Wessam Soliman,
couronnée du prix d’encouragement de l’Etat pour son
scénario le plus abouti, Filles du centre-ville, ne vit que
pour écrire et instaurer le changement.
Les visions d’une âme
Elle peut affirmer tranquillement : « La plupart de mes
faits et gestes se trouvent subordonnés à l’éventuel profit
que j’en pourrais tirer d’un point de vue littéraire ». Elle
témoigne de la manière dont elle a lu Ana horra (je suis
libre), du grand romancier Ihsane Abdel-Qoddous. « Ihsane,
c’est une histoire de transmission. Il incarne la légèreté
grave, mais aussi la liberté. Il nous a montré jusqu’où l’on
pourrait aller dans l’écriture sur les femmes. Même s’il
semble aujourd’hui loin de notre réalité. Il a représenté
quelque chose dans la littérature sur les femmes. Ce fut
comme un voile qui se déchirait et laissait entrevoir une
liberté des femmes émancipées. Il résumait l’avenir »,
affirme Wessam Soliman. Dans ses romans, les femmes issues
des couches moyennes étudiaient, travaillaient, assumaient
leur destin, parfois leur liberté sexuelle où l’amour
n’était pas obligatoire. « C’était la découverte d’un monde
qui s’ouvrait à nous les filles », commente Wessam. Et elle
? Une amoureuse de la vie, ou une mélancolique cherchant de
toutes les manières à tromper son ennui de l’existence ? Une
femme libre ou contrainte à vivre dans l’ombre de l’homme,
sommée de porter le voile et se retirer de la vie active ?
Résignée ou révoltée ? Probablement tout cela, cultivant les
séductions du paradoxe.
Elle avait à peine 16 ans lorsqu’elle a écrit et publié son
premier roman, Du trou de la porte, dans le journal Al-Messaa
(le soir). Inspirée d’une histoire racontée par sa sœur, une
assistante en aide sociale, elle y décrit avec bienveillance
l’expérience d’une jeune femme recluse dans un hôpital
psychiatrique, où elle cherche à comprendre non sans
difficultés le monde que ses parents empêchent de s’y
frotter, avec un sentiment de curiosité. Wessam a su y
imposer une « petite musique », dira-t-on, de l’être
différent qui cherche un contact chaleureux avec les autres,
qui le repoussent pourtant pour cette différence. « La
différence fait défaut dans notre société. Elle est
considérée non comme une richesse, un atout, mais une
anomalie. D’où la complexité des rapports humains qui
m’effraient et me répugnent », statue-t-elle.
Elle est curieuse des actes des autres, leurs mots, leurs
gestes. Elle connaît certainement ce mot de Hemingway : « Un
écrivain sans oreille est comme un boxeur sans main gauche
». Mais elle n’a pas encore tout à fait assez cru en elle
pour construire l’œuvre à laquelle elle aspire. Elle répète
volontiers : « J’ai lu Dostoïveski. J’admire cet infini
chaos que décrivent ses écrits, où coexistent le meilleur et
le pire. Mais je n’ai pas encore le don d’écrire comme lui
». Certes, elle n’avait pas encore cette mégalomanie
nécessaire pour aller plus loin, se surpasser. Il lui
fallait trouver une discipline de travail, en choisissant
assurément entre écrire et se disperser.
Après le bac, elle éprouve un penchant pour l’art de plaider
pour les autres dans une rhétorique confirmée et s’inscrit
en droit. Mais au bout de trois ans, elle renoue avec
l’écriture et rejoint l’Institut supérieur du cinéma pour
étudier le scénario. Elle retient rapidement de son
professeur Kamel Al-Qalyoubi son objectif pédagogique : «
Dans une culture dominante, il ne faut pas se laisser
prendre au piège des arguments tout prêts à consommer et
cautionner. Il faut s’y confronter et juger seul de leur
valeur, obligeant chacun à faire un retour sur soi, pour
retrouver sa lucidité ». Cela mobilise l’imaginaire et
aiguise l’intelligence. Pour le concours final, Wessam écrit
deux scénarios qui remportent la mention Excellent. Un long,
Contes des saisons, où celles-ci basculent les unes dans les
autres, transcrivant l’évolution cyclique de l’être. Et un
court, Pourquoi se souvient-on de nos anciens amis avec
ressentiment ? sur l’importance des rapports privilégiés en
amitié.
Cependant, Wessam Soliman constate qu’elle commence sa
carrière à un moment critique où de nombreux cinéastes de la
stature de Mohamad Khan, Khaïri Béchara et Daoud Abdel-Sayed
sont empêchés de travailler en raison de la prédominance du
comique aux dépens des autres genres, depuis le succès
phénoménal du film Ismaïliya, aller retour. Cette
conjoncture inhabituelle avait frappé de stérilité la
créativité cinématographique. « Quand le manque, installé
comme chez lui au centre de notre existence, altère et
affecte notre existence, le vide fait le vide », déplore
Wessam.
