Pakistan.
Le départ du président Musharraf a mis à nu la fragilité de
la coalition au pouvoir. Une coalition qui s’est déchirée
après le retrait de l’un de ses deux piliers, Nawaz Sharif,
à quelques jours des présidentielles du 6 septembre.
Les incertitudes de l’après-Musharraf
Une
nouvelle page s’ouvre dans l’histoire du Pakistan qui doit
élire le 6 septembre son nouveau président après la
démission de Pervez Musharraf la semaine dernière. Selon la
Constitution pakistanaise, le nouveau chef d’Etat sera
désigné par les deux Assemblées parlementaires réunies en
congrès et par les quatre Assemblées provinciales. Là,
plusieurs questions s’imposent : l’éviction de Musharraf
a-t-elle vraiment mis fin au chaos politique qui ronge le
pays ? A-t-elle instauré la paix et la stabilité et réprimé
les divisions politiques qui détournent l’attention des
Pakistanais de leurs défis économiques et menaces
terroristes provenant essentiellement des Talibans ?
A priori, la réponse semble négative car l’après-Musharraf
s’avère l’une des ères les plus « complexes » de ce pays.
Juste après la démission du général, les anciennes rivalités
ont vite resurgi et la coalition au pouvoir, qui a poussé
Musharraf à jeter l’éponge, est devenue de plus en plus «
fragile ». Ce qui annonce des jours « difficiles » et une
lutte acharnée pour la succession du président, surtout
entre les deux leaders de la coalition au pouvoir, Asif
Zardari, le veuf de Benazir Bhutto, chef du Parti du Peuple
Pakistanais (PPP), et Nawaz Sharif, chef de la Ligue
musulmane du Pakistan (PML-N) et ex-premier ministre.
Selon les experts, la coalition a déjà commencé à avoir ses
« fissures ». Lundi, une nouvelle surprise est venue
fragiliser de plus en plus ce pays confronté à une montée
dramatique de la violence talibane quand Nawaz Sharif, chef
de la deuxième force politique du pays, a déclaré son
retrait du gouvernement pour rejoindre l’opposition. Juste
après son retrait, M. Sharif n’a pas tari de critiques à
l’égard de son ex-partenaire Asif Zardari : « Aucun des
engagements qu’il avait pris n’a été tenu. Cela nous
contraint à retirer notre soutien à la coalition et à nous
asseoir dans l’opposition », a-t-il déclaré. Pour marquer
davantage la fin d’une période ponctuée sans cesse de
querelles depuis la formation d’un gouvernement qui n’a
jamais réussi à gouverner, M. Sharif a décidé, lundi, de
présenter son propre candidat, l’ancien président de la Cour
Suprême, Saeed uz Zaman Siddiqui, aux présidentielles du 6
septembre, contre M. Zardari qui a déjà proposé sa
candidature en début de semaine au grand dam de Sharif.
Selon les experts, le retrait de Nawaz Sharif ne changera
pas fondamentalement dans l’immédiat le paysage politique
pakistanais : le PPP dispose toujours, grâce à l’appoint des
autres petites formations de la coalition, d’une majorité à
l’Assemblée nationale qui lui permet de gouverner. Mais, sur
le long terme, avertissent les analystes, la tâche ne sera
pas aisée pour le PPP, à la merci de petits partis « aux
intérêts très divergents ».
Réhabilitation des magistrats
En effet, le retrait de Sharif a été le résultat des
désaccords persistants qui ont surgi entre lui et M. Zardari
quant à la politique future à suivre après la démission de
Musharraf. Le principal point de discorde entre les deux
portait sur la restauration des juges qui ont été limogés
par le précédent chef de l’Etat. Alors que Sharif exige la
réhabilitation rapide des magistrats, Asif Zardari semble
beaucoup plus réticent ; il souhaite le rétablissement des
juges, mais en maintenant ceux qui leur ont succédé et en
excluant le président de la Cour Suprême, qui lui semble
hostile. Selon sa future configuration, la juridiction
suprême pourrait annuler tous les actes pris récemment par
M. Musharraf, y compris un décret qui amnistiait M. Zardari
de graves accusations de corruption, soulignent les experts.
Ne pouvant pas convaincre son rival, Nawaz Sharif a menacé
samedi de quitter le gouvernement très rapidement si un
accord n’est pas trouvé : « Le limogeage des juges avait
ébranlé les fondations du pays et il était nécessaire de les
réintégrer », s’est justifié M. Sharif.
