Al-Ahram Hebdo, Visages | Les visions d’une âme
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 Semaine du 13 au 19 août 2008, numéro 727

 

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Wessam Soliman, couronnée du prix d’encouragement de l’Etat pour son scénario le plus abouti, Filles du centre-ville, ne vit que pour écrire et instaurer le changement.

Les visions d’une âme

Elle peut affirmer tranquillement : « La plupart de mes faits et gestes se trouvent subordonnés à l’éventuel profit que j’en pourrais tirer d’un point de vue littéraire ». Elle témoigne de la manière dont elle a lu Ana horra (je suis libre), du grand romancier Ihsane Abdel-Qoddous. « Ihsane, c’est une histoire de transmission. Il incarne la légèreté grave, mais aussi la liberté. Il nous a montré jusqu’où l’on pourrait aller dans l’écriture sur les femmes. Même s’il semble aujourd’hui loin de notre réalité. Il a représenté quelque chose dans la littérature sur les femmes. Ce fut comme un voile qui se déchirait et laissait entrevoir une liberté des femmes émancipées. Il résumait l’avenir », affirme Wessam Soliman. Dans ses romans, les femmes issues des couches moyennes étudiaient, travaillaient, assumaient leur destin, parfois leur liberté sexuelle où l’amour n’était pas obligatoire. « C’était la découverte d’un monde qui s’ouvrait à nous les filles », commente Wessam. Et elle ? Une amoureuse de la vie, ou une mélancolique cherchant de toutes les manières à tromper son ennui de l’existence ? Une femme libre ou contrainte à vivre dans l’ombre de l’homme, sommée de porter le voile et se retirer de la vie active ? Résignée ou révoltée ? Probablement tout cela, cultivant les séductions du paradoxe.

Elle avait à peine 16 ans lorsqu’elle a écrit et publié son premier roman, Du trou de la porte, dans le journal Al-Messaa (le soir). Inspirée d’une histoire racontée par sa sœur, une assistante en aide sociale, elle y décrit avec bienveillance l’expérience d’une jeune femme recluse dans un hôpital psychiatrique, où elle cherche à comprendre non sans difficultés le monde que ses parents empêchent de s’y frotter, avec un sentiment de curiosité. Wessam a su y imposer une « petite musique », dira-t-on, de l’être différent qui cherche un contact chaleureux avec les autres, qui le repoussent pourtant pour cette différence. « La différence fait défaut dans notre société. Elle est considérée non comme une richesse, un atout, mais une anomalie. D’où la complexité des rapports humains qui m’effraient et me répugnent », statue-t-elle.

Elle est curieuse des actes des autres, leurs mots, leurs gestes. Elle connaît certainement ce mot de Hemingway : « Un écrivain sans oreille est comme un boxeur sans main gauche ». Mais elle n’a pas encore tout à fait assez cru en elle pour construire l’œuvre à laquelle elle aspire. Elle répète volontiers : « J’ai lu Dostoïveski. J’admire cet infini chaos que décrivent ses écrits, où coexistent le meilleur et le pire. Mais je n’ai pas encore le don d’écrire comme lui ». Certes, elle n’avait pas encore cette mégalomanie nécessaire pour aller plus loin, se surpasser. Il lui fallait trouver une discipline de travail, en choisissant assurément entre écrire et se disperser.

Après le bac, elle éprouve un penchant pour l’art de plaider pour les autres dans une rhétorique confirmée et s’inscrit en droit. Mais au bout de trois ans, elle renoue avec l’écriture et rejoint l’Institut supérieur du cinéma pour étudier le scénario. Elle retient rapidement de son professeur Kamel Al-Qalyoubi son objectif pédagogique : « Dans une culture dominante, il ne faut pas se laisser prendre au piège des arguments tout prêts à consommer et cautionner. Il faut s’y confronter et juger seul de leur valeur, obligeant chacun à faire un retour sur soi, pour retrouver sa lucidité ». Cela mobilise l’imaginaire et aiguise l’intelligence. Pour le concours final, Wessam écrit deux scénarios qui remportent la mention Excellent. Un long, Contes des saisons, où celles-ci basculent les unes dans les autres, transcrivant l’évolution cyclique de l’être. Et un court, Pourquoi se souvient-on de nos anciens amis avec ressentiment ? sur l’importance des rapports privilégiés en amitié.

Cependant, Wessam Soliman constate qu’elle commence sa carrière à un moment critique où de nombreux cinéastes de la stature de Mohamad Khan, Khaïri Béchara et Daoud Abdel-Sayed sont empêchés de travailler en raison de la prédominance du comique aux dépens des autres genres, depuis le succès phénoménal du film Ismaïliya, aller retour. Cette conjoncture inhabituelle avait frappé de stérilité la créativité cinématographique. « Quand le manque, installé comme chez lui au centre de notre existence, altère et affecte notre existence, le vide fait le vide », déplore Wessam.

