Boycott.
L’annonce de l’ouverture du café Starbucks au club Guézira
suscite la colère des membres. Soupçonnant ses liens avec la
construction de colonies en Israël, une campagne de
mobilisation est lancée.
Un « non » de plus
«
Chers membres du club Guézira, veuillez assister cette
semaine à une réunion urgente qui se déroulera dans la
terrasse du club. Nous ne pouvons pas rester les bras
croisés et accepter qu’un café soutenant l’expansion des
colonies israéliennes soit inauguré au sein de notre
prestigieux club. Prière de faire passer ce message à tous
ceux qui croient en notre cause et qui sont convaincus
qu’ils doivent jouer un rôle actif dans leur société ».
C’est avec ces mots que l’ambassadeur Ibrahim Yousri a
décidé d’agir. Membre du conseil d’administration du club
Guézira, il ne tolère pas la nouvelle de l’inauguration du
café Starbucks dans son club. Une chaîn e de café qui
possède déjà depuis quelques années une quinzaine de
branches en Egypte et dont l’inauguration n’a suscité aucun
remous. Or c’est la première fois que Starbucks ouvre une
branche dans un club fermé souverain de ses décisions.
Autour
de Ibrahim Yousri, les affiches publicitaires ont déjà
envahi le quartier introduisant la nouvelle de l’ouverture
du café dans quelques semaines. En militant farouche, il a
toujours été convaincu que toute action positive peut avoir
un impact. Ceci explique pourquoi il a été parmi les
premiers à appeler à une campagne luttant contre
l’exportation du gaz égyptien en Israël. Il y a quelques
jours, il était entouré de jeunes activistes et organisait
un sit-in devant le conseil de l’Etat portant en main des
affiches qui condamnent cette décision. Yousri adore jouer
ce rôle de sensibilisateur de l’opinion publique.
« Mon devoir est d’exposer les informations auxquelles j’ai
accès aux simples citoyens. Sinon, ce serait de la trahison
». Il a aussi été parmi ceux qui luttaient contre
l’ouverture de l’usine de ciment Agrium à Damiette, jugée
nuisible à l’environnement et à la santé des citoyens.
D’une campagne à l’autre, et d’une cause à l’autre,
l’important pour lui c’est de ne pas rester passif. Et cette
fois-ci, il sait bien de quoi il s’agit. « J’ai fait des
recherches sur cette chaîne de cafés éparpillés de part et
d’autre dans le monde. J’ai rassemblé des renseignements sur
son origine et son appartenance. J’ai découvert que
Starbucks a été fondé en 1971, il appartient à un
propriétaire juif, à savoir Howard Schultz, qui consacre 10
% de ses bénéfices à la construction des colonies
israéliennes. Même le logo de ce café représente le visage
de la reine Esther, qui porte le titre de la protectrice des
juifs. En consommant les produits de ce café, nous
contribuerons à l’injustice dont souffre le peuple
palestinien ».
Depuis l’annonce de la nouvelle, un groupe d’opposants de
tout âge et toute tendances confondues s’est formé pour
lutter contre ce qu’ils appellent « l’invasion juive ». Les
messages sur portables ne cessent de circuler appelant les
gens à agir. Une campagne sur le Facebook a été lancée pour
dénoncer les faits et les réunions de mobilisation se
multiplient dans tous les coins du club et même à
l’extérieur. Et ce n’est pas tout. Pour faire plus pression
sur le conseil d’administration du club, ce groupe a adressé
une plainte menaçant d’intenter un procès et de dévoiler la
réalité à l’opinion publique.
Une mobilisation qui n’est pas passée inaperçue. Inquiets,
les responsables de Starbucks ont à leur tour publié des
communiqués niant tout lien à cette entreprise juive. « Nous
sommes la plus grande chaîne multinationale de cafés. Nos
branches existent dans toutes les villes du monde. Et notre
siège régional au monde arabe appartient à un propriétaire
koweïtien ». C’est ainsi que le bureau du Caire a réagi
mettant l’accent sur les œuvres de charité lancées par
Starbucks et sur son rôle dans le développement des zones
rurales et des bidonvilles d’Egypte.
Campagnes qui font peur
Durant les cinq dernières années, les campagnes populaires
et les appels au boycott ont eu de l’effet sur les chaînes
internationales installées en Egypte et dans le monde arabe.
Ils constituent une arme psychologique et font désormais
peur aux entreprises internationales installées dans le
monde arabe.
La fureur exprimée suite à la publication des caricatures
portant atteinte au prophète de l’islam publiées dans un
journal danois en est une preuve. Le lendemain de la
publication, les appels au boycott des produits danois dans
le monde arabe et les pays musulmans se sont énoncés haut et
fort.