La mort de son père, concomitante de cette conjoncture,
bouleverse sa vie profondément et la pousse à trouver refuge
et équilibre dans l’écriture. C’est alors que la jeune
cinéaste Hala Khalil lui propose d’écrire le scénario de son
film Ahla al-awqat (temps heureux), sur une fille qui perd
sa mère dans un accident et qui retrouve ses amies d’enfance
pour survivre au deuil. Ce fut l’occasion pour Wessam
Soliman de trouver une qualité d’écrire sans afféteries sur
une histoire inspirée de son vécu et de sa curiosité
vis-à-vis du besoin de liberté qui hante son existence.
Salma, l’héroïne de Temps heureux, vit sa vie sans l’avoir
choisie. Elle a été transposée d’un quartier pauvre, lors de
son enfance, dans un quartier riche sans être préparée à
cette promotion sociale et aux responsabilités qui en
résultent. Elle croit à un certain art de vivre, mais
l’absence de liberté de choix l’en éloigne. Après la mort de
sa mère, elle ressent le besoin de restituer le passé pour y
trouver un espoir, une promesse de bonheur en compagnie de
ses amies d’enfance. « Le regret des joies inconnues est
moins vif que celui des joies révolues », explique Wessam.
Finalement, sa rencontre avec le cinéaste Mohamad Khan fut
symboliquement comme avec une aiguille aimantée qui indique
sa direction à son moi magnétique. Il l’invite à écrire le
scénario de son film Banat west al-balad (filles du
centre-ville), sur deux amies de couches modestes qui
aspirent à une ascension sociale par des moyens incertains,
en cohérence avec les valeurs instables de leur époque. Dès
lors, Wessam Soliman se penche sur les rapports
qu’entretiennent les jeunes et les normes de comportement.
Yasmine, protagoniste du film, rusée et menteuse, représente
la référence en matière de valeurs et de conduite à une
époque où les valeurs vacillent sous le poids des
difficultés économiques qui affligent la société. La
confrontation de Yasmine et Jomana, son amie, et les
questions du bien et du mal, et avec la manière dont ces
questions rencontrent leurs propres désirs physiques et
sociales, constitue une interrogation sur la moralité qu’il
est difficile de reconnaître. « Dans l’ère de l’Internet et
du numérique, chacun se fabrique une identité fictive. Cela
nous rend-il meilleur ou pire d’incorporer la fiction à
notre vie ? », cette question est au cœur de Filles du
centre-ville. « La réalité ne sera jamais à la hauteur du
rêve », décrète Wessam.
En fait, Khan lui a permis de satisfaire une ambition haute
et puissante qui la motive : décrire les changements d’une
société. « La dégradation de la condition de la femme est
signe de la régression de la société. Comme la pauvreté est
indice du manque de justice », proclame Wessam. Elle
s’intéresse au changement. Qu’est-ce que le sens moral ? Son
absence jette-t-elle le discrédit sur la moralité elle-même
? Ces questions amènent Wessam à s’interroger sur la
situation d’une jeunesse pourvue de diplômes, apte à se
faire une place dans la société. Cette société qui l’exclut
cependant parce que la quête de l’argent, qu’accompagne un
discrédit des valeurs de manière implacable, et qui façonne
les comportements, est seule garante de l’intégration et la
promotion en son sein. Le réalisme psychologique est la
haute expression de la pureté de l’esthétique de son auteur.
Quand Wessam Soliman écrit l’histoire d’amour du film Chaqet
Misr Al-Guédida (appartement d’Héliopolis), ce n’était pas
pour en humer l’atmosphère et la traduire. « Il ne suffit
pas de dire que l’autre nous touche, que l’on aime. Il faut
encore mesurer la distance, prêter attention à l’exigence de
sa réserve. Voilà ce qui sonne juste lorsque les miroirs
dénoncent les mensonges et les impostures de faux amours ».
Heureuse d’avoir fondé un havre joyeux avec son mari Mohamad
Khan, elle décline poliment : « Je préfère ne pas parler de
ma vie privée ». Elle cherche à se protéger comme toutes ces
femmes qui ont le sens du bonheur fragile. Quand elle évoque
le prix d’encouragement de l’Etat qu’elle vient de
remporter, elle se doute avec humilité du fait de l’avoir
mérité et se demande si le comité de sélection a bien lu le
scénario de Filles du centre-ville. « S’autocritiquer,
chercher en soi les côtés non encore explorés, douter un
peu, c’est participer de l’esprit d’émerveillement qui
motive à poursuivre l’écriture », estime-t-elle.
Pourrions-nous jamais en douter ?
Amina
Hassan