La mort de son père, concomitante de cette conjoncture, bouleverse sa vie profondément et la pousse à trouver refuge et équilibre dans l’écriture. C’est alors que la jeune cinéaste Hala Khalil lui propose d’écrire le scénario de son film Ahla al-awqat (temps heureux), sur une fille qui perd sa mère dans un accident et qui retrouve ses amies d’enfance pour survivre au deuil. Ce fut l’occasion pour Wessam Soliman de trouver une qualité d’écrire sans afféteries sur une histoire inspirée de son vécu et de sa curiosité vis-à-vis du besoin de liberté qui hante son existence. Salma, l’héroïne de Temps heureux, vit sa vie sans l’avoir choisie. Elle a été transposée d’un quartier pauvre, lors de son enfance, dans un quartier riche sans être préparée à cette promotion sociale et aux responsabilités qui en résultent. Elle croit à un certain art de vivre, mais l’absence de liberté de choix l’en éloigne. Après la mort de sa mère, elle ressent le besoin de restituer le passé pour y trouver un espoir, une promesse de bonheur en compagnie de ses amies d’enfance. « Le regret des joies inconnues est moins vif que celui des joies révolues », explique Wessam.

Finalement, sa rencontre avec le cinéaste Mohamad Khan fut symboliquement comme avec une aiguille aimantée qui indique sa direction à son moi magnétique. Il l’invite à écrire le scénario de son film Banat west al-balad (filles du centre-ville), sur deux amies de couches modestes qui aspirent à une ascension sociale par des moyens incertains, en cohérence avec les valeurs instables de leur époque. Dès lors, Wessam Soliman se penche sur les rapports qu’entretiennent les jeunes et les normes de comportement. Yasmine, protagoniste du film, rusée et menteuse, représente la référence en matière de valeurs et de conduite à une époque où les valeurs vacillent sous le poids des difficultés économiques qui affligent la société. La confrontation de Yasmine et Jomana, son amie, et les questions du bien et du mal, et avec la manière dont ces questions rencontrent leurs propres désirs physiques et sociales, constitue une interrogation sur la moralité qu’il est difficile de reconnaître. « Dans l’ère de l’Internet et du numérique, chacun se fabrique une identité fictive. Cela nous rend-il meilleur ou pire d’incorporer la fiction à notre vie ? », cette question est au cœur de Filles du centre-ville. « La réalité ne sera jamais à la hauteur du rêve », décrète Wessam.

En fait, Khan lui a permis de satisfaire une ambition haute et puissante qui la motive : décrire les changements d’une société. « La dégradation de la condition de la femme est signe de la régression de la société. Comme la pauvreté est indice du manque de justice », proclame Wessam. Elle s’intéresse au changement. Qu’est-ce que le sens moral ? Son absence jette-t-elle le discrédit sur la moralité elle-même ? Ces questions amènent Wessam à s’interroger sur la situation d’une jeunesse pourvue de diplômes, apte à se faire une place dans la société. Cette société qui l’exclut cependant parce que la quête de l’argent, qu’accompagne un discrédit des valeurs de manière implacable, et qui façonne les comportements, est seule garante de l’intégration et la promotion en son sein. Le réalisme psychologique est la haute expression de la pureté de l’esthétique de son auteur.

Quand Wessam Soliman écrit l’histoire d’amour du film Chaqet Misr Al-Guédida (appartement d’Héliopolis), ce n’était pas pour en humer l’atmosphère et la traduire. « Il ne suffit pas de dire que l’autre nous touche, que l’on aime. Il faut encore mesurer la distance, prêter attention à l’exigence de sa réserve. Voilà ce qui sonne juste lorsque les miroirs dénoncent les mensonges et les impostures de faux amours ».

Heureuse d’avoir fondé un havre joyeux avec son mari Mohamad Khan, elle décline poliment : « Je préfère ne pas parler de ma vie privée ». Elle cherche à se protéger comme toutes ces femmes qui ont le sens du bonheur fragile. Quand elle évoque le prix d’encouragement de l’Etat qu’elle vient de remporter, elle se doute avec humilité du fait de l’avoir mérité et se demande si le comité de sélection a bien lu le scénario de Filles du centre-ville. « S’autocritiquer, chercher en soi les côtés non encore explorés, douter un peu, c’est participer de l’esprit d’émerveillement qui motive à poursuivre l’écriture », estime-t-elle. Pourrions-nous jamais en douter ?

Amina Hassan

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Jalons

1972 : Naissance à Hélouan.

1997 : Diplôme de l’Institut supérieur du cinéma.

1999 : Scénario du court métrage de Hala Lotfi Prière de ne pas attendre.

2004 : Prix du scénario du Centre catholique pour Temps heureux.

2007 : Histoire et scénario d’Appartement d’Héliopolis.

2008 : Prix d’encouragement de l’Etat pour le scénario de Filles du centre-ville.

 

 

 




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