Le reggaeman ivoirien Tiken Jah
Fakoly dénonce avec ses musiciens du Djalys la
corruption, la pauvreté et les restes du colonialisme. Il
vient de passer par l’Egypte, invité vedette de la dernière
Fête de la musique.
Griot, rasta et indigné
Dans le lobby à la décoration sage de l’hôtel Flamenco de
Zamalek, Tiken Jah Fakoly détonne et étonne. Au bout de ses
dreadlocks épaisses se balancent un coquillage cori et un
bijou en argent qui représente l’Afrique. Son corps massif
peine à s’installer confortablement dans le boudoir de
l’hôtel, un peu trop étriqué pour sa stature. Tiken Jah
Fakoly, de son vrai nom Doumbia Moussa, est le chanteur de
reggae ivoirien de la nouvelle génération. Sacré trois fois
disques d’or en France pour les opus Françafrique, Coup de
gueule et L’Africain, et vainqueur d’une victoire de la
musique, sa réputation artistique est déjà largement
établie. Invité d’honneur du CFCC (Centre Français de
Culture et de Coopération) du Caire dans le cadre de la Fête
de la musique, son groupe s’est produit pour l’occasion sur
la scène de la Citadelle, devant des centaines de fans
échevelés. Mais son histoire commence bien loin des lumières
scintillantes qui ponctuent la nuit cairote, dans une petite
ville du Nord-ouest de la Côte-d’Ivoire.
Le jeune Doumbia Moussa, à la mort de son père en 1987,
décide de déserter les salles de cours pour se consacrer à
sa musique, le reggae. Sa passion pour le reggae, il la
doit, assez logiquement, aux Jamaïcains cultes de l’époque
comme Bob Marley ou Burning Spear, mais pas uniquement. Une
anecdote assez savoureuse explique en partie sa passion pour
ce genre de musique : « Quand j’avais 10 ans, je dansais
très bien, à tel point que pendant les soirées dansantes du
samedi soir, les gens s’arrêtaient pour me regarder. J’avais
horreur de ça, donc, j’ai décidé d’arrêter de danser,
définitivement. Puis, j’ai découvert le reggae, où chacun
peut danser tranquillement dans son coin, et j’ai trouvé ça
extraordinaire ! ». Au début, ses velléités artistiques sont
largement contrecarrées par sa famille, qui le pousse à
ramener de l’argent au bercail. « Ils se sont tous cotisés
pour que je puisse démarrer un petit business. Je vendais
des produits électroménagers, des pagnes et des cigarettes
entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée voisine ». Mais le hic
le voilà : il gagnait effectivement bien sa vie, et sa
famille l’encourageait d’autant plus. « Alors j’ai décidé de
perdre de l’argent, d’être déficitaire pour qu’on me laisse
tranquille », explique-t-il, goguenard. C’est chose faite,
il cesse d’être le pourvoyeur de fonds de la famille et
monte un groupe, de bric et de broc. « Je n’avais pas
d’instrument, alors, j’ai fabriqué une pédale de batterie en
bois, et j’ai passé au peigne fin la ville pour dénicher des
musiciens, ou en tout cas des gens qui avaient déjà touché à
un instrument ». Voilà comment le groupe Djalys est né.
Djalys veut dire « griot », celui qui est le garant de la
tradition orale, qui détient l’histoire de la ville. « Je me
suis rendu compte que les chants des reggaemen jamaïcains
dénonçaient des cas d’inégalité, d’injustice que j’observais
chaque jour dans ma ville », raconte-t-il, soudain grave. Le
premier concert de Djalys en 1991, après deux ans de
répétitions acharnées, est un véritable succès local. La
population accroche, et petit à petit c’est l’ensemble des
Ivoiriens qui voient en Tiken Jah Fakoly un porte-parole qui
chante leurs maux quotidiens : la pauvreté, la corruption et
les restes encore frais du colonialisme. Le discours
politique de Tiken Jah Fakoly se radicalise en 1993, alors
que des dictateurs en puissance se font la guerre sur les
cendres encore chaudes de Félix Houphouët-Boigny, l’ancien «
père de l’indépendance ivoirien ». Cet ancien chef d’Etat
ivoirien, contesté par les uns, appuyé par les autres, avait
quand même tissé des liens très étroits, surtout
économiques, avec la France, et avait participé au
soi-disant « miracle ivoirien ». Sa succession par Henri
Konan Bédié mettra à sac l’union ivoirienne en montant de
toute pièce le concept d’« ivoirité » qui divisera les
Ivoiriens et lui permettra de se maintenir un temps au
pouvoir. « C’est en 1996 que j’ai été connu en
Côte-d’Ivoire, au moment où le peuple commençait à en avoir
vraiment assez des hommes politiques ».
