Secrétaire général adjoint au Département des opérations de
maintien de la paix de l’Onu depuis octobre 2000,
Jean-Marie Guéhenno
vient de quitter son poste, fin juillet. Il livre son
analyse des difficultés que rencontrent les opérations de
maintien de la paix dans le monde, et particulièrement au
Darfour.
« La coopération Onu-UA ne suffit pas
à surmonter les difficultés au Darfour »
Al-Ahram
Hebdo : Durant votre mandat à la tête du Département des
opérations de maintien de la paix, il y a eu une grande
expansion du déploiement des troupes de l’Onu dans les zones
de conflit du monde. Faudrait-il continuer sur cette voie ou
encourager les opérations régionales ou mixtes de maintien
de la paix, comme celles de l’Onu et de l’Union Africaine (UA)
au Darfour et au Soudan ?
Jean-Marie Guéhenno :
L’expansion significative du nombre de personnels déployés
au sein des missions de maintien de la paix, depuis que j’ai
pris la tête du Département, reflète dans une certaine
mesure la confiance que la communauté internationale a dans
cet outil. Cette expansion ne doit pas cependant conduire à
considérer le maintien de la paix comme une panacée. C’est
un outil parmi d’autres à la disposition de la communauté
internationale. Il est des situations dans lesquelles cet
outil pourrait ne pas être le plus adapté, et il ne peut en
aucun cas remplacer la volonté des parties au conflit à
construire la paix, ni la volonté politique de la communauté
internationale de les y aider. Cette expansion a également
ses limites : il devient de plus en plus difficile de
trouver des troupes bien équipées et disponibles pour un
déploiement dans des conditions parfois très difficiles.
Je ne pense pas, par ailleurs, qu’il s’agisse de choisir
entre tel ou tel modèle d’opérations ; les efforts des
Nations-Unies et des organisations régionales sont
complémentaires et nos opérations sont soumises, dans bien
des cas, aux mêmes contraintes. C’est bien le cas au
Darfour, dont il faudra tirer les leçons pour améliorer
encore notre coopération, de plus en plus étroite, avec
l’UA.
— L’opération hybride au Darfour rencontre de multiples
problèmes politiques, financiers, logistiques et de
coordination entre l’Onu et l’UA. Comment surmonter ces
difficultés ?
— Cette opération constitue une première et il est normal
que certaines procédures prennent un peu de temps à être
mises en place entre deux organisations qui ont des cultures
différentes. L’esprit de coopération qui existe entre elles
est cependant indéniable, et nous poursuivons au Darfour
comme dans d’autres théâtres en Afrique un objectif commun,
qui est de soutenir un processus de paix. Cette coopération
est nécessaire, mais ne suffit pas à surmonter les obstacles
politiques, logistiques et opérationnels auxquels est
confrontée la MINUAD. Pour cela, la Mission a besoin du
soutien non seulement des autorités soudanaises, mais aussi
de tous les Etats membres de l’UA, comme des Nations-Unies.
C’est uniquement grâce au soutien des pays contributeurs de
troupes, des principaux pays qui financent les opérations de
maintien de la paix et d’un Conseil de sécurité uni que les
moyens qui sont nécessaires pour accompagner le processus de
paix au Darfour seront réunis. Mais en dernier ressort,
l’impact de toute Mission de maintien de la paix dépend
avant tout de la volonté des parties au conflit à aller vers
la paix.
— Comment surmonter la réticence des pays membres de
l’Onu à fournir les troupes et les équipements nécessaires
pour les opérations de maintien de la paix, comme au Darfour
?
— Pour beaucoup de pays, il ne s’agit pas de réticence, mais
de l’impossibilité de déployer simultanément des troupes
dans des théâtres d’opérations de plus en plus nombreux. Les
tâches que l’on demande à ces troupes de remplir sont
également de plus en plus complexes, souvent dans des
environnements dangereux. Cependant, il me semble primordial
de continuer à rechercher une contribution aussi large que
possible à une Mission donnée, et tendre vers un équilibre
global entre pays contributeurs de troupes. C’est un message
politique très fort que de pouvoir démontrer l’engagement de
la communauté internationale entière dans la résolution
d’une crise, à travers la diversité des personnels qui y
sont envoyés. C’est aussi parfois la seule façon d’obtenir
les moyens indispensables à une opération militaire : très
peu de pays ont la capacité de fournir les bâtiments
nécessaires aux opérations maritimes de la Finul au Liban,
par exemple.
