Cinéma.
La sortie de la comédie Hassan et Morcos dans les salles
suscite une polémique houleuse. Cinéphiles et intellectuels
sont en émoi.
Entre briser et alimenter les tabous
Débats, colère, suspicions, appels au boycott : un véritable
tollé secoue la communauté religieuse depuis l’annonce de la
sortie du film, présentant un message qualifié par certains
de controversé.
Le film aborde l’entente entre deux personnages de
confession différente : Hassan, à l’origine prêtre chrétien,
joué par Adel Imam, et Morcos, un musulman modéré caché sous
l’image d’un penseur chrétien, joué par Omar Al-Chérif, et
ce sont ces identités simulées qui posent problème.
La diffusion du film a soulevé des réactions acerbes chez
les différentes couches intellectuelles et religieuses en
Egypte, surtout sur les différents sites Internet. Elle n’a
eu d’antécédents que lors de la diffusion d’un autre film au
fond religieux, Baheb Al-Cima (j’aime le cinoche), de Leïla
Elwi et Mahmoud Hémeida (2004).
La toile d’Internet était dès lors à l’affût pour accueillir
et réfléchir les débats relatifs au film. Le rôle d’un
prêtre interprété par Adel Imam est désapprouvé par les
internautes et les intellectuels. Imam a consulté à
plusieurs reprises le pape pour mieux entrer dans la peau du
personnage, comme il s’est penché sur des ouvrages
ecclésiastiques.
Résultat : un groupe de jeunes contestataires s’est
constitué sur le Facebook sous le titre Nidaë lel Moslemine
: qatéo al-massihi Adel Imam (Appels aux musulmans :
boycottez Adel Imam, le chrétien), pour dénoncer
l’initiative du comédien. D’autres sont allés jusqu’à
organiser des sondages sur Internet pour collecter les voix
accusant Imam d’apostasie, parce que, dans la majorité des
scènes du film, il est vêtu de la longue soutane noire des
prêtres et porte autour du cou une grande croix pectorale !
Même motif de l’indignation de certains membres de Magmaa
Al-Bohous Al-Islamiya (Centre des recherches islamiques).
Une indignation toutefois qui surprend d’autant plus que
d’autres comédiens ont incarné des personnages de religion
différente de la leur, notamment dans Baheb Al-Cima
d’Oussama Fawzi.
Quant au cheikh Khaled Al-Guindi, il a avoué avoir rejeté la
consultation d’Imam jugeant « par conviction qu’un film
pareil pourrait susciter les controverses et causer la
confusion chez certains ».
De même, pour certains critiques, le film a nui au message
de l’unité patriotique déjà réalisée en Egypte, au lieu de
lui profiter. Ne niant pas la délicatesse du sujet, Youssef
Maati, scénariste du film, insiste sur le fait que : «Il
incombe aux stars de la stature de Adel Imam d’interpréter
ces rôles, amenant le public réticent à les tolérer ». Pour
sa part, la confrérie des Frères musulmans a qualifié le
film de « chargé d’incertitudes ». Certains hommes de
religion ont même été plus radicaux, appelant la semaine
dernière à interdire la programmation du film aussi bien en
Egypte que dans les pays musulmans. La projection du film au
Koweït ainsi qu’aux Emirats est encore sujet au doute.
Sérénité officielle
Quant à Adel Imam, fort du soutien des organisations
chrétiennes et certaines entités musulmanes en Egypte, ainsi
que de ses amis cinéastes, il a nié aux critiques
l’intention de provoquer les groupes religieux musulmans en
incarnant le rôle d’un prêtre. Pourtant, son message est
clair : « Musulmans et chrétiens se partagent la citoyenneté
dans leur patrie et la même destinée et sont appelés de ce
fait à s’unir pour améliorer et protéger leur futur commun,
explique-t-il tout en exprimant sa grande surprise de cette
vague de critiques. Et d’ajouter : « Je suis habitué à me
trouver du jour au lendemain sujet à des critiques aussi
violentes et parfois fanatiques, comme dans le cas de mes
rôles épineux dans des films tels que Al-Irhabi (le
terroriste) ou Toyour Al-Zalam (chauves-souris de
l’obscurité). Mais cette fois, être accusé d’apostasie pour
avoir interprété un homme de religion chrétien me rend
perplexe et ahuri ». Il émet, toutefois, une mise en garde
contre la manipulation d’une telle conjoncture au profit de
ceux qui veulent nuire à l’image de l’islam et des Arabes.
En fait, cette controverse a plutôt profité à la propagande
du film. Mais, loin du niveau artistique du film, Hassan et
Morcos peut marquer une nouvelle phase dans les relations
entre Al-Azhar et l’Eglise copte vis-à-vis des œuvres
cinématographiques. Ils s’accordent à prévenir contre « la
controverse entourant le film qui pourrait être
préjudiciable aux relations religieuses respectueuses entre
les institutions ainsi qu’entre les concitoyens », selon la
déclaration de Dr Gharib Chama, l’un des oulémas d’Al-Azhar.
Une
attitude, pour le moins, fort
louable.
Yasser Moheb