Hommage.
La mort du poète palestinien Mahmoud Darwich, le 9 août, à
l’âge de 67 ans, au 60e anniversaire de la Nakba
palestinienne, reste significative. Ses poèmes, au-delà de
son renouvellement continu, ont toujours lié l’expérience
individuelle à l’amour passion de la terre de l’olivier. En
voici quelques vers.
La double traversée de Darwich
Il est qualifié de l’un des plus grands poètes de langue
arabe contemporains, dont la poésie est marquée par les
drames de l’exil et de l’occupation vécus par le peuple
palestinien. Sa poésie retrace et chante la complainte de la
Palestine. Depuis son célèbre poème de 1964, Saggel ana
arabi (Identité) : « Inscris !/Je suis arabe sans nom de
famille — je suis mon prénom/« Patient infiniment » dans un
pays où tous/Vivent sur les braises de la colère », Mahmoud
Darwich devient l’icône de la poésie de la résistance,
l’icône de la cause palestinienne. Pourtant, pendant son
riche itinéraire, il ne cesse de revendiquer le rêve de la
poésie pure. Invité au Festival des musiques du monde
d’Arles en juillet dernier, Mahmoud Darwich a confié
préférer les thèmes universels de l’amour, la vie, la mort à
ceux purement politiques de ses débuts et vouloir être lu «
comme un poète », « pas comme une cause ». D’ailleurs dans
son entretien avec l’éditorialiste du quotidien londonien
Al-Hayat, Abdou Wazen, il insiste : « C’est un fait : je
suis palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte
pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause
palestinienne, je refuse qu’on ne parle de ma poésie que
dans ce contexte, comme si j’étais l’historien, en vers, de
la Palestine ».
Car même si Darwich est celui qui nous a largement appris et
fait voir — nous les lecteurs — dans un simple poème la
condensation de l’image des feuilles de l’olivier avec les
bombes, l’enchevêtrement de l’image de l’amante-patrie
jusqu’à l’identification, il ne se range jamais dans ce
statut. Il progresse, renouvelle sans jamais frayer une voie
en parallèle de l’histoire réelle du pays, comme on aime
souvent à le situer. Il a fait jaillir la poésie de la
résistance, dans notamment Feuilles de l’olivier (1964) et
Amant de Palestine (1966) où il a forgé une nouvelle voix
qui pourrait atteindre et soutenir les Palestiniens. « Une
voix lyrique, saisissable et attachante. Blessée et —
surtout — qui blesse », écrit le critique iraqien Kadhim
Jihad dans une étude sur la poésie de Darwich. Mais c’est
justement parce que la clef de cette écriture est la
résistance qu’elle est devenue une poésie en révolte. Une
poésie qui se retourne sur elle-même pour se renouveler à
chaque fois. En effet, de nombreux critiques ont fêté la
phase de subjectivité où il mettait en avant l’individualité
la plus intime avec toujours en toile de fond la cause
collective. C’est dans les années 1970 qu’il introduit cette
double écriture, celle de « la pensée poétique paradoxale »,
selon l’appellation de Jihad, et qui va évoluer pour
embrasser une pluralité de voix, jusqu’à sa mort.
Ainsi, dans un entretien publié dans Le Nouvel Observateur,
Darwich commentait dans ces termes son tournant en faveur de
la poésie, comme fête de la vie :
« Depuis que j’ai échappé à la mort en 1998 à la suite d’une
opération du cœur, je sens que je rajeunis : je suis né une
deuxième fois. Auparavant, j’étais obsédé dans mes poèmes
par la mort. J’avais oublié de célébrer la vie et la beauté.
Le paradoxe aujourd’hui, c’est que j’écris sur la beauté
dans un pays où elle a été mutilée, saccagée, et où l’on vit
en deçà de la vie. Je tente de compenser ce manque par la
beauté que je chante dans mes poèmes. Comme un poète qui
recommencerait à zéro, je m’attache à décrire la forme d’un
nuage ou d’un cyprès, la fleur d’un amandier. Je me suis
placé sous la protection des maîtres de la poésie arabe,
mais uniquement des maîtres joyeux. Oui, j’écris en état de
joie. Pas pour survivre, simplement pour vivre. Les lecteurs
palestiniens qui vivent dans des conditions dramatiques ont
accueilli magnifiquement ces poèmes. Lors d’une soirée de
lecture à Ramallah, ils ne me réclamaient que des poèmes
d’amour. Des femmes se sont mises à danser. Tous voulaient
dire que l’occupation n’a pas écrasé leur humanité ». A la
pluralité des sources arabes de sa poésie, des voix et des
expériences parcourues dans les exils, il porte à jamais le
passé et nous lance par delà la mort ce vers qui rime chez
ses passionnés :
« Et je saurai que j’ai péri et que j’ai laissé ici / Le
meilleur de moi, mon passé ».
Dina
Kabil