Incendie.
Le Conseil consultatif a péri sous les flammes, révélant
surtout un manque d’efficacité quant à éteindre le sinistre
ou même à gérer la crise. Etat des lieux.
Un système en feu
«
Et si les députés étaient à l’intérieur ! Vraiment pas de
chance », lance un de ces Cairotes rassemblés sur l’avenue
Qasr Al-Eini, juste en face du Conseil consultatif en feu
... Ahuris ou ravis, ils contemplent ces hautes flammes et
cet immense nuage noir qui s’échappent du siège du Sénat
situé au cœur de la capitale ... Depuis plusieurs heures,
les pompiers pointent leurs tuyaux, parfois vidés d’eau, en
direction des flammes qui ne cessent de s’allonger. Elles
ravagent le troisième étage du bâtiment, passent au deuxième
puis au rez-de-chaussée et continuent à éclairer le ciel du
centre-ville de la capitale jusqu’à une heure du matin. En
dépit de la différence de contexte, l’image ressuscite le
souvenir de l’incendie du Caire d’avant la Révolution de
1952. On craint un effet domino. Le bâtiment est situé dans
un « carré stratégique », à quelques mètres s’élève le
Parlement et en face de lui le Conseil des ministres et le
ministère de la Santé, dans l’arrière-fond, les ministères
de l’Intérieur et de la Justice. C’est pas loin d’ici que se
dressent aussi l’Université américaine et une série de
banques. Un des passants s’efforce de franchir le cordon de
sécurité, il veut aider les pompiers. Les forces
anti-émeutes lui barrent la route, derrière elles des
policiers en civil bloquent l’accès à de nouveaux
sapeurs-pompiers dépêchés sur les lieux. « J’ai pas reçu
d’ordre, tentez l’autre porte », lance l’un d’entre eux,
bloquant avec ces collègues la grille qui mène vers
l’hémicycle du Parlement. Des chefs policiers hurlent, des
sirènes d’ambulances retentissent et des hélicoptères
militaires gémissent. Ils vont prendre de l’eau dans le Nil
pour étouffer l’incendie.
Mais le feu est loin de se calmer, il tend ses tentacules en
dehors des fenêtres dans une scène terrifiante. Un tohu-bohu
pourtant assez familier chez les Egyptiens. Un feu qui se
déclare dans une salle peu sécurisée, les pompiers arrivent
en moyenne 45 minutes plus tard, si ce n’est pas plus,
souvent en manque d’eau ou d’équipements, ils paraissent
impuissants si ce n’est de quelques initiatives
individuelles, les responsables s’empressent d’avancer
l’hypothèse d’un court-circuit, des déclarations
contradictoires sur les dégâts suivent mais toujours la
fameuse formule « tout est sous contrôle ».
Ainsi, pendant les neuf heures du sinistre, tous les hauts
responsables qui commentaient la situation affirmaient-ils
sans la moindre hésitation sur les écrans de télé que
l’incendie est maîtrisé. Derrière eux, c’était évident.
C’est le feu qui contrôlait tout et il ne s’est calmé que
parce qu’il ne lui restait plus rien à dévorer. Un karma
pourtant, dit-on. Le Sénat étant en congé estival, aucun des
sénateurs ne se trouvait sur place et l’incendie s’est
déclaré environ deux heures après le départ des
fonctionnaires. Un sapeur-pompier, Fouad Mansour Al-Nouri,
est mort et 13 personnes ont été intoxiquées par la fumée.
A
la lumière du jour, d’un beau bâtiment datant du XIXe siècle
presque plus rien ne restait, à part les façades. S’il est à
juger d’après son rôle dans la vie politique de l’Egypte
d’aujourd’hui, il n’y a certes rien à regretter. La Choura
dont la majorité de ses 264 sièges est dominée par le parti
au pouvoir, le PND, n’a comme son nom l’indique qu’un rôle
purement consultatif et ne dévie que dans un rarissime total
des lignes tracés par le gouvernement.
Le palais d’Ismaïl pacha, jadis ministre des Finances, lui,
est plus enraciné. Il remonte à l’époque du khédive Ismaïl
et servait plus tard de ministère d’Irrigation dans une
Egypte essentiellement agricole. (Lire page 5). Et voilà,
deux siècles plus tard, la grande salle du Sénat, les salles
des différentes commissions, également celle de la Chambre
basse, les plafonds, les planchers ... tout a disparu et
avec eux, la mémoire de l’Egypte ou au moins une partie
assez importante de celle-ci. Au rez-de-chaussée, étaient
classés des documents et rapports de sessions depuis le
début de la vie parlementaire égyptienne en 1866. Entre
autres : les documents de l’annulation du traité
égypto-britannique de 1936, un document classé confidentiel
relatif à la participation de l’Egypte à la guerre de
Palestine de 1948, une lettre du roi Farouq adressée au
Parlement concernant ses fiançailles avec Narimane, le
questionnaire à Taha Hussein sur son livre « La Poésie
anté-islamique », les dossiers de la candidature de Nasser à
la présidence de 1957 ... Safouat Al-Chérif, président au
Conseil consultatif, qui est aussi secrétaire général du
parti au pouvoir, et président du Haut Conseil de la presse,
s’est pourtant empressé quelques heures après la catastrophe
de déclarer qu’aucun document de valeur n’a été perdu ! !
