Cinéma.
Créatif dans la comédie Assef ala al-izaag (désolé pour le
dérangement), Ahmad Helmi plaque les velléités du réalisme
pour trouver une illumination dans un passé réinventé.
Retour vers le futur
Ahmad
Helmi, on l’a compris, n’arrête pas de surprendre dans des
rôles comiques variés. Depuis le succès de Zarf Tareq
(imprévu), Matab sénaï (perturbation) et Kida Réda (cela est
satisfaisant), il mérite l’étiquette d’artiste majeur mise
au goût du jour par la critique. Cette fois, il est unique
dans Désolé pour le dérangement, où il incarne un jeune
souffrant d’amnésie, engagé pourtant dans un avenir qui
prolonge le passé. A ce niveau, deux courants contraires se
rencontrent dans une profondeur mystérieuse.
Hassan (Ahmad Helmi), ingénieur en aéronautique, penché sur
son ordinateur dans sa chambre, écrit une lettre au
président de la République, lui expliquant qu’il souffre
d’agression de la part de son entourage, qui ne comprend pas
son génie, mais qu’il persévère dans son projet d’inventer
un carburant à prix modique pour les avions. Un projet pour
lequel il demande un financement de l’Etat. Le premier
mouvement du film ne quitte pas l’intérieur de cette
chambre, où Hassan tourne et retourne autour de son projet
qu’il raconte dans une centaine de lettres au président. Le
second mouvement qui couvre les deux tiers du film se passe
dans les endroits où Hassan invente des histoires sur des
rapports de proximité ou de répulsion avec des personnages
qu’il rencontre au hasard de ses déplacements. Le film mêle
deux récits sous forme d’un diptyque : un jeune préoccupé
par son projet du futur, mais en même temps déconcerté dans
la tourmente de l’incompréhension des autres. C’est la
magnifique allégorie du jeune tourné vers l’avenir mais en
même temps, tel un vieil homme, est chargé d’un fardeau. Le
vieil homme c’est son père, Salah (Mahmoud Hémeida), avec
qui il entretient un discours commentant les distorsions du
présent, et le fardeau des difficultés qui affligent le
pays. Le montage épouse l’ambition de Hassan de raconter une
histoire qu’il revit en racontant. Est touchante,
l’innocence vibrante de ce jeune qui restitue l’ancien à
travers son père pour combler un manque historique. A un âge
sans perspective, sans avenir et menacé d’amnésie, c’est
dans l’ancien que Hassan cherche matière à inventer. Dans
une réflexion lucide, son père lui dit : « Ne me dis pas que
ta mère est l’Egypte. Ta mère est malade ». Dans ce cas, la
grande histoire qu’enregistre le film, ce sont les effets
des actes singuliers de Hassan qui se révèle schizophrène.
Aventure qui s’avère aussi séduisante que dangereuse, le
scénario exposant alternativement ces deux influences qui
conduisent Hassan d’un saut dans le passé, dans un présent
où il se sent déconnecté. S’introduisant dans deux mondes
étrangers communiquant comme par magie, on ne saura en effet
qu’avec un peu de retard qu’il en détient les clés par la
scission de son personnage. L’apparence de cohérence qu’il
affiche est mise en doute par sa mère (Dalal Abdel-Aziz),
inquiète de le voir effleurer la folie.
Curiosité du projet
La comédie naît par l’entrée par effractions dans les mondes
du réel et de l’imaginaire, étrangers l’un à l’autre. D’où
la curiosité du projet : on ne sait pas si c’est une comédie
ou un drame, fantastique et réalisme, dépression et
euphorie, désir et abattement, tout communique avec tout en
un raccord. Cela sert au cinéaste Khaled Mareï de montrer
Hassan tantôt en un simple d’esprit, tantôt en génie. A
partir de cette position intermédiaire, un retrait autorise
à ne plus le voir comme une évidence, mais comme une énigme
à déchiffrer, en revisitant les lieux et les gestes.
Le père est en réalité mort, l’effort de Hassan de le
restituer dans le présent consiste à capter dans le passé
des bribes, des moments de détresse et d’espoir naissant.
Cet espoir se concrétise dans une idylle inventée avec une
jeune fille (Menna Chalabi) qu’il croise dans une cafétéria.
Convertir le passé en un présent vibrant, au plus près des
corps et des affects singuliers, et voilà qu’on franchit un
pas vers la lumière, imitant celle des premiers projecteurs
à l’aube du cinéma.
Le temps du film est unique : un présent élargi par le
retour en avant d’un passé qu’il a su accueillir. Le père,
capitaine-pilote, est là pour court-circuiter l’intériorité
et l’extériorité de Hassan au plus près des affects, le
pousser plus vers la réalisation de son projet inventif.
Inventer le temps imaginaire où passé et présent
s’inquiètent mutuellement est la grande leçon de Désolé pour
le dérangement. Ce n’est pas dans la posture d’un cancre,
capable de gags injustifiés, dans un monde irrité, hébété
que Ahmad Helmi se répète. Aux coups de cymbales, il préfère
la corde tendue et vibrante de la variation de rôles, de
film en film.
Amina
Hassan