Al-Ahram Hebdo, Idées | La Palestine était son prétexte
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 août 2008, numéro 727

 

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Idées

Hommage. Les poètes palestinien Ibrahim Nasrallah et bahreïni Qassem Haddad livrent leurs impressions et témoignages sur Mahmoud Darwich, figure emblématique de la poésie arabe. La jeune génération reconnaît aussi la grande valeur de l’auteur, dont les vers dépassent la simple poésie de la résistance.

La Palestine était son prétexte

Il a milité à plusieurs niveaux. Et comme il avait la réputation d’être un fervent militant dans la vie, il a également milité pour se forger un style d’écriture plus courageux. Tout au long de son parcours, il est de ceux qui ont réussi brillamment à se libérer de la pression de l’angoisse politique ou plus précisément de l’histoire politique. Non pas pour contourner sa responsabilité humaine vis-à-vis du drame que vit son peuple, mais pour s’ingérer davantage et fouiller avec finesse dans l’essence de son expérience tragique. Il a essayé de transcender en quelque sorte la lourdeur du lexique traditionnel pour porter celui d’une langue plus légère qui véhicule plus de profondeur et plus d’esthétisme. Darwich est l’un des rares vétérans qui prône ce mode de lutte, de militantisme. Je peux en témoigner personnellement, non pas en m’attachant au revirement de son style, mais cela est très présent lorsqu’il va à la rencontre du public lors des soirées culturelles. J’ai suivi quasiment toutes les rencontres entre l’auteur et son public dans les capitales arabes et étrangères, et les péripéties qui s’y sont déroulées. A chaque fois j’ai été ébloui de voir à quel point le public adhérait à son discours, discours qu’il modifiait au gré des contextes variés dans lesquels il était amené à s’exprimer.

Jamais dans notre histoire contemporaine je n’ai vu un poète arabe vivre l’expérience de Mahmoud Darwich, qui consistait à côtoyer son public jusqu’à flirter avec le conflit acharné. Je l’ai accompagné en 1997 dans l’ancien théâtre romain de Guerch, en Jordanie. Il a mené une assistance enthousiaste vers un nouveau mode de réflexion éclairé qui fait primer la méditation de l’image poétique sur celle du slogan politique. C’est ce soir-là où il a hérité de l’appellation « maestro des ouragans », tel le capitaine ivre à bord d’un navire égaré. Mahmoud Darwich, pendant cette soirée, a fait moult réflexions çà et là à l’adresse du public entre ses prises de parole, afin de le sensibiliser à telle ou telle signification ou connotation, ou bien au contraire pour en nier une autre. Le face-à-face a été fidèle à l’image du dialogue conflictuel entre le poète et son public. Un poète qui a tenté de formuler ses positions sans plonger dans la frénésie du public. Pendant cette soirée, le sentiment qui inquiète le poète s’est matérialisé devant moi : comment le poète peut-il être la voix de son âme tout en étant le reflet et l’expression du contexte historique dans lequel il vit ? En d’autres termes comment peut-il être populaire tout en étant à l’abri de l’autorité du public ? Ce soir-là, j’ai senti que c’est cette même inquiétude qui pousse Mahmoud Darwich à déployer un effort considérable pour amener le public à se libérer de l’enthousiasme et du joug des propos directs.

Ce soir-là, il m’a été confirmé que la distance créative entre l’expérience poétique de Mahmoud Darwich et la prise de conscience publique ne peut être comblée que par l’ajout de nouveaux textes différents. (...)

Je pense que cette équation esthétique au niveau du texte s’est déclenchée lorsque Mahmoud Darwich s’est trouvé moralement obligé de faire partie du comité exécutif de l’OLP au début des années 1990. Cette expérience, quoique de courte durée, a mis le poète sous le joug du politique. J’ai alors ressenti beaucoup de compassion pour lui, vu la difficulté de l’épreuve, peut-être parce que je connaissais bien la nature du travail politique. Mais je savais également bien combien cette expérience peut engendrer une contre-réaction et provoquer ses sentiments. Ainsi le poète a innové davantage et a créé de nouvelles méthodes de lutte pour embrasser les horizons plus larges de liberté esthétique dont on ne peut guère se passer.

