Al-Ahram Hebdo, Une | Aboul-Ela retrouve enfin sa splendeur
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 Semaine du 9 au 15 juillet, numéro 722

 

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Dossier

Urbanisme . Le gouvernorat du Caire vient de lancer un concours international pour la réalisation d’un projet concernant la réutilisation du pont d’Aboul-Ela. Cet ouvrage de valeur historique est de nos jours fragmenté, abandonné et en très mauvais état.

Aboul-Ela retrouve enfin sa splendeur

Le pont est un lieu urbain exceptionnel et privilégié. Il peut être défini avant tout comme le prolongement de la rue. Mais il est en plus une œuvre d’art, un élément romantique et un médiateur : il regroupe ce qui est séparé ; il relie ce qui s’oppose ; il crée la liaison entre deux rives, deux réalités, et ce faisant, il transforme et la distance et l’espace. Il donne aussi à une ville son épaisseur relationnelle, et par conséquent culturelle. Et c’est dans ce contexte qu’il est prévu de réutiliser le pont d’Aboul-Ela.

Le concours international lancé par le gouvernorat du Caire vise à décider une adaptation convenable pour relancer la mémoire du pont d’Aboul-Ela démantelé et entreposé depuis 1998. Outre ce concours, le gouvernorat du Caire a déjà formé un comité pour déterminer une réutilisation adaptée de ce pont historique. Ce comité était chargé d’étudier les meilleurs endroits où le pont pourrait être transporté, ainsi que les activités convenables dans lesquelles il peut être utilisé.

Parmi les endroits proposés pour y déplacer le pont figure surtout l’emplacement devant le World Trade Center, à Maspero, pas très loin de son lieu original. Quant aux activités qui peuvent s’y dérouler, on s’est inspiré des idées que beaucoup de pays ont faites avec leurs ponts historiques. On a proposé entre autres de le transformer en un atelier pour les peintres, une salle d’exposition, un restaurant sur le Nil ... « J’étais parmi les membres du comité formé par le gouvernorat du Caire. A mon avis, la meilleure réutilisation pour le pont est de lui restituer sa fonction originale, c’est-à-dire qu’il soit toujours pont. S’il est difficile de garder sa fonction originale, on peut le transformer en un pont pour piétons, sinon de le réutiliser dans une activité patrimoniale qui cadre avec sa mémoire du pont », propose le Dr Soheir Zaki Hawas, professeur d’architecture à la faculté de polytechnique, de l’Université du Caire, et vice-président de l’Organisme national de la coordination urbaine.

 

Une idée ancienne

L’idée de la réutilisation du pont d’Aboul-Ela a été déjà lancée il y a une dizaine d’années. Au départ, le ministre de la Culture, Farouk Hosni, avait proposé (avant le déplacement du pont en son endroit actuel) de le transformer en un lieu de rencontre des peintres, tout en y installant des boutiques et une cafétéria. Il a même supposé son déplacement face à l’hôtel Marriott à Zamalek ou à celui de l’ex- Méridien à Garden City. « Ce pont doit rester au Caire. Mon rêve serait qu’il soit transformé en terrasse, lieu agréable pour les flâneurs. Il y a si peu de zones piétonnières au Caire ! (...) Je suggère que tout le monde soit sensibilisé à cette cause et que nous amassions des fonds à cet effet. Il faudrait peut-être que le gouvernement lui-même y participe », dit-il depuis plus de 16 ans. Et depuis aucune étape n’a été réalisée. L’idée a été en fait suspendue par les responsables des ponts et chaussées, dit-on, pour pouvoir accomplir les travaux du réaménagement de la corniche du Nil. Ces travaux sont maintenant achevés, le gouvernorat du Caire a relancé l’idée de la réutilisation du pont historique.

