Agrium et l’opinion publique
Mohamed Salmawy
La
plupart des écrits dont a regorgé la presse ces derniers
mois à propos de l’usine Agrium, censée être installée à
Damiette, ont ignoré un aspect très important du
dossier qui s’avère être d’ordre primordial à mon sens. A
tel point que si nous n’en parlons pas, cette crise se
répétera.
Il est plus qu’évident que l’opinion publique égyptienne est
devenue un réel acteur dans la prise de décision et gagne en
influence au niveau des thèmes qui se rapportent directement
à son quotidien. Aujourd’hui, il semble impossible que le
gouvernement ne prenne une décision donnée sur un sujet se
rapportant à l’opinion publique sans qu’il ne soit
nécessaire de bénéficier de son approbation. Et ce, au lieu
de se contenter du consensus de la majorité auprès de
l’Assemblée du peuple qui reçoit les ordres de vote des
dirigeants du PND au pouvoir et non pas des différentes
tendances de l’opinion publique.
Le débat intense qui a entouré le projet a mis l’accent sur
deux volets uniquement. D’abord, l’installation de l’usine
prévue mènera inévitablement à une pollution de
l’environnement. Sur ce, les citoyens ont refusé sa mise en
place et ont appelé le gouvernement et la compagnie
étrangère propriétaire de transférer son chantier
d’exécution. Ensuite, il est question de la perte
considérable que le pays aura à assumer, si le gouvernement
avait à revenir sur une décision qu’il avait approuvée au
préalable. Une perte qui est estimée à des milliards et non
pas à des millions uniquement.
L’aspect
le plus important de ce dossier qui ne doit certes pas
passer inaperçu est le fait que l’opinion publique a été le
véritable moteur de la crise et a mené, en fin de compte, le
gouvernement à modifier son point de vue. Et pourtant,
aucune des parties n’a porté un intérêt à cette opinion
publique. La compagnie étrangère s’est imaginée, d’une part,
que si elle avait obtenu l’approbation nécessaire du
gouvernement, elle n’aurait pas besoin nécessairement du
consentement des habitants résidant dans la région
accueillant le projet.
D’autre part, le gouvernement s’est imaginé qu’il était le
propriétaire du pays et, par conséquent, il a approuvé le
projet et a considéré qu’il relevait uniquement d’une
décision souveraine n’ayant rien à avoir avec les habitants
de loin ou de près.
Ainsi, les deux parties, la compagnie étrangère et le
gouvernement, ont ignoré la plus importante évolution dont
l’Egypte a témoigné ces dernières années et surtout durant
l’époque de Moubarak. Nous avons témoigné d’une évolution
sans précédent de l’activité de la société civile
représentée parfois dans des mouvements populaires aux
degrés variés d’efficacité, différents d’un mouvement à
l’autre, et d’une organisation et association à l’autre.
Dans un cas comme celui d’Agrium ou de celui de la loi sur
la presse promulguée dans les années 90 et dont le
gouvernement a été forcé d’interrompre. Nous avons également
témoigné d’une réaction spontanée qui était générée, sans
que l’incitateur ne soit pour autant une organisation
quelconque, un mouvement ou un groupe.
Bien que ce soit un gouvernement différent qui a été forcé
de revenir sur la loi de la presse et non pas celui du Dr
Nazif en exercice actuellement, nous avions l’impression que
l’actuel gouvernement qui a été l’un de ceux qui ont répondu
le plus aux revendications populaires, depuis la grève des
ouvriers de Mahalla jusqu’aux fonctionnaires des impôts
fonciers, serait plus sensibilisé à l’égard de l’opinion
publique que les gouvernements antérieurs, et qu’il serait
plus conscient des évolutions qui ont secoué le pays à ce
niveau.
Malheureusement, le côté égyptien a manifesté une ignorance
déplorable au niveau des réactions des citoyens et
probablement la situation aurait changé, s’il avait interagi
correctement vis-à-vis de ce sujet dès le départ. En
désignant le côté égyptien, je ne parle pas uniquement du
gouvernement, mais également des hommes d’affaires égyptiens
en rapport avec le projet qui voient que l’opinion publique
a été influencée par certains cercles hostiles au projet,
comme le gouverneur et la presse, pour reprendre leurs
propos. Ils ne réalisent pas, que ce faisant, ils
reconnaissent implicitement qu’ils ne prennent pas l’opinion
publique assez au sérieux. Raison pour laquelle, ils ont
alors laissé le soin à l’autre partie de traiter avec les
réactions et les sentiments que les habitants ont manifestés
et qui, selon eux, seraient erronées, sans déployer aucun
effort pour les rectifier.
Nous avons cru que la compagnie étrangère serait plus
consciente que le gouvernement de l’importance de l’avis de
l’opinion publique. D’autant que dans son pays,
l’opinion publique a une influence certaine et son
avis est pris en considération bien avant l’approbation d’un
quelconque projet.
Je me souviens, dans ce contexte, de l’exemple révélateur
d’un citoyen égyptien qui n’est autre que celui de Samih
Sawirès qui a instauré un projet touristique en Suisse et
qui devait introduire beaucoup de changements dans l’un des
villages pour faire évoluer son potentiel touristique. Il a
tenu dès le départ à avoir le consentement des habitants de
ce village. Consentement sans lequel, les approbations
officielles nécessaires au projet n’auraient eu aucune
valeur. C’est une histoire connue et la presse étrangère en
a beaucoup parlé et ce n’est pas Samih Sawirès en personne
qui me l’a rapporté.
Est-il logique, qu’un citoyen égyptien se comporte de la
sorte à l’étranger, alors qu’une compagnie étrangère agisse
de cette manière déplorable chez nous, sans qu’aucun des
hommes d’affaires égyptiens, avec lesquels elle collabore ne
prenne l’initiative de contacter les cercles refusant le
projet, à savoir les habitants de Damiette eux-mêmes ? Ils
se sont apparemment dit que l’approbation gouvernementale
valait tout et que l’opinion publique n’y était pour rien
et, de surcroît, son opposition à son projet n’avait pas
grande valeur.
Je ne débats pas ici de l’utilité du projet ou la perte que
peut subir l’Egypte comme conséquence de son annulation ou
du transfert du projet à un autre lieu. Je ne débats pas non
plus de l’intégrité de la position entreprise par les
habitants vis-à-vis de ce projet. Le projet peut être
extrêmement bénéfique pour l’Egypte et les retombées
pourraient être considérables. De même, la position des
habitants pourrait être erronée sans que rien ne change au
sujet que nous abordons.
Ce dont je débats est ce qui a été négligé à savoir
l’importance qui doit être accordée à l’opinion publique et
à son approbation. Ce qui n’a pas eu lieu de la part du
gouvernement, de la compagnie étrangère, ou des hommes
d’affaires qui ont été complices. L’opinion publique a
ignoré ceux là ainsi que les médias qui recherchaient une
crise pour noircir les pages des journaux, et non pas pour
déterminer la responsabilité, ou pour évoquer l’évolution
qu’a connue la société civile égyptienne, rendant impossible
toute négligence ou ignorance de cette dernière, comme il
arrivait à des époques précédentes. En n’étant pas
conscients de cela, l’opinion publique ne cessera de prendre
à l’avenir des positions similaires à celle d’Agrium.