Pays du Golfe.
Sortir de l’économie de rente. C’est le mot d’ordre des
maîtres de l’or noir. Ils semblent être sur la bonne voie
avec leurs acquisitions dans les capitaux des grands groupes
mondiaux.
La vie de l’après-pétrole
Cynisme
ou pas, l’envolée des prix du baril de pétrole qui a dépassé
cette semaine la barre des 145 dollars a ses bienfaits …
Alors que nombre de pays sont pris dans cette hausse
vertigineuse, les pays du CCG surfent sur la vague des
pétrodollars qui devraient grimper de près de 75 % en 2008
pour atteindre 636 milliards (selon le rapport hebdomadaire
du cabinet d’experts koweïtien Al-Shall à la veille de la
Conférence internationale sur le pétrole à Djedda).
Comment gèrent-ils leurs revenus pétroliers au XXIe siècle,
avant l’inéluctable tarissement de leurs puits de pétrole ?
Les Etats du Golfe ont appris la leçon après les deux chocs
pétroliers de 1970 et 80. Ils savent désormais qu’ils n’ont
plus le privilège de gaspiller leur argent. La solution ?
Sortir à tout prix de l’économie de rente. Comment ? Outre
les placements financiers qui doivent prendre
progressivement le relais de l’or noir, c’est le temps
d’élaborer des stratégies économiques selon une lecture
attentive de l’avenir, visant avant tout la «
diversification de leurs économies » soit à l’étranger
(acquisitions de sociétés), soit sur place (places
financières, infrastructures et services). Les flux de la
manne pétrolière (364 milliards de dollars en 2007) ne
pouvant plus être pompés uniquement dans la région, les
monarchies du Golfe se sont lancées dans des acquisitions de
sociétés, surtout européennes.
Géopolitique oblige également. Après le 11 septembre,
celles-ci ont trouvé des difficultés à entreprendre leurs
projets à l’extérieur, jusqu’alors protégés par les
Etats-Unis, qui ont gelé, suite à cet événement, une partie
des avoirs arabes pour cause de sécurité nationale !
L’exemple du refus du Congrès américain à DP World, après
son rachat de l’opérateur portuaire mondial P & O, de gérer
6 ports américains en est le plus flagrant. Cette crise de
confiance les a poussés à diriger intelligemment leur regard
vers des participations de plus en plus accrues dans les
capitaux des entreprises mondiales. Et depuis, les compteurs
d’acquisitions arabes de firmes occidentales s’affolent.
Paradoxe à signaler : bien que la percée remarquable des
fonds souverains arabes sur leur marché inquiète les
Occidentaux en y redoutant des objectifs politiques, les
exemples d’acquisitions n’en manquent pas, quel que soit le
secteur considéré. S’ils n’étaient pas en pleine asphyxie,
ces marchés occidentaux auraient-ils accepté cette bouffée
d’oxygène des fonds arabes ?
L’année 2007 à elle seule a témoigné d’une pluie de
pétrodollars en Occident. La société saoudienne Sabic
(figurant dans le top 10 de la chimie mondiale) rachète la
division plastique de l’américain General Electric pour 11,6
milliards de dollars, s’intégrant ainsi en aval dans le
marché européen (après avoir repris en 2006 la filiale
anglaise de l’américain Huntsman Petrochemicals pour 700
millions de dollars et en 2002 le néerlandais DSM
Petrochemicals pour 2,2 milliards d’euros). Le Fonds
d’investissement de Doubaï (DIC) s’invite à une part non
négligeable du groupe de défense et d’aéronautique EADS
(3,12 %). La Bourse de Doubaï est présente dans le capital
du joyau de la finance mondiale Nasdaq, et avec Qatar, dans
le London Stock Exchange. Le Fonds Abu Dhabi Investment
Authority (ADIA) s’acquiert 4,9 % de la plus grande banque
américaine Citigroup, en injectant 7,5 milliards de dollars,
suivi en janvier 2008 par le Fonds koweïtien Kuwait
Investment Authority qui y a acheté l’équivalent de 3
milliards de dollars d’actions, et deux milliards dans
Merrill Lynch & Co. L’année 2008, qui n’est encore qu’à un
peu plus de sa moitié, semble cacher pas mal de surprises.
