Hommage.
Les poètes palestinien Ibrahim Nasrallah et bahreïni Qassem
Haddad livrent leurs impressions et témoignages sur Mahmoud
Darwich, figure emblématique de la poésie arabe. La jeune
génération reconnaît aussi la grande valeur de l’auteur,
dont les vers dépassent la simple poésie de la résistance.
Comment trouver les mots face à une mort pareille ?
C’est une mort qui nous attaque en plein cœur, qui nous
abat, alors que nous ne manquions ni d’ennemis ni de morts.
Pour une raison qui m’échappe, j’ai eu ces derniers jours le
sentiment qu’il allait revenir d’entre les morts pour lire
les discours funèbres à son attention, mais il ne l’a pas
fait.
La mort de Mahmoud Darwich ressemble à une scène majeure de
la tragédie palestinienne, où l’amoureux transi parvient à
rencontrer sa bien-aimée seulement après avoir connu le
martyr ou l’égarement, selon ses propres termes.
Sa disparition, comme la disparition de n’importe quel
artiste ou écrivain connu, a privé de refuge une grande
partie de l’âme palestinienne et arabe. Car chacun de ses
poèmes constituait un giron protecteur pour ces âmes. Nous
subissons donc une lourde perte aujourd’hui, et le rêve du
peuple palestinien, qui aspire à vivre librement, est
endolori.
Nous avons conscience que la mort guette chacun d’entre
nous, à un détour ou un autre, de façon voilée et confuse ou
au contraire plus claire que jamais, au point de nous poser
la question : comment a-t-elle pu nous surprendre ? Et
inévitablement la mort nous frappe en plein cœur au point de
ne jamais nous en remettre.
Malgré tous les indices et en dépit des trois actes de la
tragédie de la mort, et là je veux parler des trois
interventions de chirurgie cardiaque qu’a subies le poète,
sa mort a été foudroyante. Peut-être parce qu’à force de
voir la mort nous entourer, nous nous accrochons avec
acharnement à la bouée de la vie comme à celle de
l’esthétisme, absent de notre patrie mais reconnaissable
dans un poème, un roman, une peinture ou une chanson.
A chaque fois que nous perdons un grand artiste, nous nous
consolons en disant qu’il nous a légué un chef-d’œuvre
éternel. Cependant, la mort nous a vaincus parce qu’elle
nous a privés de nouveaux poèmes, et par conséquent d’une
part de vie et d’esthétisme que nous aurions pu connaître à
l’avenir.
Et la mort nous a une nouvelle fois visés en plein cœur,
d’une flèche mortelle.
Ibrahim Nasrallah