Mounir Neamatalla
a une démarche originale. En bon homme d’affaires, il veut
concilier profit et développement, salariat et
collaboration, hôtellerie et écologie dans l’un des derniers
paradis du désert : Siwa.
L’éthique dans le business
Mounir Neamatalla est un romantique. C’est aussi un rêveur.
Sa romance, c’est restituer Le Caire des charrettes, un
temps où les ânes étaient plus nombreux que les voitures, où
l’air était pur et les rues silencieuses. Son rêve, c’est de
pouvoir un jour boire l’eau d’un Nil aux reflets clairs et
limpides. Plus à l’ouest, dans le désert, il veut « faire de
Siwa un modèle pour l’Egypte et de l’Egypte un modèle pour
le monde ».
Il a pu débusquer l’ouverture contemporaine de Siwa sur
l’Egypte et le monde moderne. La route qui la relie à la
côte ne s’ouvre qu’en 1985 et la télévision n’apparaît qu’en
1987. Avant cela, les contacts et les échanges entres Siwis
et autres Egyptiens étaient rares, restreints à quelques
habitués.
Située à 300 km au sud de Marsa Matrouh et à 80 km de la
frontière libyenne, elle fait partie de ces lieux encore
préservés des constructions modernes. Celles-là mêmes qui
réussirent à transformer la côte méditerranéenne en une
longue barre de béton. « Terre en friche, Siwa fait partie
de ces lieux où l’on se sent connecté à la nature, où les
stations d’essence n’ont pas encore remplacé les oliveraies
centenaires », explique-t-il.
Touché par la beauté des lieux, Mounir Neamatalla s’y rend
la première fois en 1995, en tombe amoureux et décide de
lancer un vaste programme de développement durable. La
nature le séduit, tout comme les forces occultes. « Siwa
était un centre d’oracles, Siwa est un centre d’oracles : ce
n’est pas une hallucination », proclame-t-il. Alexandre le
Grand, Cléopâtre ou Platon y sont venus interroger l’oracle
d’Amon, reconnu dans le monde hellénistique comme l’un des
plus grands : « Celui dont la vision dépassait l’infini »,
aimait dire Platon. Aujourd’hui, il n’y a plus d’oracle, «
mais les êtres sensibles se nourrissent toujours des
énergies de ce lieu ». Mounir Neamatalla s’en inspire
également dans sa visée de répandre la beauté au gré des
énergies et des reliefs des lieux.
Son message consiste en ceci : « Respect de la planète,
gestion de nos ressources avec sagesse. Car l’humain est une
toute petite partie du monde, et aujourd’hui, nous sommes
obligés de changer : la terre a ses limites ». S’il regrette
Le Caire d’antan, il lui confère tout de même une force
d’attrait, une puissance culturelle incomparable. Il a vécu
à New York dix ans dans ce qui est désormais un quartier
huppé de Manhattan, il aime Paris et ses côtés romantiques,
s’y rend plusieurs fois par an.
Après de brillantes études aux Etats-Unis, il retourne au
Caire où il est un des premiers à développer le microcrédit,
notamment au quartier informel de Manchiyet Nasser. Le
recyclage est désormais rationalisé, organisé, plus
efficace. Il crée également un dispensaire en association
avec Mère Thérésa, finance des campagnes de vaccinations par
le biais d’EQI (Environmental Quality International, une
société de conseils qu’il crée en 1981), redonne un toit au
Festival soufi de Aïd Al-Siyaha. La liste de ses
contributions à un monde meilleur « rempli de bonheur » est
longue, trop longue pour être énumérée. A chaque fois
cependant, l’initiative est couronnée de succès.
Sa conception du progrès est simple : ce n’est pas une
rupture, c’est une continuité. « Le progrès, c’est prendre
en compte à la fois le passé, le présent et le futur (…). Le
passé ne doit pas être oublié, il doit nous inspirer ».
Homme d’actualité, il aime le présent, mais l’on sent
quelques regrets dans sa parole sur un ancien temps où « les
rapports à la nature étaient plus simples ».
Urbain de naissance et paysan d’adoption, il aime la nature
et la ville, le contraste qu’elles offrent lorsqu’on voyage.
« La nature est nos racines, elle nous permet un vrai lien
avec la terre », avec tout ce qui n’est pas artificiel. Les
villes, il les aime si elles possèdent « une aura » : pas
toutes ont ce privilège. « Même si Le Caire se dégrade, il
possède cette aura, cette beauté qu’est son héritage
culturel énorme ». Pour freiner la dégradation qu’il
déplore, il préconise une diversité d’approches et
d’actions. Personnellement, il trouve triste que les « ânes,
qui ont disparu à New York et à Paris, disparaissent aussi
du Caire ». Mais ce n’est peut-être pas trop tard … Le
métro, le bus, la voiture, pourquoi pas les ânes ?
