Exposition.
A la galerie Ofoq, des œuvres d’artistes arabes et italiens
se juxtaposent. Mettant en relief les influences des deux
rives de la Méditerranée.
Mondes analogiques
«
L’art est universel. On m’a demandé une fois de rédiger mon
curriculum vitae, dans ma langue maternelle. C’est alors que
j’ai découvert que tous les chemins mènent à Rome. Car cette
ville a laissé en moi plein de traces. Un mélange
d’expériences et de sensations », exprime l’artiste
libanaise Randa Berouti, dans le catalogue de l’exposition
Artistes arabes, entre l’Italie et la Méditerranée. (une
exposition itinérante qui a déjà eu lieu au Liban et en
Syrie, avant de stationner en Egypte).
Cette attirance pour l’Italie et Rome particulièrement,
étant La Mecque des plasticiens, est partagée par d’autres
artistes arabes, égyptiens, libanais et syriens, lesquels
participent à la même exposition se déroulant à la galerie
Ofoq, annexée au musée Mahmoud Khalil.
Conçue par la curatrice italienne Martina Corgnati, celle-ci
vise à rapprocher les artistes de part et d’autre de la
Méditerranée. Il fallait aussi rompre avec l’académisme
italien. « On ne cherchait pas à opposer orientalisme et
occidentalisme, ni nationalisme arabe et européanisme. Mais
il faut tenir compte aussi que l’Italie nous a tous marqués
de par ses courants artistiques et ses technicités »,
introduit la curatrice dans le catalogue.
Cet estime partagé entre Egyptiens et Italiens remonte
notamment à 1908. Car, plusieurs professeurs italiens sont
venus travailler à l’école des beaux-arts de Darb Al-Guemmez
au Caire. Ensuite, a été fondée l’Académie des arts au
Caire, en 1929, par l’Italien Ortorino Bicchi (1878-1949).
Les œuvres de Bicchi étaient davantage une source
d’inspiration pour Ragheb Ayyad (1892-1982). Ce dernier a
d’ailleurs obtenu une bourse d’études à Rome en 1924. Son
œuvre exposée actuellement à Ofoq n’est pas en fait sans
révéler une autre influence italienne, celle de Ferrazzi
(1891-1978).
Les séjours de Adel Al-Siwi à Milan à partir de 1980
marquent une rupture décisive dans sa carrière, témoignant
de son désir de liberté. En Italie, Al-Siwi a fait la
connaissance de plusieurs artistes dont notamment Renzo
Ferrari. « Il m’a appris surtout l’académisme pictural et le
déchiffrage du tableau », dit-il. Cela est bien évident en
voyant les deux œuvres exposées d’Al- Siwi et Ferrari. Dans
Des rois disparus, inspiré du monde bruyant et chaotique du
Caire, Al-Siwi met en scène cinq rois morts qui, selon
l’artiste, « sont dépassés par le temps. Des fantômes du
passé qui nous font penser à un présent incertain ».
Autre
recherche plus personnelle et féminine se dégage des
peintures de Gazbia Sirry laquelle a effectué ses études à
l’Académie égyptienne à Rome, en 1952. Avec un style qui
transcende toute étiquette, l’œuvre de Gazbia Sirry est
comparée, dans l’exposition, à celle de l’artiste Renato
Guttuso (1911-1987). Avec ses couleurs audacieuses et
vivantes, Sirry s’évade et nous emmène en escapade, en des
lieux privilégiés. Des lieux d’où se dégage une essence
méditerranéenne. Car, ce n’est pas le site qui intéresse
l’artiste, mais plutôt le mélange des lieux et des hommes.
Ceux-ci ne laissent guère deviner s’ils sont des Occidentaux
ou des Orientaux, gisant au bord de la mer ou dans la
vacuité du désert. Ils sont toujours les mêmes et c’est «
leur essence » que Gazbia Sirry essaie de capter, touchant
les deux bords du figuratif et de l’abstrait, du géométrique
et du poétique.
Poursuivant sa quête inlassable « d’horizons nouveaux », le
peintre Farghali Abdel-Hafiz investit les dimensions
picturales de son œuvre, de manière singulière, afin de
rendre à « son Alexandrie » son passé, son présent et son
avenir. Abdel-Hafiz, qui a étudié à l’Académie des arts de
Florence dans les années 1960, est proche techniquement
parlant de son homologue italien Giovanni Colacicchi.
De Florence, est aussi invité Giuseppe Migneco (1900-1992)
dont l’œuvre juxtapose les toiles de Hamed Eweis. Ce dernier
a aussi touché de près à l’art italien depuis sa
participation à la Biennale de Venise, en 1952.
Ces deux figures de proue de la peinture moderne, Eweis et
Migneco, placent au premier plan la classe paysanne et
ouvrière.
Sculptures méditerranéennes
Outre les peintures et collages, s’étalent de remarquables
sculptures. Celles en bois et bronze du Syrien Moustapha Ali
jouxte celles de l’Italien Pier Giorgio Balocchi, en marbre
noir et blanc. C’est au début des années 1990 que Moustapha
Ali a décidé de partir pour l’Italie, à la recherche de
nouvelles sources d’inspiration.
Avec sa pièce Des signes échangés sans histoire, regroupant
trois statuettes dressées en bronze, il se rapproche du
style de Giorgio Balocchi. La sculpture de ce dernier, en
modulations plastiques de mesure rigoureuse, est pure et
classique.
Les créatures de la Libanaise Marya Kazoun marchent sans
arrêt et sans but, avec l’espoir de créer un monde où tout
va bien. quelque chose les rapproche de celles sans pieds de
Franco Losvizzero. Celui-ci met à nu la distorsion mentale
des êtres par le biais d’un jeu mécanique modifiable et
déplaisant.
Autant
d’idées riches en souvenirs et en similitudes.
Névine Lameï