Hommage.
La mort du poète palestinien Mahmoud Darwich, le 9 août, à
l’âge de 67 ans, au 60e anniversaire de la Nakba
palestinienne, reste significative. Ses poèmes, au-delà de
son renouvellement continu, ont toujours lié l’expérience
individuelle à l’amour passion de la terre de l’olivier. En
voici quelques vers.
L’ultime soupir de l’Arabe
Pour notre patrie
Pour notre patrie,
proche de la parole divine,
un toit de nuages.
Pour notre patrie,
distante des attributs du nom,
une carte de l’absence.
Pour notre patrie,
petite comme un grain de sésame,
un horizon céleste … et un abîme caché.
Pour notre patrie,
pauvre comme les ailes de la grouse,
des Livres saints … et une blessure à l’identité.
Pour notre patrie,
aux collines assiégées déchiquetées,
les embuscades du passé nouveau.
Pour notre patrie, butin de guerre,
le droit de mourir consumé d’amour.
Pierre précieuse dans sa nuit sanglante,
notre patrie resplendit au loin, au loin,
elle illumine alentour …
mais nous, en elle,
nous étouffons chaque jour davantage !
Tiré de Ne t’excuse pas, traduction de l’arabe d’Elias
Sanbar, Actes Sud / Sindbad, 2006.
L’éternité du figuier de Barbarie
— Où me mènes-tu père ?
— En direction du vent, mon enfant
A la sortie de la plaine où les soldats de Bonaparte
édifièrent une butte
Pour épier les ombres sur les vieux remparts de
Saint-Jean-D’Acre
Un père dit à son fils : N’aie pas peur
N’aie pas peur du sifflement des balles
Adhère à la tourbe et tu seras sauf. Nous survivrons
Gravirons une montagne au nord, et rentrerons
Lorsque les soldats reviendront à leurs parents au lointain
— Qui habitera notre maison après nous, père ?
— Elle restera telle que nous l’avons laissée mon enfant
Il palpa sa clé comme s’il palpait ses membres et s’apaisa
Franchissant une barrière de ronces, il dit :
Souviens-toi mon fils. Ici, les Anglais crucifièrent ton
père deux nuits durant sur les épines d’un figuier de
Barbarie
Mais jamais ton père n’avoua. Tu grandiras
Et raconteras à ceux qui hériteront des fusils
Le dit du sang versé sur le fer
— Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?
— Que la maison reste animée, mon enfant. Car les maisons
meurent quand partent leurs habitants
L’éternité ouvre ses portes de loin aux passants de la nuit
Les loups des landes aboient à une lune apeurée
Et un père dit à son fils
Sois fort comme ton grand-père
Grimpe à mes côtés la dernière colline des chênes
Et souviens-toi. Ici le janissaire est tombé de sa mule de
guerre
Tiens bon avec moi et nous reviendrons chez nous
— Quand donc, mon père ?
— Dans un jour ou deux, mon fils
Derrière eux, un lendemain étourdi mâchait le vent dans les
longues nuits hivernales
Et les hommes de Josué bin Noun édifiaient leur citadelle
Des pierres de leur maison
Haletants sur la route du Cana, il dit : Ici
Passa un jour Notre Seigneur. Ici
Il changea l’eau en vin puis parla longuement de l’amour
Souviens-toi des châteaux croisés
Anéantis par l’herbe d’avril, après le départ des soldats
(…)
Telle la lettre noun
dans la sourate du Rahman
Dans l’oliveraie, à l’est des sources
Mon grand-père s’est replié sur son ombre abandonnée
Aucune herbe légendaire n’y a poussé
Et le nuage des lilas
Ne s’est pas répandu sur la scène
La terre est vêtement brodée à l’aiguille du sumac dans son
rêve brisé
Mon grand-père a bondi de son sommeil
Pour arracher les mauvaises herbes de sa vigne
Ensevelie sous la rue noire
Il m’a enseigné le Coran dans le jardin de myrte, à l’est du
puits
D’Adam nous venons et d’Eve
Dans l’Eden de l’oubli
Grand-père ! Je suis le dernier des vivants dans le désert.
Montons
Entourant son nom nu de gardiens
La mer et le désert ne connaissaient
Ni mon grand-père, ni ses fils
Debout désormais, autour du noun
Dans la sourate de Rahman
Dieu, sois témoin !
Quant à lui
Né de lui-même
Enterré en lui-même près du feu
Qu’il donne au griffon de qu’il faut de secret consumé
Pour illuminer le temple
Tirés de Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ?
traduction d’Elias Sanbar, © Actes Sud 1996.