Il pense que les oasis se font rares dans le monde : elles
se comptent par dizaines, non par centaines. Il trouve donc
dans Siwa un trésor égyptien insoupçonné, une œuvre d’art
naturelle fragile et délicate que tout excès peut ruiner et
qu’il compte apprivoiser au gré de son penchant pour l’art
de la séduction intrinsèque. « Les oasis ont une capacité
d’accueil et de production limitée ». Il constate que Siwa
ne fait pas exception à la règle. « Les terres cultivées et
irriguées ne peuvent pas être étendues à l’infini sous peine
de briser un écosystème déjà trop sollicité. La capacité
hôtelière est elle aussi limitée par ses besoins en eau et
par l’espace qu’elle occupe », explique-t-il. Et d’ajouter :
« Les terres arables ne représentent à Siwa que quelques
centaines d’hectares. Prendre l’eau qui sert à les irriguer,
c’est prendre leurs récoltes aux paysans qui les cultivent.
Prendre leurs terres, c’est leur voler leur travail ».
Mounir décrète que l’extension des projets d’hôtellerie ne
peuvent que profiter aux autochtones. Si l’hôtel de l’Adrere
Amellal (la Montagne Blanche) a pris la terre aux paysans,
il leur a aussi donné du travail : la majorité du personnel
est siwi, contrôlé indirectement par les cheikhs locaux. En
son genre, l’hôtel de la Montagne Blanche est un spécimen
encore trop rare d’écologie sociale. Ecologique, car il
respecte l’environnement et le protège, social, car tout se
fait en collaboration avec la population locale. Aucune
décision importante n’est prise sans son consentement.
Ainsi, l’Adrere Amellal devient le prototype d’une écologie
durable.
Pendant les premières années, les Siwis étaient réticents
aux principes de Mounir Neamatalla. Ses collaborateurs siwis
étaient mal reçus, les oppositions étaient fortes,
l’incompréhension au centre de tout. Les choses se sont
améliorées petit à petit, les uns et les autres apprenant à
mieux se connaître. Mais nombre de Siwis n’ayant jamais
rencontré « Docteur Mounir » continuent de le percevoir
comme une menace potentielle, trouvant qu’il propose trop de
projets alléchants aux habitants qui risquent de bousculer
les habitudes. « Avant ma femme travaillait à la maison et,
de temps en temps, brodait une pièce ou deux. Aujourd’hui,
elle veut gagner de l’argent et ne s’occupe plus de la
maison », déplore un père de famille. Sa critique est
destinée au projet lancé par Mounir Neamatalla et sa sœur
Leïla visant à faire travailler les femmes siwies en
utilisant leur savoir-faire traditionnel de la couture. Les
pièces qu’elles produisent sont ensuite revendues à Milan,
Rome ou Venise, dans les luxueuses boutiques d’Ermanno
Scervino.
Mais Mounir poursuit toutefois l’objectif d’allier luxe et
nature. L’hôtel Adrere Amellal a réussi à combiner les deux.
Ici, c’est le dépouillement, la tranquillité, l’apparente
simplicité du cadre qui sont la clé du luxe, et du succès.
Tous les murs sont en kershef — élément traditionnel siwi
composé de boue et de sel séché — les lits sont en blocs de
sel et l’éclairage se fait à la bougie : cire d’abeille
naturelle. « Le kershef possède des facultés d’isolation
surprenantes : il conserve la chaleur l’hiver et la
fraîcheur l’été. La climatisation devient inutile. Et tant
mieux, car il n’y a pas d’électricité », affirme Mounir.
Dans les années 1990, le kershef avait quasiment disparu des
méthodes de construction locales. Il a fallu retrouver les
derniers artisans qui possédaient encore cette technique.
Grâce à l’impulsion de Mounir et après plusieurs essais, le
kershef renaissait et il recommence aujourd’hui à être
utilisé comme alternative au ciment, possédant de piètres
qualités d’isolation.
Voilà un des exemples de l’apport positif de Mounir
Neamatalla à Siwa. Un autre est la rénovation de la source
de Aïn-Ghouba, un bain où Cléopâtre aimait venir se baigner.
Les fastes d’antan continuent encore à hanter l’imaginaire
de Mounir. Cette source naturelle était en bien mauvais état
il y a encore quelques années. Et comme toujours, le ciment
fut privilégié au détriment des matériaux traditionnels
siwis. En partenariat avec le gouvernement de la province,
Mounir Neamatalla engagea des spécialistes locaux et la
rénova de manière à lui rendre sa splendeur passée.
Mais ne nous trompons pas, si l’homme de cœur donne avec
générosité, c’est pour permettre à l’homme d’affaires de
prendre sans complexe. Le cerveau droit réfléchit avec
émotions, la partie gauche avec rationalité. Chez Mounir
Neamatalla, il y a le côté écologique et le côté financier.
« Le profit n’est valable que si les moyens de l’obtenir
sont éthiques », explique un de ses proches collaborateurs,
ajoutant que « l’argent à tout prix n’entre pas dans les
valeurs de notre entreprise ».
Certes, les valeurs de cette société de conseils
environnementaux sont louables et malheureusement trop rares
dans le domaine du commerce, mais l’écologie est-elle
réellement un but en soi ou uniquement un moyen de générer
des profits ? Qu’importe, il vaut mieux une guerre propre
qu’une guerre sale. Le combat de Mounir Neamatalla est plus
propre qu’un autre, car il tente d’imposer des valeurs au
profit, de donner au capitalisme une éthique qu’il n’a pas.
Alban
de Menonville