Incendie.
Maglis Al-Choura ou le Sénat, qui a été victime des flammes,
est la première institution parlementaire au Moyen-Orient et
un chef-d’œuvre représentatif de l’architecture du début du
siècle dernier.
Un témoin de l’histoire moderne
Les
spécialistes égyptiens pleurent le bâtiment du Sénat qui a
péri dans un incendie. L’Egypte a perdu suite à l’action de
ces flammes l’un des plus anciens, sinon le plus ancien,
édifice parlementaire du monde arabe. Il occupe une très
grande importance non seulement dans l’histoire de la
politique égyptienne, mais aussi en tant que construction
non commune dans l’évolution de l’architecture.
En effet, sur le plan historique, le bâtiment du Sénat
égyptien situé dans un secteur central de la capitale
égyptienne, à quelques centaines de mètres du Nil, fut le
premier bâtiment parlementaire au Moyen-Orient. C’était le «
Conseil consultatif des députés » à l’époque du khédive
Ismaïl et il reprit cette fonction à la création du Conseil
consultatif sous Anouar Al-Sadate, devant prendre le relais
de l’ancien Sénat de l’époque monarchique que la Révolution
du 23 juillet avait supprimé.
C’est la raison qui a d’ailleurs poussé le premier ministre
égyptien Atef Sedqi en 1987 à adopter l’arrêté ministériel
910 d’enregistrer cette construction historique parmi les
antiquités islamiques et d’y appliquer la loi de la
préservation des monuments historiques.
Mohamad Al-Kahlawi, professeur de monuments historiques et
d’architecture islamique à l’Université du Caire, affirme
que s’agissant du Sénat, de l’Assemblée du peuple ou encore
de la Société de géographie d’Egypte figurant dans cet
espace, ce groupe de constructions représentent une richesse
architecturale ayant débuté du temps du khédive Ismaïl ; ce
souverain modernisateur ayant initié un début de système
parlementaire.
Le Maglis Al-Choura lui-même fut construit spécifiquement en
1912 sous le khédive Abbass Helmi II, l’architecture rare du
Sénat reflète le style propre à cette période. Ce style
allie l’architecture européenne et celle islamique.
C’est dans ce même bâtiment que la première séance de la
Chambre des députés et du Sénat eut lieu le 15 mars 1924,
après l’adoption de la première Constitution de l’Egypte
moderne en 1923. Aujourd’hui, il n’en reste que des ruines
et des souvenirs. Kahlawi explique que dans les années 1930,
le bâtiment était fréquenté par des personnes qui
connaissaient bien sa valeur, alors qu’aujourd’hui c’est
bien le contraire, c’est la négligence qui a mené à cette
catastrophe et les responsables se justifient en disant que
le bâtiment était ancien et construit en bois, ce qui
explique l’incendie. « La valeur de la construction vient au
second plan pour eux, l’essentiel c’est qu’ils soient
acquittés. C’est comme si elle méritait d’être détruite »,
dit-il.
De plus, l’importance de ce bâtiment ne se limite pas à sa
seule architecture mais surtout aux richesses qu’il renferme
derrière ses murs.
La partie qui a été incendiée dans le bâtiment était
considérée comme la mémoire de la longue vie parlementaire
égyptienne. C’est ici qu’étaient préservés les anciens
documents, archives, législations et traités légués par
l’humanité, et dont la plus grande partie a été dévorée par
les flammes. Parmi ces pertes les plus graves, nous pouvons
noter tous les procès-verbaux depuis le début de la vie
parlementaire moderne en 1866, les cartes de la
planification du bâtiment du Parlement construit en 1922, le
procès-verbal de la séance secrète du Conseil des députés
discutant la participation de l’Egypte à la guerre de
Palestine en 1948, les documents de la candidature de Gamal
Abdel-Nasser à la présidentielle en 1957, toutes les
archives du Parlement égyptien durant la Constitution de
1923 ainsi que pleins d’autres documents. Des éléments
sûrement irremplaçables.
De plus, il suffisait d’y entrer pour être ébloui par sa
décoration. Construit par d’anciens architectes français et
italiens, l’intérieur du bâtiment est fait de bois recouvert
d’or. Il contient une grande salle de séances en forme
circulaire d’environ 22 mètres de diamètre et 30 mètres de
hauteur. Son plafond prend la forme d’une coupole au sommet
arrondi et vitré et entourée d’ornements qui ont l’aspect de
feuillage et de branchages dorés. Dans cette partie, se
trouve une lanterne sur laquelle se trouve un petit dôme
percé de quatre fenêtres. La coupole est ornée à l’extérieur
autour du centre vitré par des bandes en relief représentant
des motifs décoratifs répétés. Il s’agit du style décoratif
qui a régné dans les années 1920, époque de la construction
de ce bâtiment.
Histoire de la vie parlementaire
A part cette construction artistique, le musée parlementaire
représente aussi à lui seul une très grande importance. Il
se situe entre les deux bâtiments, à savoir celui du Sénat
et celui de l’Assemblée du peuple. Placé au premier rang
parmi les musées similaires à travers le monde, ce musée
comprend des copies des plus anciens documents, législations
et traités légués par l’humanité. « Heureusement que les
flammes n’ont pas atteint le musée ; déjà perdre le bâtiment
est une catastrophe », affirme Kahlawi.
Le musée occupe deux grandes salles, la première contient
des objets appartenant aux différentes époques, commençant
par l’époque pharaonique, à l’instar de toutes les
législations inscrites sur des papyrus ou gravées sur des
pierres, ainsi que d’autres documents de l’époque copte et
islamique en Egypte jusqu’à nos jours. Tandis que la
deuxième salle expose des portraits et des statues de la
famille Mohamad Ali. Au centre de la salle, un carrosse est
installé ainsi que des objets qui témoignent de l’évolution
de la vie parlementaire égyptienne à l’ère moderne. Le musée
comprend également une section exposant les cadeaux
commémoratifs offerts au président de l’Assemblée.
Un chef-d’œuvre qui a sans doute un grand intérêt. Il reste
cependant négligé par les chaînes locales qui continuaient à
diffuser les films et les feuilletons alors que le Sénat
continuait à brûler.
Pour les spécialistes, il s’agit dans le fond d’une
succession d’incendies d’ouvrages de notre patrimoine à tour
de rôle. Qu’il s’agit de l’incendie de l’Opéra, du palais
Al-Gawhara et finalement du Sénat, les accidents se
ressemblent et la cause en est la négligence. Certains
responsables parlent aujourd’hui de restauration mais est-ce
possible ? Pour Al-Kahlawi, ce ne sont bien sûr que des
illusions. L’aspect historique du bâtiment est à jamais
perdu. « Peut-être qu’ils vont reconstruire un autre
bâtiment à la place mais ce ne sera sûrement pas un édifice
antique de bois précieux. Il ne sera pas le même et les
mains qui le construiront ne seront pas les mêmes ».
Chaimaa Abdel-Hamid