Al-Ahram Hebdo,Invité | Mahmoud Mobarez, « Qu’attendons-nous pour bouger ? »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 août au 2 septembre 2008, numéro 729

 

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Invité

Mahmoud Mobarez, ancien chef de la défense civile au ministère de l’Intérieur et expert en sécurité industrielle, appelle à une formation plus efficace des pompiers pour éviter la répétition de sinistres comme celui du Sénat.  

« Qu’attendons-nous pour bouger ? » 

Al-Ahram Hebdo : Vous avez suivi l’incendie sur les écrans de télé, quel constat et quelles premières remarques faites-vous ?

Mahmoud Mobarez : Je crois que c’est l’incendie le plus important depuis celui qui a ravagé l’Opéra en 1971. Le bâtiment lui-même et son décor ont fait que le feu s’est propagé d’une façon impressionnante. Il est construit en majorité en bois et les murs sont soit rembourrés de bois ou de velours. Je connais ce bâtiment, je l’ai visité par le passé. Il y a un système d’alarme. Mais je n’ai pas remarqué la présence d’appareils d’extinction opérant automatiquement. Le sinistre a pris cette dimension parce qu’apparemment, les pompiers du Parlement ont tenté de combattre, eux, les flammes, mais cette tentative a été vouée à l’échec. Ils ont dû faire appel aux pompiers du Caire, le temps que ceux-ci arrivent, il était déjà trop tard.

— Des dizaines d’autopompes ont été dépêchées sur les lieux. Il a fallu cependant neuf heures pour prendre en main le contrôle de la situation. Comment expliquez-vous cette carence ?

— Contrairement à ce que l’on peut imaginer, ce qui perturbe le travail des pompiers, c’est le trop grand nombre d’autopompes. On trouvait sur le même lieu de l’incendie les pompiers du Caire, de Guiza, de Qalioubiya, ceux de l’armée et ceux du ministère du Pétrole. Chacun opérait indépendamment de l’autre ; c’est pour cela qu’il y a eu confusion. Il aurait fallu qu’il y ait un commandement unifié pour décider comment procéder.

— Qui aurait dû assurer ce commandement ?

— Le directeur du service de défense civile, surtout qu’il existe une chambre de gestion de crise qui dépend de ce service. Son rôle est de coordonner entre les ministères et tous les services responsables pour éviter toute confusion ou chevauchement sur le terrain.

— Quel a été le résultat le plus évident de cette confusion ?

— En principe, lorsqu’il faut éteindre un incendie dans un bâtiment où il y a tant de bois, il faut utiliser de l’eau. Ce n’est ni la poudre ni la mousse. Mais en plus, un usage excessif de l’eau provoque des dégâts dans l’édifice et fait effondrer les murs, les plafonds et le plancher comme cela s’est passé. L’usage d’hélicoptère est peu efficace dans ce genre de situations. Il est fait pour les incendies dans les espaces ouverts, comme les forêts. Les pompiers arrivaient à éteindre le feu, mais les réservoirs se vidaient, le temps de les remplir, le feu latent reprenait. Il fallait donc recommencer à chaque fois à zéro.

— On avait l’impression que la situation était incontrôlable, contrairement à ce qu’annonçaient les responsables à tout bout de champ ...

— De manière générale, si le feu n’est pas contrôlé dès les premières 15 minutes, c’est-à-dire d’en délimiter le foyer et le circonscrire, il devient incontrôlable. A l’arrivée des pompiers, le feu avait déjà ravagé tout le troisième étage. Il était très difficile de pénétrer sur les lieux. Les pompiers se sont donc hâtés d’agir avec pour but d’empêcher l’extension du feu vers le bâtiment voisin de l’Assemblée du peuple. Ils luttaient avec les moyens du bord, contre la direction du vent et sans véritable protection.

— Les pompiers ne portaient pas des uniformes anti-feu et en opérant, ils donnaient l’impression de ne pas savoir quoi faire ...