 

Témoin d’une histoire originale

Le pont d’Aboul-Ela, de 274,5 mètres de longueur et de 12 mètres de largeur, reliait autrefois le quartier populaire de Boulaq (c’était le port principal de la capitale) et le quartier résidentiel de Zamalek. Il doit son nom au sultan Aboul-Ela qui possède une mosquée dans le quartier même. On l’appelait également pont de Boulaq, et après la Révolution il a pris aussi le nom de 26 Juillet. D’aucuns suggèrent que Boulaq vient de Beau Lac, appellation qui aurait été donnée lors de l’Expédition de Bonaparte.

Ce pont caractéristique a été mis en œuvre entre 1908 et 1912 par la compagnie française Fives-Lille, qui avait une filiale au Caire, à Maadi. Fives-Lille est aussi l’une des deux compagnies réalisatrices du pont d’Alexandre III, le plus beau de Paris. Le pont d’Aboul-Ela n’a pas été dessiné par Gustave Eiffel (le concepteur de la célèbre tour parisienne de son nom) comme le croient beaucoup de gens. Le vrai concepteur du pont d’Aboul-Ela est l’ingénieur William Donald Scherzer (1858–1893). Il est l’inventeur du pont basculant, le pont levant roulant*. Le Pegasus Bridge de Bénouville a été construit d’après son système. Il a participé entre autres à la construction du Cermak Road Bridge à Chicago en 1906.

Il faut aussi noter que le concepteur du pont, c’est-à-dire William Donald Scherzer, ne s’est pas suicidé — comme raconte la légende — le jour de l’inauguration du pont en 1912, parce qu’il a découvert une faute de construction, interdisant au pont de s’ouvrir à la circulation fluviale, rumeurs sans fondements historiques. « Cette légende n’est pas vraie, parce que d’abord William Scherzer est mort avant l’inauguration du pont, et puis ce dernier n’avait pas de défauts à l’époque. Il s’ouvrait à la circulation fluviale pour des années, mais après un certain temps, à cause d’une érosion très forte et la puissance des courants du fleuve, le pont s’est arrêté de s’ouvrir », affirme le Dr Soheir Hawas.

N’étant pas encore centenaire, le pont d’Aboul-Ela n’est pas classé site antique et ne dépend pas du Conseil Suprême des Antiquités (CSA). Il est seulement inscrit sous l’appellation de patrimoine historique.

Il correspond à un genre de pont dit « basculant », ou encore « levant ». La construction de ce pont en Egypte à l’époque avait beaucoup d’indices historiques. « C’est l’un des ponts les plus caractéristiques de l’Egypte pour sa forme, son histoire et ses mémoires avec de célèbres personnalités égyptiennes et étrangères. Il représente un genre très important des constructions métalliques au monde au début du XXe siècle. En fait, les ponts sont parmi les constructions qui montrent la progression de l’Egypte ou n’importe quel autre pays au début du siècle dernier », souligne Soheir Hawas.

Aboul-Ela était un pont routier où passaient les voitures et les piétons côte à côte. Le tramway aussi passait sur le pont depuis la rue Fouad Ier (aujourd’hui rue 26 Juillet) jusqu’au quartier de Zamalek. Dans les années 1990, ce pont a gêné les responsables à tel point que l’on a pensé à le revendre en lots aux ferrailleurs, pour fluidifier la circulation parce que ce pont empêchait le trafic et gênait la circulation, comme ils prétendaient. Et puis le pont ne pouvait supporter de surpoids, même si auparavant, les poids lourds y étaient interdits de circuler. C’est ainsi qu’est venue l’idée de le déplacer en 1998 surtout après la construction du pont de 15 Mai de 4,5 kilomètres de longueur.

