Urbanisme .
Le gouvernorat du Caire vient de lancer un concours
international pour la réalisation d’un projet concernant la
réutilisation du pont d’Aboul-Ela. Cet ouvrage de valeur
historique est de nos jours fragmenté, abandonné et en très
mauvais état.
Aboul-Ela retrouve enfin sa splendeur
Le
pont est un lieu urbain exceptionnel et privilégié. Il peut
être défini avant tout comme le prolongement de la rue. Mais
il est en plus une œuvre d’art, un élément romantique et un
médiateur : il regroupe ce qui est séparé ; il relie ce qui
s’oppose ; il crée la liaison entre deux rives, deux
réalités, et ce faisant, il transforme et la distance et
l’espace. Il donne aussi à une ville son épaisseur
relationnelle, et par conséquent culturelle. Et c’est dans
ce contexte qu’il est prévu de réutiliser le pont d’Aboul-Ela.
Le concours international lancé par le gouvernorat du Caire
vise à décider une adaptation convenable pour relancer la
mémoire du pont d’Aboul-Ela démantelé et entreposé depuis
1998. Outre ce concours, le gouvernorat du Caire a déjà
formé un comité pour déterminer une réutilisation adaptée de
ce pont historique. Ce comité était chargé d’étudier les
meilleurs endroits où le pont pourrait être transporté,
ainsi que les activités convenables dans lesquelles il peut
être utilisé.
Parmi les endroits proposés pour y déplacer le pont figure
surtout l’emplacement devant le World Trade Center, à
Maspero, pas très loin de son lieu original. Quant aux
activités qui peuvent s’y dérouler, on s’est inspiré des
idées que beaucoup de pays ont faites avec leurs ponts
historiques. On a proposé entre autres de le transformer en
un atelier pour les peintres, une salle d’exposition, un
restaurant sur le Nil ... « J’étais parmi les membres du
comité formé par le gouvernorat du Caire. A mon avis, la
meilleure réutilisation pour le pont est de lui restituer sa
fonction originale, c’est-à-dire qu’il soit toujours pont.
S’il est difficile de garder sa fonction originale, on peut
le transformer en un pont pour piétons, sinon de le
réutiliser dans une activité patrimoniale qui cadre avec sa
mémoire du pont », propose le Dr Soheir Zaki Hawas,
professeur d’architecture à la faculté de polytechnique, de
l’Université du Caire, et vice-président de l’Organisme
national de la coordination urbaine.
Une idée ancienne
L’idée de la réutilisation du pont d’Aboul-Ela a été déjà
lancée il y a une dizaine d’années. Au départ, le ministre
de la Culture, Farouk Hosni, avait proposé (avant le
déplacement du pont en son endroit actuel) de le transformer
en un lieu de rencontre des peintres, tout en y installant
des boutiques et une cafétéria. Il a même supposé son
déplacement face à l’hôtel Marriott à Zamalek ou à celui de
l’ex- Méridien à Garden City. « Ce pont doit rester au
Caire. Mon rêve serait qu’il soit transformé en terrasse,
lieu agréable pour les flâneurs. Il y a si peu de zones
piétonnières au Caire ! (...) Je suggère que tout le monde
soit sensibilisé à cette cause et que nous amassions des
fonds à cet effet. Il faudrait peut-être que le gouvernement
lui-même y participe », dit-il depuis plus de 16 ans. Et
depuis aucune étape n’a été réalisée. L’idée a été en fait
suspendue par les responsables des ponts et chaussées,
dit-on, pour pouvoir accomplir les travaux du réaménagement
de la corniche du Nil. Ces travaux sont maintenant achevés,
le gouvernorat du Caire a relancé l’idée de la réutilisation
du pont historique.
Témoin d’une histoire originale
Le pont d’Aboul-Ela, de 274,5 mètres de longueur et de 12
mètres de largeur, reliait autrefois le quartier populaire
de Boulaq (c’était le port principal de la capitale) et le
quartier résidentiel de Zamalek. Il doit son nom au sultan
Aboul-Ela qui possède une mosquée dans le quartier même. On
l’appelait également pont de Boulaq, et après la Révolution
il a pris aussi le nom de 26 Juillet. D’aucuns suggèrent que
Boulaq vient de Beau Lac, appellation qui aurait été donnée
lors de l’Expédition de Bonaparte.
Ce pont caractéristique a été mis en œuvre entre 1908 et
1912 par la compagnie française Fives-Lille, qui avait une
filiale au Caire, à Maadi. Fives-Lille est aussi l’une des
deux compagnies réalisatrices du pont d’Alexandre III, le
plus beau de Paris. Le pont d’Aboul-Ela n’a pas été dessiné
par Gustave Eiffel (le concepteur de la célèbre tour
parisienne de son nom) comme le croient beaucoup de gens. Le
vrai concepteur du pont d’Aboul-Ela est l’ingénieur William
Donald Scherzer (1858–1893). Il est l’inventeur du pont
basculant, le pont levant roulant*. Le Pegasus Bridge de
Bénouville a été construit d’après son système. Il a
participé entre autres à la construction du Cermak Road
Bridge à Chicago en 1906.
