Hommage.
Les poètes palestinien Ibrahim Nasrallah et bahreïni Qassem
Haddad livrent leurs impressions et témoignages sur Mahmoud
Darwich, figure emblématique de la poésie arabe. La jeune
génération reconnaît aussi la grande valeur de l’auteur,
dont les vers dépassent la simple poésie de la résistance.
La Palestine était son prétexte
Il
a milité à plusieurs niveaux. Et comme il avait la
réputation d’être un fervent militant dans la vie, il a
également milité pour se forger un style d’écriture plus
courageux. Tout au long de son parcours, il est de ceux qui
ont réussi brillamment à se libérer de la pression de
l’angoisse politique ou plus précisément de l’histoire
politique. Non pas pour contourner sa responsabilité humaine
vis-à-vis du drame que vit son peuple, mais pour s’ingérer
davantage et fouiller avec finesse dans l’essence de son
expérience tragique. Il a essayé de transcender en quelque
sorte la lourdeur du lexique traditionnel pour porter celui
d’une langue plus légère qui véhicule plus de profondeur et
plus d’esthétisme. Darwich est l’un des rares vétérans qui
prône ce mode de lutte, de militantisme. Je peux en
témoigner personnellement, non pas en m’attachant au
revirement de son style, mais cela est très présent
lorsqu’il va à la rencontre du public lors des soirées
culturelles. J’ai suivi quasiment toutes les rencontres
entre l’auteur et son public dans les capitales arabes et
étrangères, et les péripéties qui s’y sont déroulées. A
chaque fois j’ai été ébloui de voir à quel point le public
adhérait à son discours, discours qu’il modifiait au gré des
contextes variés dans lesquels il était amené à s’exprimer.
Jamais dans notre histoire contemporaine je n’ai vu un poète
arabe vivre l’expérience de Mahmoud Darwich, qui consistait
à côtoyer son public jusqu’à flirter avec le conflit
acharné. Je l’ai accompagné en 1997 dans l’ancien théâtre
romain de Guerch, en Jordanie. Il a mené une assistance
enthousiaste vers un nouveau mode de réflexion éclairé qui
fait primer la méditation de l’image poétique sur celle du
slogan politique. C’est ce soir-là où il a hérité de
l’appellation « maestro des ouragans », tel le capitaine
ivre à bord d’un navire égaré. Mahmoud Darwich, pendant
cette soirée, a fait moult réflexions çà et là à l’adresse
du public entre ses prises de parole, afin de le
sensibiliser à telle ou telle signification ou connotation,
ou bien au contraire pour en nier une autre. Le face-à-face
a été fidèle à l’image du dialogue conflictuel entre le
poète et son public. Un poète qui a tenté de formuler ses
positions sans plonger dans la frénésie du public. Pendant
cette soirée, le sentiment qui inquiète le poète s’est
matérialisé devant moi : comment le poète peut-il être la
voix de son âme tout en étant le reflet et l’expression du
contexte historique dans lequel il vit ? En d’autres termes
comment peut-il être populaire tout en étant à l’abri de
l’autorité du public ? Ce soir-là, j’ai senti que c’est
cette même inquiétude qui pousse Mahmoud Darwich à déployer
un effort considérable pour amener le public à se libérer de
l’enthousiasme et du joug des propos directs.
Ce soir-là, il m’a été confirmé que la distance créative
entre l’expérience poétique de Mahmoud Darwich et la prise
de conscience publique ne peut être comblée que par l’ajout
de nouveaux textes différents. (...)
Je pense que cette équation esthétique au niveau du texte
s’est déclenchée lorsque Mahmoud Darwich s’est trouvé
moralement obligé de faire partie du comité exécutif de
l’OLP au début des années 1990. Cette expérience, quoique de
courte durée, a mis le poète sous le joug du politique. J’ai
alors ressenti beaucoup de compassion pour lui, vu la
difficulté de l’épreuve, peut-être parce que je connaissais
bien la nature du travail politique. Mais je savais
également bien combien cette expérience peut engendrer une
contre-réaction et provoquer ses sentiments. Ainsi le poète
a innové davantage et a créé de nouvelles méthodes de lutte
pour embrasser les horizons plus larges de liberté
esthétique dont on ne peut guère se passer.
Celui qui passe au crible le parcours de Darwich découvrira
la profondeur des modulations de son langage poétique et
détectera la transparence et le sérieux artistique dont il a
fait preuve, malgré le vacarme politique de la tragédie
palestinienne. Le militantisme de la forme poétique n’est
pas moins noble ou moins courageux que toute autre forme de
lutte. Ainsi, la poésie de Mahmoud Darwich est l’incarnation
de cette maxime héritée dans les deux cultures arabe et
étrangère, selon laquelle le style est la personne. Il
serait alors totalement irraisonnable de ne pas étudier en
profondeur l’évolution de la méthode poétique chez ce poète
innovateur.
Qassem Haddad