Développement.
Une récente étude publiée par les Nations-Unies, avec pour
auteur l’économiste Hazem Al-Biblawi, explique
pourquoi les performances de l’économie égyptienne sont loin
de celles des pays asiatiques.
Un exposé accablant
L’étude
en question, publiée au mois de juillet par les
Nations-Unies, est intitulée : « La Croissance économique en
Egypte. Les obstacles et les contraintes (1974-2004) ».
L’auteur, l’économiste Hazem Al-Biblawi, plonge dans 30 ans
d’histoire moderne et contemporaine pour mettre la main sur
les maux d’une économie qui a « raté plus d’une opportunité
de développement ». Mais pourquoi parler seulement des maux
alors que l’économie égyptienne a connu une croissance
importante au cours des dernières années ? « Si tu vas voir
un médecin, il va probablement te dire ce qui ne va pas,
même si tu es en bonne santé », justifie Hazem Al-Biblawi.
Selon lui, la performance de l’économie égyptienne est moins
que satisfaisante si on la compare aux économies
prometteuses des pays de l’Extrême-Orient. « L’Egypte n’a
pas réussi à rejoindre le club des économies prometteuses
comme l’Inde, la Chine et la Corée », explique Hazem Al-Biblawi.
Pourtant, elle était bien placée pour le faire vers le
milieu du XXe siècle à une époque où on ne parlait même pas
de la Malaisie en tant que potentiel économique. Mais
pourquoi cet échec ? C’est la question à laquelle Al-Biblawi
essaye de répondre. Al-Biblawi note que vers le début du XXe
siècle, l’Egypte « avait besoin de sa propre révolution
industrielle. Cependant, 3 facteurs interdépendants ont
freiné ce processus ».
Le premier selon lui c’est l’absence de réforme
démocratique. L’Egypte dispose d’un Etat puissant qui régit
une société fragile. Les trois régimes successifs qui ont
gouverné l’Egypte depuis 1952, à savoir les régimes de
Nasser, Sadate et Moubarak, ont employé la méthode
autoritaire. Or, dans de tels régimes, l’autorité de la loi,
la transparence et le fait de demander des comptes aux
dirigeants n’existent pas. Le régime fonctionne selon des
limites qu’il définit lui-même.
Mais pourquoi des régimes non démocratiques comme Singapour
ou la Corée du Sud ont-ils réussi à créer des économies
industrialisées, alors que l’Egypte n’a pas réussi ? Selon
Al-Biblawi, les pays du Moyen-Orient souffrent d’une crise
de crédibilité. Car plusieurs promesses de développement
dans le passé n’ont pas été tenues, ce qui a laissé les
peuples indifférents et sceptiques. Hazem Al-Biblawi avance
des preuves pour appuyer son point de vue. « En Egypte,
l’élite politique est à l’écart de tout contrôle. Plusieurs
décisions importantes sont prises derrière les portes
closes. Personne ne sait exactement qui sont les
responsables qui entourent le président, lui-même à l’écart
de tout compte à rendre », affirme-t-il.
Conséquence : la qualité de gestion publique est nettement
inférieure à celle des pays du sud-est de l’Asie. La Banque
mondiale estime que si des pays du Moyen-Orient, comme
l’Egypte, avaient maintenu une qualité de gestion comparable
à l’Indonésie, à la Malaisie, aux Philippines, à Singapour
et à la Thaïlande, leur taux de croissance aurait gagné un
point de pourcentage de plus chaque année. « En l’espace de
50 ans, cela aurait créé un changement économique important
», argumente Al-Biblawi.
Mentalité rentière
Mais pourquoi les Egyptiens acceptent-ils cet abus de
pouvoir ? Où est le rôle de la société civile ? Al-Biblawi
explique cette absence de la société civile par ce qu’il
appelle « la mentalité rentière des Egyptiens ». Pendant une
vingtaine d’années, des fonds envoyés par les travailleurs
du Golfe ont afflué vers l’Egypte. Ces milliards de dollars
ont créé une classe de citoyens qui reçoit de l’argent sans
faire d’efforts ni prendre de risque. Ce fait a atténué sa
soif aux réformes, puisque cette classe est capable
d’améliorer son niveau de vie sans faire des pressions sur
le régime politique. Il faut savoir que, pendant la période
entre 1970 et 1998, les fonds provenant du Golfe
représentaient entre 7,2 et 31,6 % du PIB pour imaginer
l’ampleur du phénomène.
D’un autre côté, le régime égyptien s’est accoutumé à
recevoir des fonds provenant de l’aide internationale, juste
parce que l’Egypte occupe une position stratégique dans la
région. « C’est comme si l’Egypte recevait un loyer annuel.
Des primes sans risque et sans effort ». Hazem Al-Biblawi
explique l’impact de cette mentalité sur la prise de
décision. En avril 2006, les journaux gouvernementaux ont
annoncé l’inauguration de la plus grande usine de
liquéfaction de gaz naturel, ce qui aurait rendu l’Egypte le
6e exportateur mondial de gaz. Quatre mois plus tard, les
mêmes journaux ont annoncé l’intention du gouvernement
d’installer un réacteur nucléaire en raison d’un manque
prévu dans les ressources énergétiques. Pourquoi donc
exporte-t-on le gaz s’il est connu que les réserves en
pétrole et en gaz seront épuisées en une vingtaine ou une
trentaine d’années ? C’est en fait la mentalité rentière qui
trouve que la vente du gaz est la manière la plus facile
pour avoir des devises. Les générations à venir trouveront
d’autres rentes ! C’est donc selon Al-Biblawi une mentalité
rentière épanouie dans une société où règne un esprit qui ne
connaît pas la critique. En revanche, une société
industrielle a besoin de créativité, de vision et de prise
de risque. Al-Biblawi prouve que l’enseignement en Egypte ne
fournit pas ces qualités aux étudiants, ni même les qualités
de précision et de perfectionnisme.
On peut tout de même souligner que la période de 2004-2008 a
connu une croissance élevée, grâce à une série de réformes
économiques, en dépit de la persistance de tous les facteurs
cités par Al-Biblawi. L’auteur argumente que pendant les 30
ans qui font l’objet de cette étude, l’Egypte a connu des
périodes de croissance qui n’ont pas duré plus de cinq ans
chacune, suivies par des périodes de récession. Les mêmes
fautes se répètent. Sans le dire explicitement, il ne faut
pas espérer des miracles tant qu’une réforme politique n’est
pas à l’ordre du jour.
Salma
Hussein