Paysans.
Un village du gouvernorat de Béheira est dans un état de
frayeur depuis 2005 suite à des heurts avec un puissant
propriétaire terrien. Reportage.
Sarando vit dans la terreur
A
20 kilomètres de Damanhour, dans le Delta, s’étend Sarando.
Pour accéder à ce village, il faut emprunter un long chemin
escarpé. Les rues et les champs sont déserts. Connu par ses
cultures de blé et de coton, Sarando a été en 2005 le
théâtre de heurts entre les paysans et le chef d’une
puissante famille locale dénommé Salah Nawwar. Ce dernier,
qui a vu ses terres confisquées par la réforme agraire dans
les années 1950, avait décidé de récupérer ses biens. Après
différentes tentatives rebutées par la justice civile, Salah
Nawwar décide d’employer les grands moyens, mobilisant pas
moins d’une centaine d’hommes de main pour déloger les
petits exploitants. Les paysans répondent alors aux
violences, et la confrontation tourne à la bataille rangée.
Un membre de la famille de Nawwar est tué, des dizaines de
paysans arrêtés. Certains, pour ne pas être arrêtés ont
quitté le village laissant derrière eux femmes et enfants.
Les affrontements ont conduit à la destruction de plusieurs
tracteurs et un certain nombre de voitures de la famille
Nawwar. 8 paysans sont condamnés à 15 ans de prison et 17
sont acquittés de même que leur avocat (accusé d’incitation
aux troubles). Le gouverneur militaire décide de ratifier le
verdict contre les 8 condamnés, mais il refuse de ratifier
les verdicts d’acquittement. Le procès est transféré à la
Cour suprême de sûreté de l’Etat de Damanhour qui vient
cette semaine de confirmer l’acquittement des 17 paysans et
de l’avocat, Mohamad Abdel-Aziz Salama.
Aujourd’hui, Sarando est un village fantôme. Les champs ne
sont plus recouverts de verdure à cause de la pénurie d’eau.
Les ruelles serpentées qui traversent le village sont
désertes et les fenêtres des maisons fermées. Les paysans
gardent le silence. Une infime minorité d’entre eux accepte
de parler. Avec un regard inquiet, Sabrine Abdallah ouvre la
porte de sa maison. Construite en terre cuite, la maison est
entièrement vide. Il n’y a pas de meubles et seuls quelques
vêtements sont suspendus aux murs. Le fils de Sabrine,
Mohamad Radi, fait partie des 8 paysans condamnés à 15 ans
de prison. Depuis les événements de mars 2005, Sarando vit
dans la terreur. « Les paysans ont peur des hommes de Salah
Nawwar qui viennent de temps en temps au village pour les
frapper et les empêcher d’aller aux champs, ou pour les
obliger à signer des documents et renoncer aux terrains.
Nous avons refusé de céder à ces demandes, et c’est pour
cette raison que Nawwar et sa famille ont ouvert les portes
de l’enfer devant nous », affirme Sabrine. Et d’ajouter : «
J’ai 4 enfants, et mon mari est mort dans un accident en
Libye. Mohamad était ma seule chance. Mais il a quitté le
village après le verdict du tribunal. Il n’a absolument rien
fait. Les hommes de Nawwar ont relevé son nom et l’ont
inclus à une liste de personnes qu’ils ont remise à la
sécurité de l’Etat. Ils voulaient me faire un chantage pour
que je quitte mon terrain ». Quelques moments passent et
Sabrine reçoit la visite de son frère Mohamad. Il fait
partie des 17 paysans acquittés. Pourtant, Mohamad n’est pas
satisfait du verdict. « Ce verdict ne résout pas le problème
des paysans. Nous sommes toujours sous la menace de Nawwar
et on ne sait pas jusqu’à quand on pourra se défendre »,
affirme Mohamad. Sabrine décide d’aller appeler d’autres
habitants du village pour leur demander de parler aux médias
et de faire valoir leur cause. A quelques pas de la maison
de Sabrine, au milieu des champs, se trouve la maison de
Saniya Mohamad, 75 ans. Sa fille Samah, âgée de 15 ans
seulement, avait elle aussi été arrêtée et accusée
d’incitation aux troubles avant d’être acquittée. Saniya se
rappelle, les larmes aux yeux, le jour des affrontements. «
Ce jour-là des hommes sont venus et ont enlevé mon autre
fille, Fatma, alors qu’elle préparait le pain avec moi.
