Cinéma.
A sa projection au Centre de culture cinématographique, le
film Ein Chams d’Ibrahim Al-Batout a créé la surprise en
décrivant comment le naufrage peut porter en lui les germes
d’un renouvellement.
Ein Chams, une autre manière de voir
«
Le film tourné en numérique n’avait pas besoin
d’autorisation de tournage. Mais une fois transformé en
format 35 mm pour une exploitation en salles de cinéma, j’ai
demandé une licence de sortie qui est en cours d’émission
par l’Organisme de censure », a déclaré Ibrahim Al-Batout
pour dissiper les rumeurs qui circulent sur le rejet de son
film par la censure. Par ailleurs, la société Al-Arabiya de
production et de distribution a acheté les droits de le
diffuser, et bientôt il sera en salles.
En fait, la bataille d’Al-Batout est toute autre. Lauréat de
deux prix de prestige pour ce film, prix du meilleur film du
Festival de Taormina et du Festival du film arabe de
Rotterdam, mais épargné par le narcissisme de l’auteur, il
parle moins de lui que de son travail et de celui des
autres. Il a tout construit de ses propres mains avec ses
acteurs non professionnels et son équipe. « J’avais l’idée
d’une histoire, ensuite mes amis m’ont aidé à trouver des
lieux et un matériel de tournage peu coûteux. Ein Chams, le
quartier cairote où habite un ami et où il m’a offert
d’accueillir le tournage, est devenu essentiel, une souche à
partir de laquelle j’ai développé le sujet et le jeu des
acteurs dans une actualité bien définie », explique-t-il. Il
a créé une méthode avec peu de moyens pour un cinéma
moderne.
Circulation, mouvement, échange, le film Ein Chams (œil du
soleil) s’ouvre sur Ramadan, chauffeur de taxi du quartier,
qui conduit Mariam, une chanteuse, à la salle où elle entend
chanter. En cours de route, apprenant l’histoire triste de
Chams, fille de Ramadan, décédée, elle décide de chanter une
mélopée d’un martyr iraqien déplorant son triste sort. Les
personnages ont des choses à faire et les font sous l’effet
d’une sensibilité et d’un regard. C’est là que se situe la
pensée du cinéaste du film, c’est-à-dire du monde et de la
manière de le filmer. Ensuite le film prend un envol vers
l’Iraq lorsque le Dr Mariam, médecin qui assiste au chant de
Mariam, décide de partir pour l’Iraq pour étudier les cas
répandus de cancer après le bombardement des chars iraqiens
avec de l’uranium radioactif par les Américains en 2003.
Elle rencontre à l’hôpital de Bagdad des enfants atteints de
cancer. Et dans cet univers, où la mort détraque les
vivants, un soldat de marines tente désespérément
d’expliquer qu’en étant là, il ne pense qu’à sa femme qui va
bientôt accoucher. Il n’a trouvé pour armes de destruction
massive que les seuls chars iraqiens bombardés par les
Américains à l’uranium. Il rappelle la logique du système
américain qui se fabrique des arguments pour arriver à ses
fins. « Chacun est en fait dupe des arrangements et
manipulations de l’administration politique de son pays »,
souligne le cinéaste.
La caméra insiste sur une monstruosité supplémentaire, la
mère de Tayeb, un pêcheur, fouille dans les vestiges des
chars iraqiens pour dénicher des pièces à revendre. Son fils
Tayeb retourne à la pêche au terme de 12 ans d’incarcération
sous Saddam pour avoir vendu une marchandise importée. Le
tableau d’Iraq ne pourra dire que l’éparpillement, la
trahison des apparences. Ce postulat et la duplicité des
systèmes politiques forment la colonne vertébrale de la
fiction. Des populations fatiguées du Caire à Bagdad.
Cette introduction renforce le témoignage de Ramadan, le
chauffeur de taxi, et ses clins d’œil sur la mosaïque de
personnages qu’il croise ou côtoie. Il s’échine à travailler
le matin chez un privé, Sélim, un homme d’affaires, et le
soir il déambule avec son taxi pour payer les frais de
scolarité de sa fille Chams. Plutôt dépressif, Sélim est le
type de personnage anesthésié en vertu d’un mystérieux
savoir encombrant. Criblé de dettes, il côtoie Ramadan,
ruminant ses obsessions. Ce dernier essaye de l’extraire à
sa mélancolie en l’invitant à une cérémonie de mariage pour
tenter l’illumination d’une rencontre entre l’infini et le
plat, le sublime et le morne, entre un verre d’alcool et une
cigarette de hasch qu’on fixe. Dans ce monde strié de
répétitions, Chams, la fille de Ramadan, une jeune écolière,
est une créature complètement différente. Son humour a
quelque chose à voir avec une parole irrévérente dans une
culture croulant sous le poids du conservatisme. Son
imaginaire lui fait croire que toute chose est belle à rêver
et que l’existence est plate et horrible. Naïveté ou
symbolisme ? A l’évidence, l’entrecroisement des séquences
révèle la déception de l’administration politique. Les
personnages expriment leurs plaintes de la pollution, la
fraude des élections et la pauvreté. Il ne s’agit pas pour
autant de promettre des zéniths illusoires, mais d’ouvrir
dans leur horizontalité épuisante, sous leurs pieds, des
points de fuite.
Chams veut aller au centre-ville pour savourer un bonheur
rêvé. Mais Ramadan craint de s’y faire agresser par la
police dans les manifestations qui secouent la ville du
Caire. Affirmation d’une foi collective dans le déficit du
système. Apprenant que Chams est atteinte de leucémie et que
ses jours sont comptés, Ramadan l’emmène au centre-ville. A
défaut de pouvoir sortir d’eux-mêmes, les hommes inventent
des endroits rêvés, se débattant entre une marche solitaire
et l’envie de lutter pour écrire une nouvelle histoire de
leurs pays.
Amina
Hassan