Mahmoud Mobarez,
ancien chef de la défense civile au ministère de l’Intérieur
et expert en sécurité industrielle, appelle à une formation
plus efficace des pompiers pour éviter la répétition de
sinistres comme celui du Sénat.
« Qu’attendons-nous pour bouger ? »
Al-Ahram
Hebdo : Vous avez suivi l’incendie sur les écrans de télé,
quel constat et quelles premières remarques faites-vous ?
Mahmoud Mobarez :
Je crois que c’est l’incendie le plus important depuis celui
qui a ravagé l’Opéra en 1971. Le bâtiment lui-même et son
décor ont fait que le feu s’est propagé d’une façon
impressionnante. Il est construit en majorité en bois et les
murs sont soit rembourrés de bois ou de velours. Je connais
ce bâtiment, je l’ai visité par le passé. Il y a un système
d’alarme. Mais je n’ai pas remarqué la présence d’appareils
d’extinction opérant automatiquement. Le sinistre a pris
cette dimension parce qu’apparemment, les pompiers du
Parlement ont tenté de combattre, eux, les flammes, mais
cette tentative a été vouée à l’échec. Ils ont dû faire
appel aux pompiers du Caire, le temps que ceux-ci arrivent,
il était déjà trop tard.
— Des dizaines d’autopompes ont été dépêchées sur les lieux.
Il a fallu cependant neuf heures pour prendre en main le
contrôle de la situation. Comment expliquez-vous cette
carence ?
— Contrairement à ce que l’on peut imaginer, ce qui perturbe
le travail des pompiers, c’est le trop grand nombre
d’autopompes. On trouvait sur le même lieu de l’incendie les
pompiers du Caire, de Guiza, de Qalioubiya, ceux de l’armée
et ceux du ministère du Pétrole. Chacun opérait
indépendamment de l’autre ; c’est pour cela qu’il y a eu
confusion. Il aurait fallu qu’il y ait un commandement
unifié pour décider comment procéder.
— Qui aurait dû assurer ce commandement ?
— Le directeur du service de défense civile, surtout qu’il
existe une chambre de gestion de crise qui dépend de ce
service. Son rôle est de coordonner entre les ministères et
tous les services responsables pour éviter toute confusion
ou chevauchement sur le terrain.
— Quel a été le résultat le plus évident de cette confusion
?
— En principe, lorsqu’il faut éteindre un incendie dans un
bâtiment où il y a tant de bois, il faut utiliser de l’eau.
Ce n’est ni la poudre ni la mousse. Mais en plus, un usage
excessif de l’eau provoque des dégâts dans l’édifice et fait
effondrer les murs, les plafonds et le plancher comme cela
s’est passé. L’usage d’hélicoptère est peu efficace dans ce
genre de situations. Il est fait pour les incendies dans les
espaces ouverts, comme les forêts. Les pompiers arrivaient à
éteindre le feu, mais les réservoirs se vidaient, le temps
de les remplir, le feu latent reprenait. Il fallait donc
recommencer à chaque fois à zéro.
— On avait l’impression que la situation était
incontrôlable, contrairement à ce qu’annonçaient les
responsables à tout bout de champ ...
— De manière générale, si le feu n’est pas contrôlé dès les
premières 15 minutes, c’est-à-dire d’en délimiter le foyer
et le circonscrire, il devient incontrôlable. A l’arrivée
des pompiers, le feu avait déjà ravagé tout le troisième
étage. Il était très difficile de pénétrer sur les lieux.
Les pompiers se sont donc hâtés d’agir avec pour but
d’empêcher l’extension du feu vers le bâtiment voisin de
l’Assemblée du peuple. Ils luttaient avec les moyens du
bord, contre la direction du vent et sans véritable
protection.
— Les pompiers ne portaient pas des uniformes anti-feu et en
opérant, ils donnaient l’impression de ne pas savoir quoi
faire ...
— C’est étonnant, ces tenues se trouvent en stock au
ministère. Mais ce qui est vrai, c’est qu’il faut améliorer
le niveau des pompiers. D’habitude, on organise des stages
de formation pour les officiers supérieurs que l’on envoie
en mission à l’étranger. Mais la grande majorité qui lutte
sur le terrain est ignorée sur ce plan. En plus de
l’entraînement, il faut prévoir des scénarios d’incendies de
ce genre et procéder à des exercices de simulation :
évacuation des lieux, la rapidité du déplacement des
autopompes.