Des groupes d’opposition, des ONG, des personnalités
influentes, relayés par des campagnes de mails et de sms,
tout le monde a été mobilisé. Comme une traînée de poudre
d’un pays arabe à l’autre, plus d’une cinquantaine de
sociétés avaient arrêté l’importation de produits danois. Et
en Egypte, les échos n’étaient pas moins influents.
Devant le supermarché Alfa Market d’Héliopolis, une pancarte
signale que tous les produits laitiers importés du Danemark
ne font pas leur entrée dans le magasin. L’affiche comprend
une liste de toutes les marques de crèmes, de fromages et de
beurres qui ont été exclues et qui ont été substituées par
d’autres à 100 % locales. « Nous voulons rassurer nos
clients qui sont venus nous demander l’origine de certains
produits. Nous avons été choqués par le nombre de clients
qui boycottent les produits danois depuis plus d’un an »,
explique un vendeur.
En effet, nombreuses sont les familles égyptiennes qui ont
décidé de boycotter à jamais ces produits.
Gihane est une femme au foyer et mère de deux enfants. De
nature pieuse, elle voit dans le boycott la moindre
vengeance. Aujourd’hui, les restaurants de fast-food ne font
pas partie de son quotidien. Une décision qu’elle a pu
difficilement imposer à ses deux enfants peu soucieux des
raisons. Dès qu’elle met le pied dans un restaurant, elle
pose toutes les questions sur l’origine des ingrédients.
Elle met de côté le beurre danois interdisant à ses enfants
de le toucher.
Et elle n’est pas la seule à avoir opté pour cette décision.
Un rapport publié par une banque danoise estime qu’un
boycott d’un an coûte au Danemark 1 milliard d’euros. En
effet, ce sont les produits alimentaires et les médicaments
qui ont été les plus touchés. Ils représentent 30 % des
exportations danoises vers le Moyen-Orient. C’est la
première fois qu’un boycott émanant des pays musulmans a un
tel effet. Le porte-parole d’un groupe laitier a publié un
communiqué portant le titre « Nous respectons l’islam », en
voyant ses ventes dans les pays arabes à l’arrêt complet et
ses pertes atteindre 1,34 millions d’euros par jour. Mais,
en vain.
Il y a moins d’un mois, des messages ont circulé sur les
portables appelant les consommateurs de boycotter les
restaurants de fast-food McDonald’s, Kentucky, Pizza Hut,
Hardee’s ainsi que l’hypermarché Carrefour. La raison : ils
utilisent des ingrédients importés du Danemark. Et ce n’est
pas la seule raison. Le soutien des Etats-Unis à Israël a
incité les consommateurs à appeler au boycott des
restaurants américains. Des appels qui suscitent la panique
chez l’administration de ces magasins qui n’ont cessé
d’adresser des communiqués et de nier tout lien avec ce
pays. Chez McDonald’s, les communiqués de presse ont tout de
suite été publiés. D’après Chérif Qotri, « ce genre d’appels
sont de plus en plus fréquents ces dernières années. En
prenant en considération que les grandes chaînes américaines
réalisent la plupart de leurs revenus hors de leurs pays, on
constate à quel point il s’agit d’un phénomène inquiétant ».
Il suffit de mentionner que 40 % des ventes de McDonald’s se
passent en dehors des Etats-Unis. Il donne l’exemple du
dernier boycott qui a coïncidé avec l’invasion américaine de
l’Iraq. En voyant leurs ventes diminuer, cela a créé chez le
personnel et les investisseurs de ces chaînes un lourd
sentiment de peur. En réponse, la chaîne McDonald’s avait
lancé le produit Mc Falafel, avec une campagne publicitaire
mettant en valeur le chanteur Chaabane Abdel-Réhim, connu
pour sa chanson « Je déteste Israël ». Mais, ces tentatives
n’ont pas réussi à calmer la colère du peuple.
« Si vous considérez que la politique de l’Etat hébreu est
inacceptable, ne contribuez donc pas à sa prospérité. Faites
entendre que vous voulez un monde de justice en cessant
d’acheter les produits de ces entreprises ». C’est avec ces
mots que les jeunes du club Guézira ont décidé de
s’exprimer. Pour eux, même si cette campagne ne parviendra
pas à annuler l’ouverture du café Starbucks dans leur club,
elle aura au moins fait parvenir leur voix. « Ce qui compte
pour nous c’est de ne pas rester les bras croisés. Nous
aurons ainsi réussi à rappeler à l’opinion publique que
l’image de marque véhiculée par ces entreprises n’est qu’un
mirage », conclut Nada, une jeune membre du groupe.
Amira
Doss