 

Une intervention urgente

Aujourd’hui, les vestiges du pont démantelé sont entreposés dans la région de Maspero, sur la corniche du Nil, non loin du pont d’Imbaba. Une dizaine d’années sont passées. De grandes parties se sont donc rouillées et d’autres ont été détruites par le fait du mauvais stockage. Conséquence : la longue durée du rangement n’est pas du tout dans l’intérêt du pont fabriqué en acier. « Il faut sauver immédiatement ce pont très caractéristique. Le fer nécessite des travaux d’urgence d’entretien périodique pour qu’il ne soit pas oxydé. Combien a coûté le démantèlement du pont et combien coûtera sa reconstruction ? D’où viendront ces sommes qui affectent le budget du pays au moment où les grands projets industriels et de services affrontent des difficultés ? Si l’on a perdu un grand nombre de notre patrimoine de ponts métalliques qui se trouvent sur le Nil, il faut sauver ceux qui subsistent. Il faut préparer un plan à long terme pour l’entretien et la restauration de ces ponts de valeur historique et technique », regrette Ahmad Nawwar, haut responsable au ministère de la Culture.

Certains prétendent en outre que des parties du pont ont fait l’objet de vol lors ou après son déplacement. Mais est-ce vrai ? On ne saurait la réponse que lors de sa reconstruction. « Il est sûr et certain que le pont d’Aboul-Ela aura besoin de nouvelles parties pour qu’il soit prêt à être réutilisé. On aura par exemple, sans doute, besoin de nouvelles bases sur lesquelles on peut le reconstruire ... Cela sera donc un mixage de pièces anciennes et d’autres nouvelles. Mais on ne peut pas confirmer maintenant s’il y a des parties qui ont été perdues ou non. Le pont se compose en fait de plusieurs parties volumineuses dont je ne connais pas le nombre. Chacune de ces parties porte un chiffre ou quelques signes ... C’est-à-dire le pont est documenté et on découvrira si quelque chose a été volé », estime Soheir Hawas. Mais est-ce que ce pont presque centenaire arraché depuis une dizaine d’années retrouve cette fois-ci la vie ?

Amira Samir

* Un pont levant désigne généralement un pont dont le tablier est mobile en hauteur.


 

Aussi vieux que le Nil

L’histoire des ponts en Egypte est plus que millénaire.

Le plus vieux pont connu sur le Nil dans l’histoire de l’Egypte est celui de Samannoud, dans le Delta, placé sur la célèbre voie d’Horus entre la Palestine et la Libye. Construit sur la branche de Damiette, les Grecs l’appelèrent Sebennytos et les Coptes, Djemnouti. Samannoud eut une très grande importance sous la XXXe dynastie.

Au XIIIe siècle, le sultan Saleh Negmeddine Ayyoub établit le premier pont au Caire reliant l’île à la ville. Il avait fait acheter un grand nombre d’esclaves sur les marchés de Damas et de Bagdad, et il logea ses esclaves dans des casernements construits sur l’île de Roda en face de la ville du Caire. Le premier pont du Caire était fait avec des péniches.

Après avoir créé un nouveau centre-ville pour Le Caire, sur la rive est du Nil, le khédive Ismaïl et ses successeurs ont vu l’importance du renouveau et l’explosion de la construction de ponts de grande longueur en Egypte. Le XIXe siècle connut la naissance de nombreux ponts en Egypte et tout particulièrement au Caire et dans le Delta. Le plus célèbre pont du Caire fut celui du khédive Ismaïl, connu plus tard sous le nom du pont de Qasr Al-Nil. Le premier pont de Qasr Al-Nil, inauguré en 1864, avait 390 mètres de long. Il fut réalisé par le ministère des Travaux publics dirigé par Linant de Bellefonds qui fit appel à la compagnie française Fives-Lille pour mener à bien cette construction. C’était une élégante construction métallique posée sur huit piles rectangulaires de maçonnerie. Aux deux extrémités du pont furent placer les quatre lions qui avaient été tout d’abord destinés à encadrer la statue de Mohamed Ali à Alexandrie. En 1920 et en 1933, ce pont fut restauré et totalement reconstruit en 1931. Le pont moderne de Qasr Al-Nil a toujours les quatre lions, ses quatre gardiens à ses extrémités. Ils sont restés le symbole des grandes réalisations françaises dans l’Egypte du XIXe siècle.