— C’est étonnant, ces tenues se trouvent en stock au ministère. Mais ce qui est vrai, c’est qu’il faut améliorer le niveau des pompiers. D’habitude, on organise des stages de formation pour les officiers supérieurs que l’on envoie en mission à l’étranger. Mais la grande majorité qui lutte sur le terrain est ignorée sur ce plan. En plus de l’entraînement, il faut prévoir des scénarios d’incendies de ce genre et procéder à des exercices de simulation : évacuation des lieux, la rapidité du déplacement des autopompes.

— Pour le Parlement, il y a un département spécial du ministère de l’Intérieur pour en assurer la sécurité. Qu’a-t-il fait ?

— Ce n’est pas seulement un département chargé de la sécurité. Une de ses sections est chargée de la défense civile et de la lutte contre les incendies du Parlement. Elle est dirigée par un officier qui chapeaute des effectifs. Leur rôle est d’assurer la sécurité du bâtiment, de former les effectifs à cette tâche et signaler toute sorte de risque éventuel. Je ne sais pas si cette direction a fait état dans ses rapports des lacunes au Parlement. Je ne peux pas me prononcer, mais en principe, il y a un postulat selon lequel la sécurité vient en premier. Le problème au Parlement comme dans d’autres lieux est qu’il faut que le chef de l’entreprise possède le pouvoir de décision rapide quand il est question de sécurité. Mais concrètement, le responsable de la défense civile est souvent installé dans un kiosque, c’est peut-être le standardiste du coin. Même s’il s’agit d’un ingénieur compétent auteur d’études et de plan bien détaillé pour assurer la sécurité des lieux, il s’entend dire: il n’y a pas de budget.

— Avez-vous une idée des édifices qui ne bénéficient pas de sécurité ?

— Je n’ai pas de chiffres exacts. Mais il semble que la grande majorité des bâtiments échappe à ce système. Le code égyptien des incendies qui établit les règles à suivre dans chaque édifice construit n’est devenu obligatoire qu’en 1998. Malgré cela, certains tentent de contourner les règlements. A titre d’exemple, les tours Osmane sur le Nil, qui sont de 48 étages. Leurs propriétaires ont supprimé les escaliers d’évacuation, les intégrant dans les appartements pour les rendre plus vastes. Dans les usines, les hommes d’affaires craignant pour leurs capitaux établissent des systèmes, certains même apportent des autopompes privées. Mais d’autres cherchent des subterfuges pour ne pas installer une bouche d’incendie devant l’usine. D’autres ont les équipements qu’il faut, mais ne recourent pas à leur entretien. Dans la plupart des lieux, les robinets d’incendie ne marchent pas ou bien le tuyau est percé. J’ai visité la tour Misr par hasard et j’ai vu que les dossiers des entreprises étaient entassés de manière à obstruer les bouches d’incendie et lorsque le système d’alarme est déclenché, personne ne bouge et on dit que ça doit être une personne qui fume une cigarette.

— Est-ce que cette culture de relâchement qui s’est emparée des Egyptiens est passée aussi aux institutions censées assurer la sécurité ?

Je suis tout à fait d’accord. Je crois que l’on manque de sérieux, au moins sur le chapitre de la formation ou de l’entretien. Nous avons déjà tiré la sonnette d’alarme pour l’absence de la sécurité industrielle. Qu’attendons-nous pour bouger ? Le temps est venu après cet incendie dans un édifice de valeur historique pour changer l’état des choses. Il y a une sorte d’accoutumance du relâchement. Savez-vous que le service des pompiers ne se consacre pas aux opérations d’extinction et d’entretien ? Les officiers se rendent dans les matchs de foot, dans les cortèges d’honneur pour le président et font des inspections sur la sécurité des hôtels. Cela a lieu de manière quotidienne, désertant ainsi les centres d’extinction.

— Vous êtes donc inquiet ?

— Je suis très inquiet parce que la série de négligences n’est pas près de se terminer. Je ne sais pas quand les gens vont prendre conscience. Je souhaite que la sécurité de tous les lieux soit assurée et que l’on ne cherche pas le moins cher, mais plutôt le meilleur. Aucun incendie ne commence par être gigantesque. Il le devient. Si je sais me servir d’un extincteur, l’incendie sera vite maîtrisé et nous n’aurons pas besoin de présenter des justifications fabriquées de toutes pièces.

Propos recueillis par Samar Al-Gamal

 




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