— Les opérations de maintien de la paix font face à des
problèmes de financement, les Etats-Unis notamment,
principal contributeur financier, se plaignant de la hausse
des coûts. Comment régler ce problème ?
— Il est vrai que le maintien de la paix coûte cher. Le
budget des opérations que nous gérons s’élève à près de 7
milliards de dollars, et la contribution de certains Etats
qui financent une grande part de ce budget n’est pas à
sous-estimer. Cela me semble cependant un bon investissement
: d’abord parce que, tout compte fait, ces 7 milliards de
dollars ne représentent qu’un pourcentage très faible des
dépenses militaires globales. Ensuite, parce que cet
investissement doit permettre, en accompagnant le retour de
la paix dans une région donnée, d’y créer les bases d’un
développement durable, dont le bénéfice économique, aussi
bien qu’humain, a pu être dans certains cas chiffré.
Le coût du maintien de la paix n’est cependant pas prêt de
diminuer : les moyens mis à disposition de nos Missions sont
dans la plupart des cas le strict minimum nécessaire à
l’accomplissement de leurs mandats, qui sont fixés, comme
vous le savez, par le Conseil de sécurité.
— Quels sont vos efforts pour faire face aux exactions
(violence, trafic d’armes et de diamants, viols) commises
par certains soldats des forces de l’Onu en Afrique ?
— Le secrétaire général a adopté une position de tolérance
zéro vis-à-vis de ces comportements, que nous avons
appliquée avec constance et détermination. Nous nous devons
d’exiger de tous nos personnels — pas seulement des soldats
— une conduite exemplaire. Nous avons fait de grands progrès
à cet égard, que ce soit au sujet du traitement des
allégations reçues, des procédures d’enquêtes (qui, par leur
rigueur, permettent de constituer des dossiers solides
contre ceux qui commettent ces actes répréhensibles, mais
également de préserver les individus contre des allégations
mensongères) ou du soutien que les Etats membres apportent à
nos efforts. Beaucoup reste à faire, c’est l’un des domaines
dans lesquels nous ne pouvons relâcher notre attention.
— Quels types de soutien l’Onu peut-elle apporter aux
efforts de l’UA pour africaniser les opérations de maintien
de la paix dans le continent ?
— Je ne suis pas sûr qu’« africaniser » les opérations de
maintien de la paix en Afrique soit un but en soit. S’il
s’agit de missions de maintien de la paix des Nations-Unies,
comme je l’ai déjà dit, il est important de cultiver, autant
que faire se peut, l’universalité qui caractérise
l’organisation. Cela dit, l’UA fait d’immenses d’efforts en
faveur de la résolution de conflits sur le continent
africain. Les Nations-Unies sont engagées dans un processus
de soutien à long terme des capacités de l’UA pour la
prévention et la résolution des conflits. Comme je l’ai dit
précédemment, nous poursuivons les mêmes objectifs.
— Le gouvernement de transition de la Somalie a appelé
l’Onu à envoyer une force de maintien de la paix pour
soutenir la stabilisation dans le pays. Pensez-vous que
l’Onu pourrait accepter d’envoyer une telle force ? Et
qu’est-ce qui empêche l’envoi d’une telle opération de
consolidation de la paix ?
— Le Conseil de sécurité a très récemment débattu de la
situation en Somalie. Il a entendu le représentant spécial
du secrétaire général pour la Somalie, le commissaire pour
la paix et la sécurité de l’UA et le ministre des Affaires
étrangères du gouvernement de transition. Il est important
de considérer l’ensemble des facteurs concernant le
déploiement éventuel d’une force de stabilisation en
Somalie, y compris la viabilité du processus de paix en
cours et l’adhérence des parties sur le terrain à un accord
éventuel, mais également les capacités dont cette force
devra bénéficier pour avoir l’espoir d’être effective dans
un contexte extrêmement difficile. Il est important à cet
égard de se souvenir des leçons apprises au cours des revers
dramatiques du maintien de la paix durant les années 1990,
distillées dans le rapport du panel sur les opérations de
maintien de la paix, dirigé en 2000 par Lakhdar Brahimi.
Propos recueillis par Hicham Mourad