Le directeur de Total est en contact avec des fonds du Golfe
pour une participation cumulée maximale de 10 % de ces
derniers dans ce groupe pétrolier et gazier mondial.
Outre l’Europe, en Afrique du Nord, de Tanger à Tripoli, les
investisseurs du Golfe n’ont pas peur de se lancer dans des
projets, surtout dans l’immobilier, le tourisme et les
mégacentres commerciaux. On y assiste à un raz-de-marée de
pétrodollars. Le volume des investissements des Emirats, à
eux seuls, en Algérie pourrait atteindre 50 milliards de
dollars jusqu’à 2010. L’Afrique du Sud se trouve également
prisée. Les télécommunications et la gestion portuaire sont
sur leur champ de tir. La victoire en 2007 de l’émirati DP
World, l’un des leaders mondiaux de la gestion portuaire, à
remporter du français Bolloré (pourtant implanté depuis plus
de 80 ans au Sénégal) la concession pour 25 ans du port à
conteneurs de Dakar, ou encore le rachat de l’opérateur de
téléphonie mobile panafricain Celtel par le koweïtien MTC en
2005 (pour 3,36 milliards de dollars) illustrent
l’engouement des sociétés arabes pour cette partie de la
planète.
Devenir des places financières mondiales
Parallèlement à leurs investissements à l’étranger, les
gouvernements du Golfe et de l’Arabie saoudite, dont les
élites ont, pour la plupart, eu une formation dans les
universités occidentales, injectent une partie de leurs «
pétromilliards » dans des créneaux locaux. But visé :
diversification de l’économie vers l’industrie, les
infrastructures et les services, dont les revenus devraient
compléter le plus tôt possible la rente pétrolière et créer
des emplois pour les jeunes. Le calcul est simple : En
attirant dans la région les firmes occidentales, celles-ci
généreront une activité économique, sociale et culturelle
qui attirera des touristes haut de gamme dont les dépenses
ajouteront à la prospérité de la zone. Les yeux de l’Arabie
saoudite et du Bahrein sont rivés sur la sidérurgie et
l’aluminium. Les Emirats arabes unis et le Qatar ont misé
sur le tourisme, l’éducation et la recherche. Le Louvre ou
la filière de la Sorbonne d’Abou-Dhabi témoignent d’un «
recyclage culturel » de la manne. La régression de la part
du secteur des hydrocarbures dans le PIB de ces pays
attestent cette volonté de sortir de la dépendance
énergétique (elle est passée par exemple aux EAU de 70 % au
milieu des années 1970 à 35 % en 2007 et a atteint au
Bahrein 25 %). Selon le cabinet Mckinsey, 3 200 milliards de
dollars seront placés dans le Golfe d’ici à 2020. Par
ailleurs, le rêve de devenir des places financières
mondiales trouve sa place sur la liste des ambitions des
maîtres arabes de l’or noir. Et si Doubaï remplaçait un jour
Wall Street ? Une question qui a sans doute effleuré leur
esprit.
Désertiques soient-ils, ces pays tentent d’avoir des pieds
dans le sable. Etant conscients que le vieux mythe d’un
pouvoir pétrolier inébranlable, à savoir, des réserves
pléthoriques, n’existe plus. Jusqu’ici, les réalités
assurent qu’ils sont sur la bonne voie. Même si l’avenir
s’annonce encore de leur côté, avec un prix du baril à 300
dollars, si l’Iran arrêtait sa production, selon Chakib
Khelil, président de l’Opep.
Dira
Maurice