Al-Ahram Hebdo, Visages | Mounir Neamatalla, L’éthique dans le business 
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 juillet 2008, numéro 724

 

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Visages

Mounir Neamatalla a une démarche originale. En bon homme d’affaires, il veut concilier profit et développement, salariat et collaboration, hôtellerie et écologie dans l’un des derniers paradis du désert : Siwa.  

L’éthique dans le business  

Mounir Neamatalla est un romantique. C’est aussi un rêveur. Sa romance, c’est restituer Le Caire des charrettes, un temps où les ânes étaient plus nombreux que les voitures, où l’air était pur et les rues silencieuses. Son rêve, c’est de pouvoir un jour boire l’eau d’un Nil aux reflets clairs et limpides. Plus à l’ouest, dans le désert, il veut « faire de Siwa un modèle pour l’Egypte et de l’Egypte un modèle pour le monde ».

Il a pu débusquer l’ouverture contemporaine de Siwa sur l’Egypte et le monde moderne. La route qui la relie à la côte ne s’ouvre qu’en 1985 et la télévision n’apparaît qu’en 1987. Avant cela, les contacts et les échanges entres Siwis et autres Egyptiens étaient rares, restreints à quelques habitués.

Située à 300 km au sud de Marsa Matrouh et à 80 km de la frontière libyenne, elle fait partie de ces lieux encore préservés des constructions modernes. Celles-là mêmes qui réussirent à transformer la côte méditerranéenne en une longue barre de béton. « Terre en friche, Siwa fait partie de ces lieux où l’on se sent connecté à la nature, où les stations d’essence n’ont pas encore remplacé les oliveraies centenaires », explique-t-il.

Touché par la beauté des lieux, Mounir Neamatalla s’y rend la première fois en 1995, en tombe amoureux et décide de lancer un vaste programme de développement durable. La nature le séduit, tout comme les forces occultes. « Siwa était un centre d’oracles, Siwa est un centre d’oracles : ce n’est pas une hallucination », proclame-t-il. Alexandre le Grand, Cléopâtre ou Platon y sont venus interroger l’oracle d’Amon, reconnu dans le monde hellénistique comme l’un des plus grands : « Celui dont la vision dépassait l’infini », aimait dire Platon. Aujourd’hui, il n’y a plus d’oracle, « mais les êtres sensibles se nourrissent toujours des énergies de ce lieu ». Mounir Neamatalla s’en inspire également dans sa visée de répandre la beauté au gré des énergies et des reliefs des lieux.

Son message consiste en ceci : « Respect de la planète, gestion de nos ressources avec sagesse. Car l’humain est une toute petite partie du monde, et aujourd’hui, nous sommes obligés de changer : la terre a ses limites ». S’il regrette Le Caire d’antan, il lui confère tout de même une force d’attrait, une puissance culturelle incomparable. Il a vécu à New York dix ans dans ce qui est désormais un quartier huppé de Manhattan, il aime Paris et ses côtés romantiques, s’y rend plusieurs fois par an.

Après de brillantes études aux Etats-Unis, il retourne au Caire où il est un des premiers à développer le microcrédit, notamment au quartier informel de Manchiyet Nasser. Le recyclage est désormais rationalisé, organisé, plus efficace. Il crée également un dispensaire en association avec Mère Thérésa, finance des campagnes de vaccinations par le biais d’EQI (Environmental Quality International, une société de conseils qu’il crée en 1981), redonne un toit au Festival soufi de Aïd Al-Siyaha. La liste de ses contributions à un monde meilleur « rempli de bonheur » est longue, trop longue pour être énumérée. A chaque fois cependant, l’initiative est couronnée de succès.

Sa conception du progrès est simple : ce n’est pas une rupture, c’est une continuité. « Le progrès, c’est prendre en compte à la fois le passé, le présent et le futur (…). Le passé ne doit pas être oublié, il doit nous inspirer ». Homme d’actualité, il aime le présent, mais l’on sent quelques regrets dans sa parole sur un ancien temps où « les rapports à la nature étaient plus simples ».

Urbain de naissance et paysan d’adoption, il aime la nature et la ville, le contraste qu’elles offrent lorsqu’on voyage. « La nature est nos racines, elle nous permet un vrai lien avec la terre », avec tout ce qui n’est pas artificiel. Les villes, il les aime si elles possèdent « une aura » : pas toutes ont ce privilège. « Même si Le Caire se dégrade, il possède cette aura, cette beauté qu’est son héritage culturel énorme ». Pour freiner la dégradation qu’il déplore, il préconise une diversité d’approches et d’actions. Personnellement, il trouve triste que les « ânes, qui ont disparu à New York et à Paris, disparaissent aussi du Caire ». Mais ce n’est peut-être pas trop tard … Le métro, le bus, la voiture, pourquoi pas les ânes ?