Pour lui, l’essentiel est que « la prochaine session
parlementaire se tienne comme prévu en novembre » et que «
d’ici là, le bâtiment soit reconstruit », ce même bâtiment
qui a été rénové peu après l’arrivée de M. Chérif à sa tête.
Il ne tarde pas non plus de déclarer que les députés hommes
d’affaires prendront en charge la reconstruction du Sénat.
Comme une vente aux enchères, les députés annoncent un don
de 5 millions, 10 millions, qui dit plus ? ! Comme si le
débat est celui d’un simple financement. Toujours le même
refus d’affronter de face cette réalité d’une incompétence
majestueuse.
La performance des autorités rappelle certes des
catastrophes qui ont eu lieu dans le passé récent. Le
souvenir du train Al-Ayyat d’il y a six ans est toujours
vivace, 370 morts calcinés ; en 2005, c’était le tour à des
artistes donnant une pièce de théâtre dans le sud du pays ;
l’an dernier, c’est tantôt un incendie dans un Mall comme
City Stars ou une université comme Al-Azhar à Zagazig. Tous
ont, outre les victimes, le même point commun, une
cumulation de carences et pourquoi pas un court-circuit.
Parce qu’au-delà de l’absence d’un système d’alarme ou des
règles de sécurité de base; le problème dépasse celui du
pourquoi l’incendie a eu lieu, mais pourquoi une action
rapide manque ? « La réaction était scandaleuse », si l’on
croit au terme d’un ancien porte-parole de la sécurité,
Raouf Manawi. L’ancien chef de la sûreté de l’Etat, Fouad
Allam, épaté par l’image qui passait à la télé, était outré
par « l’arbitraire qui saute aux yeux ». A ce jour, aucun
responsable de la crise n’a été désigné. « Personne n’a
précisé quelle est l’autorité ou l’instance responsable de
protéger les deux chambres du Parlement, et les choses
restent floues comme s’il n’existe pas de lois qui
réglementent cette tâche », s’indigne le politologue Diaa
Rachwane. Il rappelle qu’un des départements dépendant
directement du ministre de l’Intérieur est celui de « la
police du Parlement et c’est un des départements les plus
prestigieux du ministère étant donné qu’il est proche du
cercle de prise de décision de l’Etat. Si sa performance
s’avère aussi modeste dans un incendie non planifié, que
fera-t-il s’il s’agit d’une attaque criminelle ou terroriste
». Et dans l’un ou l’autre cas, il serait injuste de faire
assumer aux simples pompiers ou soldats peu équipés et peu
formés la responsabilité de tout un système en feu.
Les pompiers qui normalement devraient être équipés et
habillés en costume anti-feu, portaient des vêtements usés
et ressemblaient à des apprentis face au feu. Les
responsables ne cachent pas cet état lamentable des choses.
Le général Mahmoud Mebarez, ancien chef de la Défense civile
et expert en sécurité industrielle, affirme : « Les pompiers
sont très peu formés et entraînés. Je parle des sergents,
car malheureusement on s’occupe des chefs et on ignore ceux
qui mènent les travaux par leur propre main ». (lire
entretien page 6). Lors de l’incendie du Sénat, cette
absence de formation s’est bien révélée, mais aussi ce
manque de coordination entre les différentes instances. Qui
dirige ? Personne ne le sait. Est-ce la défense civile, les
forces anti-émeutes, l’armée ou encore le ministère du
Pétrole ? Certains parlent de gestion de crise ou de crise
de gestion ... Peu importe, la crise est donc là. Le fiasco
du Sénat n’est en effet qu’un microcosme de la situation de
l’Egypte aujourd’hui. Il synthétise des catastrophes du
passé faites de négligence dans un contexte général ravagé
par la corruption et où les responsables sont intouchables,
mais c’est surtout un prélude de l’avenir. Le sinistre de la
Choura dépasse celui d’un simple bâtiment pour devenir le
symbole d’un ordre qui prend feu. Comme à chaque fois qu’une
crise déferle, les autorités mais aussi l’opposition et
autres mouvements de la société crient haut et fort appelant
à une révision des choses, à une restructuration, à une
maintenance ... mais peu à peu la tempête se calme et la
catastrophe passe dans l’oubli comme les précédentes.
Celles-ci se font de plus en plus fréquentes et rien
n’indique que demain sera meilleur.
Samar
Al-Gamal