Al-Ahram Hebdo, Evénement | Un système en feu
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 août au 2 septembre 2008, numéro 729

 

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Evénement

Incendie. Le Conseil consultatif a péri sous les flammes, révélant surtout un manque d’efficacité quant à éteindre le sinistre ou même à gérer la crise. Etat des lieux.

Un système en feu

« Et si les députés étaient à l’intérieur ! Vraiment pas de chance », lance un de ces Cairotes rassemblés sur l’avenue Qasr Al-Eini, juste en face du Conseil consultatif en feu ... Ahuris ou ravis, ils contemplent ces hautes flammes et cet immense nuage noir qui s’échappent du siège du Sénat situé au cœur de la capitale ... Depuis plusieurs heures, les pompiers pointent leurs tuyaux, parfois vidés d’eau, en direction des flammes qui ne cessent de s’allonger. Elles ravagent le troisième étage du bâtiment, passent au deuxième puis au rez-de-chaussée et continuent à éclairer le ciel du centre-ville de la capitale jusqu’à une heure du matin. En dépit de la différence de contexte, l’image ressuscite le souvenir de l’incendie du Caire d’avant la Révolution de 1952. On craint un effet domino. Le bâtiment est situé dans un « carré stratégique », à quelques mètres s’élève le Parlement et en face de lui le Conseil des ministres et le ministère de la Santé, dans l’arrière-fond, les ministères de l’Intérieur et de la Justice. C’est pas loin d’ici que se dressent aussi l’Université américaine et une série de banques. Un des passants s’efforce de franchir le cordon de sécurité, il veut aider les pompiers. Les forces anti-émeutes lui barrent la route, derrière elles des policiers en civil bloquent l’accès à de nouveaux sapeurs-pompiers dépêchés sur les lieux. « J’ai pas reçu d’ordre, tentez l’autre porte », lance l’un d’entre eux, bloquant avec ces collègues la grille qui mène vers l’hémicycle du Parlement. Des chefs policiers hurlent, des sirènes d’ambulances retentissent et des hélicoptères militaires gémissent. Ils vont prendre de l’eau dans le Nil pour étouffer l’incendie.

Mais le feu est loin de se calmer, il tend ses tentacules en dehors des fenêtres dans une scène terrifiante. Un tohu-bohu pourtant assez familier chez les Egyptiens. Un feu qui se déclare dans une salle peu sécurisée, les pompiers arrivent en moyenne 45 minutes plus tard, si ce n’est pas plus, souvent en manque d’eau ou d’équipements, ils paraissent impuissants si ce n’est de quelques initiatives individuelles, les responsables s’empressent d’avancer l’hypothèse d’un court-circuit, des déclarations contradictoires sur les dégâts suivent mais toujours la fameuse formule « tout est sous contrôle ».

Ainsi, pendant les neuf heures du sinistre, tous les hauts responsables qui commentaient la situation affirmaient-ils sans la moindre hésitation sur les écrans de télé que l’incendie est maîtrisé. Derrière eux, c’était évident. C’est le feu qui contrôlait tout et il ne s’est calmé que parce qu’il ne lui restait plus rien à dévorer. Un karma pourtant, dit-on. Le Sénat étant en congé estival, aucun des sénateurs ne se trouvait sur place et l’incendie s’est déclaré environ deux heures après le départ des fonctionnaires. Un sapeur-pompier, Fouad Mansour Al-Nouri, est mort et 13 personnes ont été intoxiquées par la fumée.

A la lumière du jour, d’un beau bâtiment datant du XIXe siècle presque plus rien ne restait, à part les façades. S’il est à juger d’après son rôle dans la vie politique de l’Egypte d’aujourd’hui, il n’y a certes rien à regretter. La Choura dont la majorité de ses 264 sièges est dominée par le parti au pouvoir, le PND, n’a comme son nom l’indique qu’un rôle purement consultatif et ne dévie que dans un rarissime total des lignes tracés par le gouvernement.

Le palais d’Ismaïl pacha, jadis ministre des Finances, lui, est plus enraciné. Il remonte à l’époque du khédive Ismaïl et servait plus tard de ministère d’Irrigation dans une Egypte essentiellement agricole. (Lire page 5). Et voilà, deux siècles plus tard, la grande salle du Sénat, les salles des différentes commissions, également celle de la Chambre basse, les plafonds, les planchers ... tout a disparu et avec eux, la mémoire de l’Egypte ou au moins une partie assez importante de celle-ci. Au rez-de-chaussée, étaient classés des documents et rapports de sessions depuis le début de la vie parlementaire égyptienne en 1866. Entre autres : les documents de l’annulation du traité égypto-britannique de 1936, un document classé confidentiel relatif à la participation de l’Egypte à la guerre de Palestine de 1948, une lettre du roi Farouq adressée au Parlement concernant ses fiançailles avec Narimane, le questionnaire à Taha Hussein sur son livre « La Poésie anté-islamique », les dossiers de la candidature de Nasser à la présidence de 1957 ... Safouat Al-Chérif, président au Conseil consultatif, qui est aussi secrétaire général du parti au pouvoir, et président du Haut Conseil de la presse, s’est pourtant empressé quelques heures après la catastrophe de déclarer qu’aucun document de valeur n’a été perdu ! ! Pour lui, l’essentiel est que « la prochaine session parlementaire se tienne comme prévu en novembre » et que « d’ici là, le bâtiment soit reconstruit », ce même bâtiment qui a été rénové peu après l’arrivée de M. Chérif à sa tête. Il ne tarde pas non plus de déclarer que les députés hommes d’affaires prendront en charge la reconstruction du Sénat. Comme une vente aux enchères, les députés annoncent un don de 5 millions, 10 millions, qui dit plus ? ! Comme si le débat est celui d’un simple financement. Toujours le même refus d’affronter de face cette réalité d’une incompétence majestueuse.

