilith ne fut jamais pour moi un mythe. Elle est une vraie femme, en chair et en os. Une femme qui respire et marche. Qui aime et détruit. Qui prend et gaspille. Une femme qui fut, pendant les 3 ans que dura l’écriture du livre, mon « prétexte » poétique. C’est-à-dire un « outil » pour raconter mon histoire, un véhicule pour mes idées, ma vision, mes fantasmes. Ce n’est pas moi qui suis allée à l’encontre de Lilith, je l’ai plutôt ramenée vers mon temps, mon espace, ma génération, mon histoire personnelle. Je n’ai gardé de son entité mythologique que le squelette, et je l’ai vêtue de ma propre chair, de mes vaisseaux, de mes nerfs, de mes cheveux, de mes envies, de mes peurs, de mes rêves, de ma voix, de ma folie, etc. Il s’agit donc d’une convocation, d’une appropriation et d’une réinvention, non d’un mouvement évocatoire qui va vers l’arrière.

— Comment vous êtes-vous appropriée de cette tradition ? Etait-ce une tentative de discours interculturel adressé à toutes les femmes, et à tous les hommes (« Je reviens pour guérir les côtes d’Adam et libérer chaque homme de son Eve »), ou bien sûr surtout à la femme arabe ?

— Surtout pas de discours « guidé » chez moi, programmé et adressé à la femme, à la femme arabe, à la femme libanaise, etc., à toutes ces catégories (boîtes, cages …) qu’on veut créer de force et auxquelles je ne crois pas. Oui, je suis femme, et évidemment femme libanaise, mais ce ne sont pas pour autant les critères uniques qui me définissent. Et même le verbe définir m’est insupportable. Nous sommes tous indéfinissables, pleins de contradictions, de schizophrénies, bons et méchants à la fois, clairs et ténébreux, hommes et femmes, Orientaux et Occidentaux, et c’est ce mélange-ci qui caractérise Lilith : ce refus d’être emprisonnée dans un cliché, dans un « label ». Cette androgynie dans tous les sens. C’est un être sans titre. Sans logo. Sans marque. C’est un être « en cours perpétuel de formation ». Donc qui peut surprendre à tout moment. Et se surprendre aussi. Ainsi, c’est en l’affranchissant de toute préconception, de toute idée reçue, de tout classement, de tout catalogage rigide, que j’ai recréé ma propre Lilith. Dans la liberté complète et absolue (et terrorisante) du non-accomplissement, du précaire, du mutable.

— Et pourquoi Lilith revient-elle ? Est-ce pour semer l’espoir ?

— Lilith revient pour bousculer la table. Son retour n’est pas conciliateur ni pacifique. Elle ne cherche pas, par exemple, le soutien de l’opinion publique. Car réclamer le soutien de l’opinion publique, c’est une faiblesse. Ceux qui te soutiennent sont presque toujours condescendants à ton égard. Lilith ne réclame pas. Elle prend. Elle n’attend pas. Elle s’empare. Elle s’en fout du fait qu’elle soit contestée (et même cela l’amuse parfois, car elle est cynique, Lilith). Elle exprime, elle crie, elle existe par elle-même sans « soutien », sans ces petites tapes d’encouragement dans le dos que je ne peux pas supporter. Lilith ne mendie pas l’attention, elle étonne et arrache l’admiration. Elle s’impose. Elle « est ». Que les autres se débrouillent. Point.

— Vous écrivez une poésie sensuelle épurée que Tahar ben Jelloun appelle « la mathématique des sentiments », tandis que d’autres y trouvent une pure provocation. Comment vous situez-vous entre ces extrêmes ?

— Je ne me situe pas. Comme j’ai dit tout à l’heure, je n’aime pas les définitions et ne me suis jamais résignée à une orbite. Créer, ça a toujours été pour moi synonyme de défier : me défier, soyons clairs. Je suis mon premier adversaire. Défier les autres ne m’intéresse pas. Et si je provoque les autres par moments (et je sais que je les provoque), ce n’est qu’un « dégât collatéral ». Un effet secondaire. Jamais un but en lui-même.

— Vous insistez sur votre position féminine et non féministe, pourtant tout confirme dans votre œuvre le défi porté au genre masculin depuis le choix de Lilith même, de cette « créature égalitaire et la femme égalitaire », en passant par des figures telles que Salomé, Néfertiti, Balkis et la reine de Saba, pour aboutir à l’effacement même d’Adam : « Je suis les deux sexes à la fois » ...

— Un défi, certes. Ne visant pas à une abolition de l’homme, mais plutôt à l’acceptation et la reconnaissance du masculin comme élément intrinsèque de ma féminité. Je répète : Lilith ne réclame pas. Elle prend. Elle n’attend pas. Elle s’empare. Pour elle, l’égalité avec l’homme est un point de départ, un « acquis ». Non un objet de lutte. Et surtout pas une conquête qu’il faut réclamer et atteindre. Mais l’homme n’est pas pour autant un rival, un adversaire. Il peut même parfois se révéler meilleur complice de la femme que la femme elle-même, qui est malheureusement sa propre pire ennemie dans beaucoup de cas.

Propos recueillis par Dina Kabil

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