Al-Ahram Hebdo, Evénement | La double traversée de Darwich
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 Semaine du 13 au 19 août 2008, numéro 727

 

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Hommage. La mort du poète palestinien Mahmoud Darwich, le 9 août, à l’âge de 67 ans, au 60e anniversaire de la Nakba palestinienne, reste significative. Ses poèmes, au-delà de son renouvellement continu, ont toujours lié l’expérience individuelle à l’amour passion de la terre de l’olivier. En voici quelques vers.

La double traversée de Darwich

Il est qualifié de l’un des plus grands poètes de langue arabe contemporains, dont la poésie est marquée par les drames de l’exil et de l’occupation vécus par le peuple palestinien. Sa poésie retrace et chante la complainte de la Palestine. Depuis son célèbre poème de 1964, Saggel ana arabi (Identité) : « Inscris !/Je suis arabe sans nom de famille — je suis mon prénom/« Patient infiniment » dans un pays où tous/Vivent sur les braises de la colère », Mahmoud Darwich devient l’icône de la poésie de la résistance, l’icône de la cause palestinienne. Pourtant, pendant son riche itinéraire, il ne cesse de revendiquer le rêve de la poésie pure. Invité au Festival des musiques du monde d’Arles en juillet dernier, Mahmoud Darwich a confié préférer les thèmes universels de l’amour, la vie, la mort à ceux purement politiques de ses débuts et vouloir être lu « comme un poète », « pas comme une cause ». D’ailleurs dans son entretien avec l’éditorialiste du quotidien londonien Al-Hayat, Abdou Wazen, il insiste : « C’est un fait : je suis palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause palestinienne, je refuse qu’on ne parle de ma poésie que dans ce contexte, comme si j’étais l’historien, en vers, de la Palestine ».

Car même si Darwich est celui qui nous a largement appris et fait voir — nous les lecteurs — dans un simple poème la condensation de l’image des feuilles de l’olivier avec les bombes, l’enchevêtrement de l’image de l’amante-patrie jusqu’à l’identification, il ne se range jamais dans ce statut. Il progresse, renouvelle sans jamais frayer une voie en parallèle de l’histoire réelle du pays, comme on aime souvent à le situer. Il a fait jaillir la poésie de la résistance, dans notamment Feuilles de l’olivier (1964) et Amant de Palestine (1966) où il a forgé une nouvelle voix qui pourrait atteindre et soutenir les Palestiniens. « Une voix lyrique, saisissable et attachante. Blessée et — surtout — qui blesse », écrit le critique iraqien Kadhim Jihad dans une étude sur la poésie de Darwich. Mais c’est justement parce que la clef de cette écriture est la résistance qu’elle est devenue une poésie en révolte. Une poésie qui se retourne sur elle-même pour se renouveler à chaque fois. En effet, de nombreux critiques ont fêté la phase de subjectivité où il mettait en avant l’individualité la plus intime avec toujours en toile de fond la cause collective. C’est dans les années 1970 qu’il introduit cette double écriture, celle de « la pensée poétique paradoxale », selon l’appellation de Jihad, et qui va évoluer pour embrasser une pluralité de voix, jusqu’à sa mort.

Ainsi, dans un entretien publié dans Le Nouvel Observateur, Darwich commentait dans ces termes son tournant en faveur de la poésie, comme fête de la vie :

« Depuis que j’ai échappé à la mort en 1998 à la suite d’une opération du cœur, je sens que je rajeunis : je suis né une deuxième fois. Auparavant, j’étais obsédé dans mes poèmes par la mort. J’avais oublié de célébrer la vie et la beauté. Le paradoxe aujourd’hui, c’est que j’écris sur la beauté dans un pays où elle a été mutilée, saccagée, et où l’on vit en deçà de la vie. Je tente de compenser ce manque par la beauté que je chante dans mes poèmes. Comme un poète qui recommencerait à zéro, je m’attache à décrire la forme d’un nuage ou d’un cyprès, la fleur d’un amandier. Je me suis placé sous la protection des maîtres de la poésie arabe, mais uniquement des maîtres joyeux. Oui, j’écris en état de joie. Pas pour survivre, simplement pour vivre. Les lecteurs palestiniens qui vivent dans des conditions dramatiques ont accueilli magnifiquement ces poèmes. Lors d’une soirée de lecture à Ramallah, ils ne me réclamaient que des poèmes d’amour. Des femmes se sont mises à danser. Tous voulaient dire que l’occupation n’a pas écrasé leur humanité ». A la pluralité des sources arabes de sa poésie, des voix et des expériences parcourues dans les exils, il porte à jamais le passé et nous lance par delà la mort ce vers qui rime chez ses passionnés :

« Et je saurai que j’ai péri et que j’ai laissé ici / Le meilleur de moi, mon passé ».

Dina Kabil

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