Avec audace, sensualité et défi, la poétesse libanaise
Joumana Haddad convoque la
figure mythique de Lilith, la retouche, la débarrasse de
toute injustice et se l’approprie. Extrait de son 4e
recueil, Awdet Lilith (le retour de Lilith).
Le retour de Lilith
Aux sept femmes qui m’habitent
Je suis Lilith la femme destin.
Aucun mâle n’échappe à mon sort, et aucun mâle ne voudrait
s’échapper.
Je suis les deux lunes Lilith. La noire n’est complétée que
par la blanche, car ma pureté est l’étincelle de la
débauche, et mon abstinence, le début du possible. Je suis
la femme paradis qui chuta du paradis, et je suis la chute
paradis.
Lilith qui revient de la prison de l’oubli blanc, lionne du
seigneur et déesse des deux nuits. Je recueille ce qu’on ne
peut recueillir dans une coupe et je le bois car je suis la
prêtresse et le temple. Je ne laisse la lie à personne pour
qu’on ne croie pas que je me suis désaltérée. Je me fais
l’amour et me multiplie pour créer un peuple de ma lignée,
puis je tue mes amants pour laisser la place à ceux qui ne
m’ont pas encore connue.
Je suis la femme forêt. Je mange mon corps pour qu’on ne me
dise pas affamée, et je bois mon eau pour ne pas me plaindre
de la soif. Mes tresses sont longues pour l’hiver et mes
valises n’ont pas de fond. Rien ne me désaltère ni me
rassasie, et je reviens pour être la lionne des égarés sur
terre.
Longues sont mes tresses.
Lointaines
Et longues
Tel un sourire qui s’égare dans la pluie
Telle la griserie d’un plaisir accompli.
Mes frissons sont parfois plaies d’ombres
Et éclat d’une lame constamment.
Je suis la gardienne du puits et la rencontre des
contraires. Les baisers sur mon corps sont les plaies de
ceux qui ont osé. De la flûte de mes cuisses monte mon
chant, et de mon chant la malédiction se répand en eau sur
la Terre.
Déesse des deux nuits et rencontre des contraires
Je ne luis que dans une obscurité
Je ne monte que vers un gouffre
Je ne me tiens qu’à la lisière
Je ne reviens que d’une mort
Moi la gardienne du puits
Aucun soupir ne sort d’une gorge
Sans être lavé par la braise de mes doigts.
Je suis Lilith, la lionne séductrice. Main de chaque esclave
et fenêtre de chaque vierge. Ange de la chute et conscience
du sommeil léger. Fille de Dalila, de Marie-Madeleine et des
sept fées. Pas d’antidote à ma malédiction. De ma luxure
s’élèvent les montagnes et s’ouvrent les fleuves. Je reviens
pour entailler de mes eaux le voile de la chasteté et
essuyer les plaies du manque avec le parfum de la débauche.
De la flûte des deux cuisses monte mon chant
Et de ma luxure s’ouvrent les fleuves.
Comment pourrait-il ne pas y avoir de déluge
A chaque fois qu’entre mes lèvres verticales brille un
sourire ?
Moi, Lilith, le secret des doigts qui insistent. Je fraie le
chemin, je dévoile les rêves, j’ouvre les cités de la
virilité par mon déluge. Je n’unis pas deux d’une même
espèce, je les deviens plutôt pour purifier le sexe de toute
pureté.
Tous les rêves me sont révélés
Je suis la conscience du sommeil léger
Je porte un rêve puis m’en débarrasse
J’égare les barques et ne guide pas la tempête
Je disperse le ciel par la ruse d’un nuage
Pour que personne ne reçoive mon miel
Je n’ai ni maison ni oreiller
Je suis l’esclave nue
Qui donne à la nudité son sens.
Je suis Lilith, la coupe et l’échanson.
Je suis venue dire :
A moi de boire plus d’une coupe
Je suis venue dire :
L’échanson est aveugle
Je suis venue dire :
Adam, Adam, tu t’agites pour beaucoup de choses et une seule
est nécessaire.
Rassemble-moi
Une seule chose est nécessaire
Dans l’écoulement de tes yeux viens me rassembler
Cloue tes sommets dans mes abîmes
Grave tes traits sur la mémoire de mes paumes
Et hume la panthère cachée à la naissance des épaules.
Moi, verset de la pomme. Les Livres m’ont écrite même si
vous ne m’avez pas lue. Le plaisir délié, l’épouse rebelle,
l’accomplissement de la luxure dévastatrice. Ma chemise est
une fenêtre sur la folie. Toute personne qui m’entend mérite
d’être tuée et toute personne qui ne m’entend pas mourra de
regret.
(...)
©
Editions l’Inventaire, Paris 2007.