Avant la construction du pont de Choubra, ce quartier était relié au Caire par un passage à niveaux, puis par un pont étroit enjambant les voies ferrées. Par la suite, un superbe et large pont à structures métalliques fut construit par M. Prompt, inspecteur des ponts et chaussées de France pendant son séjour en Egypte. M. Prompt fut administrateur des chemins de fer, des télégraphes et du port d’Alexandrie, entre 1888 et 1900.

La légende attribue à Gustave Eiffel (1832-1923) la construction des ponts de Zifta et de Mansoura (Talkha).

Il y avait beaucoup d’autres ponts métalliques sur le bord du Nil, citons le pont d’Al-Galaa, pont d’Al-Zamalek (qui était le premier à être démantelé pour construire le pont de 15 Mai). Le grand pont historique d’Imbaba, construit en 1890, est une vraie œuvre d’art, dont une partie a été transportée pour construire un petit pont à Damiette (lire encadré) .

A. S. 

 

Et Damiette
aussi retrouve son pont

Les souvenirs des habitants de la ville de Damiette sont liés à ce fameux pont mobile qui relie les deux rives du Nil depuis plus de 80 ans. Combien de fois n’ont-ils pas admiré la scène de son ouverture pour faire passer les bateaux ? Combien de fois n’ont-ils pas nagé sous ses piliers ? Sans oublier les concours de plongée qu’organisaient les jeunes à partir de son plus haut point. Les vieux habitants se souviennent aussi des longues heures passées sur le pont pour contempler « l’eau rouge » comme ils l’appellent (l’eau de la crue) qui coulait sous le pont avant la création du Haut-Barrage d’Assouan. Ils se souviennent aussi des dauphins qui passaient sous le pont lors de l’ouverture annuelle du barrage de Farascour.

L’architecture de ce pont est admirable. Sa largeur est plutôt destinée au passage des trains avant le dédoublement des rails des voies ferrées pendant la deuxième moitié du XIXe siècle. Selon l’ouvrage d’Amin pacha Sami, L’évaluation du Nil, publié en 1937, le pont de Damiette y a été installé en 1927. Dans ce livre, l’auteur expose l’historique de tous les ponts qui surplombaient le Nil à cette époque. Le pont de Damiette n’est en fait qu’une partie du grand pont d’Imbaba qui date des années 1890. Le pont d’Imbaba a été coupé en deux, une partie est restée dans son emplacement au Caire, l’autre a été transportée sur le Nil en destination de la ville de Damiette. Le pont d’Imbaba a été construit par La Maison Day dé et pillé sur une longueur de 495 mètres pour relier les deux rives du Nil, à Imbaba, à Guiza. Alors une partie de 170 mètres de longueur seulement fut transportée à Damiette.

En 2003, le pont a été vendu dans une adjudication contre une somme de 200 000 L.E. A l’époque, on a jugé le fait d’une ignorance des valeurs historiques.

Le nouveau gouverneur de Damiette a pris une décision en 2007 considérant le pont comme un monument historique appartenant au gouvernorat de Damiette. Il a été aussi décidé le transfert du pont vers son nouvel emplacement sur la corniche de Damiette, pour être transformé en un site touristique, une bibliothèque flottante ainsi qu’une salle d’exposition pour les différents genres d’arts. Les visiteurs pourront ainsi feuilleter les bouquins, assis confortablement sur la corniche du Nil.

Le pont a été transporté sur une distance de 2 km flottant sur le Nil sans le découper. En effet, les responsables ont tenu à le préserver tel quel pour ne pas lui porter préjudice. Ces travaux ont alors nécessité une technique de haut niveau ainsi qu’une grande expertise. Aujourd’hui, le pont trône sur la corniche de Damiette en face de la bibliothèque Moubarak. Les travaux vont bon train pour préparer son inauguration lors de la fête nationale du gouvernorat l

Racha Darwich

 

 




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