En 1999, un couple d’amis français du chanteur organise son
premier concert en Europe, sur une péniche parisienne aux
abords de la bibliothèque François Mitterrand. A partir de
là, le succès est à portée de main. Ils enchaînent avec un
concert à la Boule Noire, toujours à Paris, à l’issue duquel
ils signent avec une petite maison de production, Globe
Musique. Lors de son rachat par Sony, Tiken Jah Fakoly et
son groupe survivent à l’écrémage de leur nouvelle maison de
production et signent deux albums sous ce label. Puis,
lorsque son contrat d’exclusivité arrive à expiration, Tiken
Jah Fakoly est signé par Barclay. Trois albums en tout, et
trois disques d’or. Pendant ce temps, la situation en
Côte-d’Ivoire ne cesse de se dégrader. L’idée de l’ivoirité
a fait son chemin dans les consciences et différentes
ethnies se massacrent. « J’ai beaucoup dénoncé ce concept,
dont l’unique but était de diviser pour mieux régner »,
explique-t-il calmement. « On avait déjà été divisés par le
tracé hasardeux des frontières, je refusais qu’on nous
divise à nouveau. Comme j’ai dit que je comprenais les
rebelles des Forces Nouvelles qui se battaient contre le
gouvernement de Laurent Gbagbo, on m’a assimilé à eux ». Le
conflit politico-militaire de 2002 entraîne l’installation
d’une force d’interposition française, l’opération Licorne,
à Bouaké, dans le but de calmer le jeu entre les rebelles au
nord et les forces pro-gouvernementales au sud. « Je
n’arrive pas à comprendre l’hypocrisie française. Ils ont
rapatrié les ressortissants pendant que les Ivoiriens se
massacraient, puis on a dit que c’était pour s’interposer
entre les forces en conflit. En fait , c’était pour protéger
les intérêts français, les champs de café et de cacao, les
entreprises ». Pour le chanteur, la décolonisation n’est pas
encore achevée, car les grandes entreprises françaises ont
toujours la mainmise sur les richesses du pays. « On nous a
donné une photocopie de l’indépendance ! », s’insurge Tiken
Jah Fakoly, en s’enfonçant un peu plus dans le canapé
étroit. « On ne peut pas habiter sur l’un des continents les
plus riches du monde, et être les plus pauvres. Il y a quand
même là un paradoxe. On a des diamants, on a de l’or, on a
du cobalt, du pétrole partout », poursuit-il. Interrogé sur
la nouvelle loi très décriée de Nicolas Sarkozy sur
l’immigration choisie, le chanteur ne cache pas sa colère :
« C’est une insulte. Ça veut dire qu’on va choisir des gens
qui vont apporter quelque chose à la France, des élites dont
l’expertise devrait apporter à l’Afrique et non à l’étranger
». Visiblement emporté, il ajoute : « Si aujourd’hui deux ou
trois présidents africains regardent Sarkozy dans les yeux
et lui disent : arrête de jouer au con, il va arrêter. Car
généralement, l’Occidental est comme un aveugle qui danse.
Il faut que tu le touches pour qu’il s’aperçoive qu’il n’est
pas tout seul ». Logiquement, le chanteur s’insurge contre
la dette que les pays occidentaux demandent à certains pays
africains de rembourser. Il a collé cette colère sur des
partitions pour l’album Drop the Debt (Annulons la dette)
créé à l’initiative de l’association alter mondialiste ATTAC
(Association pour la Taxation des Transactions pour l’Aide
aux Citoyens). Il y condamne le remboursement de la dette
des pays africains, arguant que « si on fait le calcul,
l’Afrique a été réduite en esclavage pendant 400 ans,
colonisée pendant des décennies. Elle est condamnée à faire
des travaux forcés … Je pense que si on devait sortir la
facture, c’est l’Occident qui serait redevable »,
conclut-il, convaincu.
Le temps file, encore quelques minutes en compagnie du
chanteur pour le faire réagir sur les élections
présidentielles américaines qui seront peut-être remportées
par le candidat noir Barack Obama. « Si Barack Obama devient
le nouveau chef d’Etat américain, cela va changer le regard
de tout le monde à l’encontre des Noirs, qui sont vus comme
des descendants d’esclaves, des colonisés, même des
sous-hommes dans certains pays ». Et d’ajouter : « C’est
l’aboutissement du combat de Malcolm X, mais pour l’Afrique,
ça ne va pas changer grand-chose. Obama sera tellement
occupé à réparer les erreurs de son prédécesseur, qu’il se
battra d’abord pour les Américains. Il nous balancera
certainement quelques dollars pour la lutte contre le sida,
le développement, ces billets verts qui seront encore une
fois avalés par nos dirigeants. On doit uniquement attendre
cette fierté », dit le chanteur sur un ton peu optimiste,
pour ne pas dire réaliste.
Louise Sarant