Celui qui passe au crible le parcours de Darwich découvrira la profondeur des modulations de son langage poétique et détectera la transparence et le sérieux artistique dont il a fait preuve, malgré le vacarme politique de la tragédie palestinienne. Le militantisme de la forme poétique n’est pas moins noble ou moins courageux que toute autre forme de lutte. Ainsi, la poésie de Mahmoud Darwich est l’incarnation de cette maxime héritée dans les deux cultures arabe et étrangère, selon laquelle le style est la personne. Il serait alors totalement irraisonnable de ne pas étudier en profondeur l’évolution de la méthode poétique chez ce poète innovateur.

Qassem Haddad

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Pour les plus jeunes, il est unique et irremplaçable

« Il est triste d’admettre sa mort en ce moment précis », constate le poète Ibrahim Daoud, auteur de Halet machie (état d’errance, éd. Merit). « La situation en Palestine est d’une telle complexité qu’on se demande si cela n’as pas contribué à son décès, ou du moins l’ayant désespéré dans les derniers jours de sa vie. C’est en tout cas ce que j’imagine ». Fasciné par Mahmoud Darwich depuis toujours, ce poète n’en parle pas en tant qu’influence pour tout poète, mais en tant que monument visité connu et admiré pas toutes les générations. « Darwich fait partie d’un lignage de poètes qui, dans une opinion unanime, fut considéré comme la voix de la poésie arabe. A mon avis, Mahmoud Darwich est le petit fils de Imroue Al-Qays ».

L’unicité du poète palestinien fait de lui une école poétique à part, qui depuis les années 1960 présente une poésie philosophique où l’amour de la patrie prend le devant. « Darwich a une situation unique, il n’appartient pas à une école, et n’en a pas non plus créé une. C’est un cas à part, une combinaison entre la poésie politique, la philosophie de l’existence exprimées dans des vers très poétiques », explique le poète Azmi Abdel-Wahab, partisan du poème en prose et auteur de Haress al-fanar al-agouz (le vieux garde du phare, éd. Al-Dar). « Je pense qu’il est rare qu’un poète ait autant d’énergie et de création. Il est peut-être le seul poète qui a pu se dépasser lui-même dans le sens où il a une production poétique riche et variée », estime-t-il aussi.

Darwich est le symbole d’une Palestine résistante, il peint la vie, les déceptions et les souffrances d’un peuple blessé. Tout en dépassant l’étroitesse de l’histoire pour épouser une dimension plus humaine et plus esthétique. « C’est cette approche de la Palestine qui lui a valu une place considérable dans la poésie arabe, il est le fruit d’une situation spéciale, qu’il incarne et exprime dans un langage humain », décrit le poète Alaa Khaled, écrivain de poèmes en prose et auteur de Meqaadan motaqarebane (deux sièges se côtoient, éd. Charkiyyat). La beauté du langage de Darwich demeure non seulement dans sa poésie rimée, mais aussi dans sa prose à laquelle il assimile la question palestinienne. « Je pense que ce serait trop injuste de limiter le talent de Darwich à la sensibilisation palestinienne, ce n’est qu’une partie de son message poétique parmi d’autres, telle la solitude de l’être humain dans le monde, la femme, etc. », ajoute de son côté Ibrahim Daoud.

La poésie en prose de Darwich demeurera à toujours une preuve de sa richesse poétique et de sa capacité à créer une poésie unique dans toutes les formes. « La prose de Darwich n’a en aucun cas moins d’importance que sa poésie rimée. Il est avec Nizar Qabbani le père de la prose moderne », constate Azmi Abdel-Wahab.

La jeune génération des poètes égyptiens ne reste donc jamais insensible à la poésie de Darwich, bien qu’elle ne fasse pas partie de sa tradition poétique. «  Je ne peux pas nier la valeur et le talent de Mahmoud Darwich, mais je ne pense pas que ma poésie en est influencée, ni celle de ma génération de poètes », déclare le poète Yasser Abdel-Latif, auteur de Nass wa ahgar (gens et pierres, éd. à compte d’auteur).

Darwich sera à jamais un pilier poétique arabe et influencera le goût et la pensée des nouvelles générations. « L’influence de Darwich demeure dans notre fascination par sa poésie, une influence indirecte et nuancée mais qu’on ne peut pas nier. Il est difficile d’imaginer que quelqu’un puisse remplacer le vide qu’il a laissé, non seulement parce qu’il est irremplaçable, mais parce que le monde et la société changent, ainsi que nos besoins et notre conception de la poésie », conclut Alaa Khaled.

Dina Abdel-Hakim

 




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