— Pour le Parlement, il y a un département spécial du
ministère de l’Intérieur pour en assurer la sécurité.
Qu’a-t-il fait ?
— Ce n’est pas seulement un département chargé de la
sécurité. Une de ses sections est chargée de la défense
civile et de la lutte contre les incendies du Parlement.
Elle est dirigée par un officier qui chapeaute des
effectifs. Leur rôle est d’assurer la sécurité du bâtiment,
de former les effectifs à cette tâche et signaler toute
sorte de risque éventuel. Je ne sais pas si cette direction
a fait état dans ses rapports des lacunes au Parlement. Je
ne peux pas me prononcer, mais en principe, il y a un
postulat selon lequel la sécurité vient en premier. Le
problème au Parlement comme dans d’autres lieux est qu’il
faut que le chef de l’entreprise possède le pouvoir de
décision rapide quand il est question de sécurité. Mais
concrètement, le responsable de la défense civile est
souvent installé dans un kiosque, c’est peut-être le
standardiste du coin. Même s’il s’agit d’un ingénieur
compétent auteur d’études et de plan bien détaillé pour
assurer la sécurité des lieux, il s’entend dire: il n’y a
pas de budget.
— Avez-vous une idée des édifices qui ne bénéficient pas de
sécurité ?
— Je n’ai pas de chiffres exacts. Mais il semble que la
grande majorité des bâtiments échappe à ce système. Le code
égyptien des incendies qui établit les règles à suivre dans
chaque édifice construit n’est devenu obligatoire qu’en
1998. Malgré cela, certains tentent de contourner les
règlements. A titre d’exemple, les tours Osmane sur le Nil,
qui sont de 48 étages. Leurs propriétaires ont supprimé les
escaliers d’évacuation, les intégrant dans les appartements
pour les rendre plus vastes. Dans les usines, les hommes
d’affaires craignant pour leurs capitaux établissent des
systèmes, certains même apportent des autopompes privées.
Mais d’autres cherchent des subterfuges pour ne pas
installer une bouche d’incendie devant l’usine. D’autres ont
les équipements qu’il faut, mais ne recourent pas à leur
entretien. Dans la plupart des lieux, les robinets
d’incendie ne marchent pas ou bien le tuyau est percé. J’ai
visité la tour Misr par hasard et j’ai vu que les dossiers
des entreprises étaient entassés de manière à obstruer les
bouches d’incendie et lorsque le système d’alarme est
déclenché, personne ne bouge et on dit que ça doit être une
personne qui fume une cigarette.
— Est-ce que cette culture de relâchement qui s’est emparée
des Egyptiens est passée aussi aux institutions censées
assurer la sécurité ?
—
Je suis tout à fait d’accord. Je crois que l’on manque de
sérieux, au moins sur le chapitre de la formation ou de
l’entretien. Nous avons déjà tiré la sonnette d’alarme pour
l’absence de la sécurité industrielle. Qu’attendons-nous
pour bouger ? Le temps est venu après cet incendie dans un
édifice de valeur historique pour changer l’état des choses.
Il y a une sorte d’accoutumance du relâchement. Savez-vous
que le service des pompiers ne se consacre pas aux
opérations d’extinction et d’entretien ? Les officiers se
rendent dans les matchs de foot, dans les cortèges d’honneur
pour le président et font des inspections sur la sécurité
des hôtels. Cela a lieu de manière quotidienne, désertant
ainsi les centres d’extinction.
— Vous êtes donc inquiet ?
— Je suis très inquiet parce que la série de négligences
n’est pas près de se terminer. Je ne sais pas quand les gens
vont prendre conscience. Je souhaite que la sécurité de tous
les lieux soit assurée et que l’on ne cherche pas le moins
cher, mais plutôt le meilleur. Aucun incendie ne commence
par être gigantesque. Il le devient. Si je sais me servir
d’un extincteur, l’incendie sera vite maîtrisé et nous
n’aurons pas besoin de présenter des justifications
fabriquées de toutes pièces.
Propos recueillis par Samar Al-Gamal