La performance des autorités rappelle certes des catastrophes qui ont eu lieu dans le passé récent. Le souvenir du train Al-Ayyat d’il y a six ans est toujours vivace, 370 morts calcinés ; en 2005, c’était le tour à des artistes donnant une pièce de théâtre dans le sud du pays ; l’an dernier, c’est tantôt un incendie dans un Mall comme City Stars ou une université comme Al-Azhar à Zagazig. Tous ont, outre les victimes, le même point commun, une cumulation de carences et pourquoi pas un court-circuit. Parce qu’au-delà de l’absence d’un système d’alarme ou des règles de sécurité de base; le problème dépasse celui du pourquoi l’incendie a eu lieu, mais pourquoi une action rapide manque ? « La réaction était scandaleuse », si l’on croit au terme d’un ancien porte-parole de la sécurité, Raouf Manawi. L’ancien chef de la sûreté de l’Etat, Fouad Allam, épaté par l’image qui passait à la télé, était outré par « l’arbitraire qui saute aux yeux ». A ce jour, aucun responsable de la crise n’a été désigné. « Personne n’a précisé quelle est l’autorité ou l’instance responsable de protéger les deux chambres du Parlement, et les choses restent floues comme s’il n’existe pas de lois qui réglementent cette tâche », s’indigne le politologue Diaa Rachwane. Il rappelle qu’un des départements dépendant directement du ministre de l’Intérieur est celui de « la police du Parlement et c’est un des départements les plus prestigieux du ministère étant donné qu’il est proche du cercle de prise de décision de l’Etat. Si sa performance s’avère aussi modeste dans un incendie non planifié, que fera-t-il s’il s’agit d’une attaque criminelle ou terroriste ». Et dans l’un ou l’autre cas, il serait injuste de faire assumer aux simples pompiers ou soldats peu équipés et peu formés la responsabilité de tout un système en feu.

Les pompiers qui normalement devraient être équipés et habillés en costume anti-feu, portaient des vêtements usés et ressemblaient à des apprentis face au feu. Les responsables ne cachent pas cet état lamentable des choses. Le général Mahmoud Mebarez, ancien chef de la Défense civile et expert en sécurité industrielle, affirme : « Les pompiers sont très peu formés et entraînés. Je parle des sergents, car malheureusement on s’occupe des chefs et on ignore ceux qui mènent les travaux par leur propre main ». (lire entretien page 6). Lors de l’incendie du Sénat, cette absence de formation s’est bien révélée, mais aussi ce manque de coordination entre les différentes instances. Qui dirige ? Personne ne le sait. Est-ce la défense civile, les forces anti-émeutes, l’armée ou encore le ministère du Pétrole ? Certains parlent de gestion de crise ou de crise de gestion ... Peu importe, la crise est donc là. Le fiasco du Sénat n’est en effet qu’un microcosme de la situation de l’Egypte aujourd’hui. Il synthétise des catastrophes du passé faites de négligence dans un contexte général ravagé par la corruption et où les responsables sont intouchables, mais c’est surtout un prélude de l’avenir. Le sinistre de la Choura dépasse celui d’un simple bâtiment pour devenir le symbole d’un ordre qui prend feu. Comme à chaque fois qu’une crise déferle, les autorités mais aussi l’opposition et autres mouvements de la société crient haut et fort appelant à une révision des choses, à une restructuration, à une maintenance ... mais peu à peu la tempête se calme et la catastrophe passe dans l’oubli comme les précédentes. Celles-ci se font de plus en plus fréquentes et rien n’indique que demain sera meilleur.

Samar Al-Gamal

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Victime du devoir

C’est lundi que la dépouille du martyr Fouad Mansour Ali Al-Nouri a été finalement retrouvée sous les décombres du troisième étage de l’édifice. Nouri est le sergent de police   qui a trouvé la mort pendant l’extinction de l’incendie, l’unique victime humaine de ce sinistre. Né le 3 février 1953, il est marié et père de deux garçons et deux filles. Al-Nouri a été promu à titre posthume au grade supérieur. Des mesures ont été prises pour lui organiser des funérailles militaires en tant que martyr. En fait, Al-Nouri a été l’un des premiers à prendre l’initiative et pénétrer à l’intérieur de l’édifice pour tenter d’éteindre l’incendie.

 

 




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