Accentuant la rivalité entre les deux hommes, Asif Zardari
s’est officiellement déclaré samedi candidat à la
présidentielle : « M. Zardari a été désigné à l’unanimité
par son parti, le PPP », a annoncé le secrétaire général
adjoint de cette formation, Raza Rabbani qui souligne que M.
Zardari a été choisi en hommage à son épouse tuée dans un
attentat au cours d’une manifestation en décembre 2007.
Selon les experts, le candidat du PPP a une grande chance de
l’emporter, s’il arrive à s’adjoindre, en plus de l’appui de
sa formation politique, le soutien des petits partis. Le
parti de la défunte Bhutto dispose de la majorité relative
des sièges à l’Assemblée nationale. Le PPP peut donc compter
sur la majorité absolue des suffrages au Parlement et dans
les provinces grâce à l’apport des autres petites formations
de l’actuelle coalition. Cette éventualité est loin de
plaire à Nawaz Sharif, lequel a indiqué qu’il « souhaitait
que le futur chef de l’Etat ne soit pas issu du PPP ».
Dans une toute première réaction à la candidature de Zardari,
le porte-parole de la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N)
a déclaré qu’il s’agissait de « la décision du seul PPP et
en aucun cas celle des membres de la coalition ».
Les Talibans plus menaçants que jamais
Un pays sans chef. Un gouvernement déchiré. Un chaos
politique et un avenir indécis. Le terrain était cette
semaine bien fertile à l’épanouissement des Talibans. Après
le départ de leur « bête noire », ces étudiants en théologie
ont resurgi avec force cette semaine et étaient plus
menaçants que jamais. Lundi, des membres des Talibans ont
attaqué la maison du frère d’un député de la majorité dans
le nord-ouest du Pakistan, tuant 8 personnes. La veille, au
moins 6 personnes ont été également tuées lors d’une série
d’attaques distinctes dans la vallée de Swat, dans le
nord-ouest du Pakistan, où les forces de sécurité sont
confrontées à la résistance des islamistes. Vendredi, un
double attentat a frappé le pays quand deux kamikazes à pied
ont massacré 64 ouvriers qui sortaient de la principale
usine militaire d’armement du pays à Wah, près d’Islamabad.
Ces attaques sont parmi les plus meurtrières de la vague
sans précédent d’attentats qui a fait près de 1 200 morts
dans tout le pays depuis un an. Elles ont entraîné la fuite
de plus de 200 000 personnes habitant des zones tribales
frontalières de l’Afghanistan, selon la Croix-Rouge
internationale.
Un porte-parole des Talibans pakistanais, réputés proches d’Al-Qaëda,
a menacé de lâcher ses kamikazes dans les plus grandes
villes si l’armée ne cessait pas ses opérations contre eux
dans les zones tribales du nord-ouest, frontalières avec
l’Afghanistan.
De peur de voir ces attentats se multiplier, l’armée
pakistanaise a déclenché, samedi et dimanche, une vaste
offensive dans la vallée de Swat, dans le nord-ouest du
pays, tuant jusqu’à 35 combattants islamistes. Le
gouvernement a également placé toutes ses forces de sécurité
en alerte maximum et renforcé la protection de ses sites
stratégiques.
Lundi, Islamabad a interdit le principal mouvement des
Talibans : « Le Tehreek-e-Taliban Pakistan (Mouvement des
Talibans du Pakistan, TTP), considéré par Washington comme
affilié au réseau Al-Qaëda, a été interdit en raison de son
implication dans une série d’attentats suicide », a indiqué
Rehman Malik, le directeur du département de l’Intérieur au
cabinet du premier ministre. Le décret du département de
l’Intérieur a ordonné le gel de tous les comptes en banques
et des biens des organisations membres du TTP.
La menace islamiste est telle que certaines sources
affirmaient samedi que de hauts responsables du Pentagone
pensent que l’armée américaine doit entreprendre une
opération isolée contre les militants islamistes présents
dans les zones tribales du nord-ouest du Pakistan : « Des
groupes terroristes radicaux dans les régions frontalières
sapent et combattent le gouvernement central du Pakistan et
ont installé des repaires et des bases d’entraînement », a
déclaré un haut responsable américain sous couvert de
l’anonymat. « Ils sont revenus et présentent un défi
significatif », a-t-il dit, alors que de plus en plus de
personnes au sein de l’Administration américaine
s’interrogent sur l’efficacité du nouveau gouvernement
d’Islamabad en matière de lutte contre les terroristes.
Maha
Al-Cherbini