Il faut aussi noter que le concepteur du pont, c’est-à-dire
William Donald Scherzer, ne s’est pas suicidé — comme
raconte la légende — le jour de l’inauguration du pont en
1912, parce qu’il a découvert une faute de construction,
interdisant au pont de s’ouvrir à la circulation fluviale,
rumeurs sans fondements historiques. « Cette légende n’est
pas vraie, parce que d’abord William Scherzer est mort avant
l’inauguration du pont, et puis ce dernier n’avait pas de
défauts à l’époque. Il s’ouvrait à la circulation fluviale
pour des années, mais après un certain temps, à cause d’une
érosion très forte et la puissance des courants du fleuve,
le pont s’est arrêté de s’ouvrir », affirme le Dr Soheir
Hawas.
N’étant pas encore centenaire, le pont d’Aboul-Ela n’est pas
classé site antique et ne dépend pas du Conseil Suprême des
Antiquités (CSA). Il est seulement inscrit sous
l’appellation de patrimoine historique.
Il correspond à un genre de pont dit « basculant », ou
encore « levant ». La construction de ce pont en Egypte à
l’époque avait beaucoup d’indices historiques. « C’est l’un
des ponts les plus caractéristiques de l’Egypte pour sa
forme, son histoire et ses mémoires avec de célèbres
personnalités égyptiennes et étrangères. Il représente un
genre très important des constructions métalliques au monde
au début du XXe siècle. En fait, les ponts sont parmi les
constructions qui montrent la progression de l’Egypte ou
n’importe quel autre pays au début du siècle dernier »,
souligne Soheir Hawas.
Aboul-Ela était un pont routier où passaient les voitures et
les piétons côte à côte. Le tramway aussi passait sur le
pont depuis la rue Fouad Ier (aujourd’hui rue 26 Juillet)
jusqu’au quartier de Zamalek. Dans les années 1990, ce pont
a gêné les responsables à tel point que l’on a pensé à le
revendre en lots aux ferrailleurs, pour fluidifier la
circulation parce que ce pont empêchait le trafic et gênait
la circulation, comme ils prétendaient. Et puis le pont ne
pouvait supporter de surpoids, même si auparavant, les poids
lourds y étaient interdits de circuler. C’est ainsi qu’est
venue l’idée de le déplacer en 1998 surtout après la
construction du pont de 15 Mai de 4,5 kilomètres de
longueur.
Une intervention urgente
Aujourd’hui, les vestiges du pont démantelé sont entreposés
dans la région de Maspero, sur la corniche du Nil, non loin
du pont d’Imbaba. Une dizaine d’années sont passées. De
grandes parties se sont donc rouillées et d’autres ont été
détruites par le fait du mauvais stockage. Conséquence : la
longue durée du rangement n’est pas du tout dans l’intérêt
du pont fabriqué en acier. « Il faut sauver immédiatement ce
pont très caractéristique. Le fer nécessite des travaux
d’urgence d’entretien périodique pour qu’il ne soit pas
oxydé. Combien a coûté le démantèlement du pont et combien
coûtera sa reconstruction ? D’où viendront ces sommes qui
affectent le budget du pays au moment où les grands projets
industriels et de services affrontent des difficultés ? Si
l’on a perdu un grand nombre de notre patrimoine de ponts
métalliques qui se trouvent sur le Nil, il faut sauver ceux
qui subsistent. Il faut préparer un plan à long terme pour
l’entretien et la restauration de ces ponts de valeur
historique et technique », regrette Ahmad Nawwar, haut
responsable au ministère de la Culture.
Certains prétendent en outre que des parties du pont ont
fait l’objet de vol lors ou après son déplacement. Mais
est-ce vrai ? On ne saurait la réponse que lors de sa
reconstruction. « Il est sûr et certain que le pont d’Aboul-Ela
aura besoin de nouvelles parties pour qu’il soit prêt à être
réutilisé. On aura par exemple, sans doute, besoin de
nouvelles bases sur lesquelles on peut le reconstruire ...
Cela sera donc un mixage de pièces anciennes et d’autres
nouvelles. Mais on ne peut pas confirmer maintenant s’il y a
des parties qui ont été perdues ou non. Le pont se compose
en fait de plusieurs parties volumineuses dont je ne connais
pas le nombre. Chacune de ces parties porte un chiffre ou
quelques signes ... C’est-à-dire le pont est documenté et on
découvrira si quelque chose a été volé », estime Soheir
Hawas. Mais est-ce que ce pont presque centenaire arraché
depuis une dizaine d’années retrouve cette fois-ci la vie ?
Amira Samir
* Un pont levant désigne généralement un pont dont le
tablier est mobile en hauteur.