Il pense que les oasis se font rares dans le monde : elles se comptent par dizaines, non par centaines. Il trouve donc dans Siwa un trésor égyptien insoupçonné, une œuvre d’art naturelle fragile et délicate que tout excès peut ruiner et qu’il compte apprivoiser au gré de son penchant pour l’art de la séduction intrinsèque. « Les oasis ont une capacité d’accueil et de production limitée ». Il constate que Siwa ne fait pas exception à la règle. « Les terres cultivées et irriguées ne peuvent pas être étendues à l’infini sous peine de briser un écosystème déjà trop sollicité. La capacité hôtelière est elle aussi limitée par ses besoins en eau et par l’espace qu’elle occupe », explique-t-il. Et d’ajouter : « Les terres arables ne représentent à Siwa que quelques centaines d’hectares. Prendre l’eau qui sert à les irriguer, c’est prendre leurs récoltes aux paysans qui les cultivent. Prendre leurs terres, c’est leur voler leur travail ».

Mounir décrète que l’extension des projets d’hôtellerie ne peuvent que profiter aux autochtones. Si l’hôtel de l’Adrere Amellal (la Montagne Blanche) a pris la terre aux paysans, il leur a aussi donné du travail : la majorité du personnel est siwi, contrôlé indirectement par les cheikhs locaux. En son genre, l’hôtel de la Montagne Blanche est un spécimen encore trop rare d’écologie sociale. Ecologique, car il respecte l’environnement et le protège, social, car tout se fait en collaboration avec la population locale. Aucune décision importante n’est prise sans son consentement. Ainsi, l’Adrere Amellal devient le prototype d’une écologie durable.

Pendant les premières années, les Siwis étaient réticents aux principes de Mounir Neamatalla. Ses collaborateurs siwis étaient mal reçus, les oppositions étaient fortes, l’incompréhension au centre de tout. Les choses se sont améliorées petit à petit, les uns et les autres apprenant à mieux se connaître. Mais nombre de Siwis n’ayant jamais rencontré « Docteur Mounir » continuent de le percevoir comme une menace potentielle, trouvant qu’il propose trop de projets alléchants aux habitants qui risquent de bousculer les habitudes. « Avant ma femme travaillait à la maison et, de temps en temps, brodait une pièce ou deux. Aujourd’hui, elle veut gagner de l’argent et ne s’occupe plus de la maison », déplore un père de famille. Sa critique est destinée au projet lancé par Mounir Neamatalla et sa sœur Leïla visant à faire travailler les femmes siwies en utilisant leur savoir-faire traditionnel de la couture. Les pièces qu’elles produisent sont ensuite revendues à Milan, Rome ou Venise, dans les luxueuses boutiques d’Ermanno Scervino.

Mais Mounir poursuit toutefois l’objectif d’allier luxe et nature. L’hôtel Adrere Amellal a réussi à combiner les deux. Ici, c’est le dépouillement, la tranquillité, l’apparente simplicité du cadre qui sont la clé du luxe, et du succès. Tous les murs sont en kershef — élément traditionnel siwi composé de boue et de sel séché — les lits sont en blocs de sel et l’éclairage se fait à la bougie : cire d’abeille naturelle. « Le kershef possède des facultés d’isolation surprenantes : il conserve la chaleur l’hiver et la fraîcheur l’été. La climatisation devient inutile. Et tant mieux, car il n’y a pas d’électricité », affirme Mounir.

Dans les années 1990, le kershef avait quasiment disparu des méthodes de construction locales. Il a fallu retrouver les derniers artisans qui possédaient encore cette technique. Grâce à l’impulsion de Mounir et après plusieurs essais, le kershef renaissait et il recommence aujourd’hui à être utilisé comme alternative au ciment, possédant de piètres qualités d’isolation.

Voilà un des exemples de l’apport positif de Mounir Neamatalla à Siwa. Un autre est la rénovation de la source de Aïn-Ghouba, un bain où Cléopâtre aimait venir se baigner. Les fastes d’antan continuent encore à hanter l’imaginaire de Mounir. Cette source naturelle était en bien mauvais état il y a encore quelques années. Et comme toujours, le ciment fut privilégié au détriment des matériaux traditionnels siwis. En partenariat avec le gouvernement de la province, Mounir Neamatalla engagea des spécialistes locaux et la rénova de manière à lui rendre sa splendeur passée.

Mais ne nous trompons pas, si l’homme de cœur donne avec générosité, c’est pour permettre à l’homme d’affaires de prendre sans complexe. Le cerveau droit réfléchit avec émotions, la partie gauche avec rationalité. Chez Mounir Neamatalla, il y a le côté écologique et le côté financier. « Le profit n’est valable que si les moyens de l’obtenir sont éthiques », explique un de ses proches collaborateurs, ajoutant que « l’argent à tout prix n’entre pas dans les valeurs de notre entreprise ».

Certes, les valeurs de cette société de conseils environnementaux sont louables et malheureusement trop rares dans le domaine du commerce, mais l’écologie est-elle réellement un but en soi ou uniquement un moyen de générer des profits ? Qu’importe, il vaut mieux une guerre propre qu’une guerre sale. Le combat de Mounir Neamatalla est plus propre qu’un autre, car il tente d’imposer des valeurs au profit, de donner au capitalisme une éthique qu’il n’a pas.

 Alban de Menonville

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Jalons

1976 : Doctorat de la Columbia University en « Santé environnementale ».

1981 : Création d’EQI (Environmental Quality International), basée au Caire.

1999 : Ouverture de l’Adrere Amellal, hôtel écologique à Siwa.

2001 : Rénovation de la source de Aïn-Ghouba.

2006 : Prix du PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement) pour ses initiatives en développement durable.

 




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