Pendant 7 jours, je n’ai pas vu ma fille. Ils voulaient me
faire un chantage pour m’obliger à renoncer au terrain au
profit de Nawwar, mais j’ai refusé et ils ont fini par
libérer ma fille », explique-t-elle. Et d’ajouter : « Les
hommes de Salah Nawwar affirment qu’ils vont nous écraser
comme des cafards ». La maison de Saniya se remplit de
femmes qui viennent exprimer leurs souffrances. Certaines
n’ont pas revu leurs maris depuis 2005 et n’ont pas de
ressources pour vivre. D’autres ont dû faire sortir leurs
enfants de l’école pour qu’ils travaillent avec elles afin
de subvenir aux besoins de la famille.
Les imbroglios de la réforme agraire
La Révolution de 1952 a confisqué les grands propriétaires
terriens et a distribué les terrains aux paysans. Salah
Nawwar en faisait partie. Ses terrains ont été placés sous
la tutelle de l’Etat dans les années 1950. Et les paysans
qui y travaillaient se sont vu accorder des contrats «
d’exploitation » par l’Organisme de la réforme agraire en
échange d’un loyer annuel de 16 L.E. par feddan. Cependant,
sous Sadate, la tutelle imposée à certains terrains a été
levée. Nawwar loue alors ses terrains aux paysans (qui
continuent à verser de l’argent à l’Organisme de la réforme
agraire). Il décide d’augmenter les loyers, mais les paysans
refusent d’obtempérer. Nawwar porte plainte et obtient des
jugements en faveur de l’expulsion des paysans qui ne paient
pas. C’est en tout cas la version avancée par les proches de
Salah Nawwar. « Ces terrains nous appartiennent. Le problème
est que les organisations des droits de l’homme qui se
solidarisent avec les paysans les incitent à se soulever.
Nous ne sommes pas contre les paysans et ce n’est pas vrai
que nous voulons les déloger », affirme Ahmad Nawwar, fils
de Salah. Il nie les accusations portées contre lui, selon
lesquelles il aurait coupé l’eau aux paysans pour les
obliger à partir. « La pénurie d’eau est un problème dont
souffre le village en général. Nous n’y sont pour rien »,
assure Ahmad Nawwar.
Les ONG se mobilisent
Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont
déclaré leur solidarité avec les paysans de Sarando, dont le
Centre Hicham Moubarak des droits de l’homme, le Centre
Nadim pour le traitement et la réadaptation psychologique,
le Centre de la terre, le Centre égyptien pour les droits de
l’homme et le Réseau arabe pour l’information sur les droits
de l’homme. Le Centre de la terre a lancé un appel à toutes
les forces nationales, partis politiques, associations et
institutions impliqués dans les droits de l’homme pour
demander aux responsables d’intervenir pour arrêter «
l’injustice » subie par la population de Sarando et mettre
fin à leur expulsion de leurs terres.
Le cas de Sarando n’est pas unique. Dans d’autres régions du
Delta, des heurts, parfois très violents ont lieu entre
paysans et propriétaires terriens depuis la promulgation
d’une loi libéralisant les loyers agricoles dans les années
1990 et remettant en cause la réforme agraire de Nasser, car
le gouvernement est bien décidé à s’ouvrir à l’économie de
marché. 4 500 procès sont en attente de jugement devant les
tribunaux. Si la loi autorise les anciens propriétaires à
récupérer leurs terres séquestrées, ils doivent en théorie
proposer prioritairement aux exploitants de les racheter.
Face à la libéralisation des loyers qui ont connu une
explosion, les petits paysans se trouvent dans un dilemme. «
Ce qui se passe à Sarando est le reflet de l’incohérence et
de l’inconsistance des politiques de l’Etat égyptien qui a
tourné le dos aux principes de la Révolution », affirme
Hussein Abdel-Razeq, secrétaire général du Parti du
Rassemblement unioniste progressiste (UPI, gauche). Et de
préciser que l’Etat est passé abruptement du socialisme au
libéralisme et à l’économie de marché sans remédier aux
failles d’une telle transformation. Et ce sont les pauvres
qui sont laissés pour compte. « Toutes les forces populaires
et les partis politiques doivent agir pour que l’affaire de
Sarando soit une question d’opinion. Car les pressions c’est
la seule carte pour les sauver ». La situation reste
précaire à Sarando. Elle peut régénérer à tout moment.
Ola
Hamdi