Santé.
48 % de la population égyptienne ne bénéficie pas
d’assurance médicale. Pour cette tranche, tomber malade est
une expérience pénible à vivre surtout quand il s’agit de
maladies qui requièrent des soins coûteux comme le cancer ou
l’hépatite C.
Le luxe de tomber malade
Le
seul choix qui lui reste est d’attendre la mort en silence.
Riham, 42 ans, femme au foyer mariée à un épicier, est
atteinte d’un cancer de glandes lymphatiques. Le
cancérologue qui suivait son cas l’a avertie que les frais
de son traitement peuvent atteindre les 130 000 L.E. Ne
profitant d’aucune assurance médicale, appartenant à une
famille modeste, elle ne sait à qui s’adresser. « Je ne peux
demander à personne de me prêter cette somme, surtout que la
guérison n’est pas du tout garantie. Je préfère partir en
silence sans provoquer de mal à quiconque. Il suffit pour ma
famille le malheur de la séparation, je ne peux pas me
permettre de la laisser en plus dans le besoin », dit Riham,
avec une douloureuse résignation.
Tomber malade en Egypte quand on n’a pas les moyens est
synonyme d’un long périple, de bureaucratie et
d’humiliation. Obtenir des soins de santé adéquats s’avère
un luxe pour la majorité de la population, dont 40 %
appartiennent à la classe défavorisée et sont classés en
dessous du seuil de pauvreté. Peu importe la maladie, le
prix du traitement médical dépasse de loin le budget de la
plupart des familles égyptiennes, surtout celles qui ne
bénéficient pas d’assurance médicale. Celles-ci optent
souvent pour la stratégie « de raser les murs », évitant à
tout prix de tomber malade. Ce qui n’est pas du tout
garanti, surtout dans une société où toutes les conditions
de vie sont menaçantes. « A la fin de chaque mois, je prie
Dieu pour qu’il protège tous les membres de ma famille de la
maladie. Un simple rhume nous revient trop cher. Nous
arrivons à peine à joindre les deux bouts avec un revenu de
1 800 L.E. La moindre consultation chez un médecin coûte 50
L.E. Et ce, sans compter les prix des médicaments. Le prix
d’un antibiotique s’élève à 40 L.E. Cela veut dire qu’un
rhume risque de coûter à la famille la somme de 100 L.E.,
une partie importante du budget », avance Howaïda, 36 ans,
professeure, épouse d’un officier et mère de 2 enfants.
Les chiffres du ministère de la Santé révèlent que 52 % de
la population égyptienne profitent d’une assurance médicale.
Ce système remonte à 1964 et a, au fil des ans, subi de
nombreuses modifications. Aujourd’hui, cinq catégories
bénéficient de cette assurance médicale, à savoir les
employés assimilés fonctionnaires et les employés du privé
(3,6 millions de personnes), les fonctionnaires (3,9
millions de personnes), les étudiants (18 millions de
personnes), les enfants n’ayant pas atteint l’âge de la
scolarisation (10 millions de personnes), et enfin les
retraités (2 millions de personnes). Cela exclut environ 48
% de la population égyptienne.
Et
c’est le niveau financier de chaque citoyen qui déterminera
en fin de compte son sort. Seuls ceux qui possèdent les
moyens sont capables d’obtenir un service médicale
approprié.
Hoda, paysanne de 25 ans, est atteinte d’hépatite C. Son
médecin ne voyait aucune alternative à la greffe, qu’il
jugeait urgente. Cette chirurgie qui peut sauver la vie de
la jeune femme s’élève à un million de L.E. Dès l’annonce de
la nouvelle, les membres de sa famille se sont lancés dans
une course contre la montre tentant de collecter la somme
requise. Ils ont vendu les deux feddans qu’ils possèdent et
qu’ils gardaient pour les mauvaises surprises du destin. Ils
ont frappé à toutes les portes des proches et aussi des
voisins sans oublier les mosquées, les associations
caritatives et même les programmes télévisés. « Il ne nous
reste plus rien à vendre. Le seul espoir qui nous reste
c’est la sympathie des cœurs charitables qui ont les moyens
», lance Chéhata, le père de Hoda pour qui la charité est le
seul substitut à l’assurance médicale.
Pauvres = qualité médiocre
Selon le Dr Magued Mohie, praticien et responsable du
département de l’assurance médicale dans une entreprise
privée, le cancer et l’hépatite C sont des maladies de plus
en plus répandues en Egypte. Elles exigent des frais de
traitement énormes qui dépassent de loin les moyens de la
majorité des Egyptiens. Pire encore : ces maladies ne
cessent de se proliférer en Egypte (20 % des Egyptiens sont
atteints de virus C actifs) et la plupart des médicaments
utilisés sont importés. Leurs prix suivent donc les
fluctuations à la hausse des prix mondiaux. Certains
médicaments ont même subi une hausse de prix s’élevant à 30
% au cours des deux derniers mois seulement. « De telles
maladies absorbent toutes les ressources de la famille
égyptienne. Même les plus riches se trouvent incapables de
faire face à une maladie comme le cancer ».
Et
ce n’est pas tout. Les moyens financiers jouent d’ailleurs
un rôle primordial dans la qualité des services médicaux.
Selon une étude effectuée par le chercheur économiste Omar
Sélim, le budget annuel consacré par l’Etat au secteur de la
santé atteint 4,8 milliards de L.E. comparé à 9 milliards de
L.E. pour le secteur de l’information et 8,4 milliards de
L.E. pour le ministère de l’Intérieur. En Egypte, d’après
une autre étude, le quota de chaque citoyen par an du budget
de la santé ne dépasse pas les 117 L.E. Une somme qui donne
une idée de la qualité du service médical auquel a accès le
citoyen, que ce soit dans les hôpitaux publics offrant des
services de soins gratuits ou dans les instituts appliquant
le système de l’assurance médicale. Fawzi, portier de 55
ans, a subi une intervention chirurgicale dans un hôpital
dépendant du secteur de l’assurance médicale. Vu les moyens
modestes de cet hôpital, les médecins, voulant économiser
les frais de l’anesthésie, lui ont donné une dose minime. «
J’ai ressenti une douleur insupportable lorsque le
chirurgien a posé le bistouri sur mon corps. J’ai été
complètement conscient, j’ai même entendu les disputes entre
les médecins dans le bloc opératoire qui ont dû constater
que je suis éveillé et que je n’ai pas été anesthésié »,
explique Fawzi. Cela n’a pas été le seul prix qu’il a dû
payer. Les conditions d’hygiène laissant à désirer, ce
portier a souffert d’une infection et d’une fièvre pendant
un mois. Ce n’est que lorsqu’il avait décidé de changer
d’hôpital que son état s’est amélioré. « C’est grâce aux
habitants de l’immeuble où je travaille que ma vie a été
sauvée. Ils m’ont transporté dans un hôpital privé et ont
assumé tous les frais de mon traitement ».
Dans ces hôpitaux, dits des pauvres, les erreurs médicales
sont souvent au rendez-vous. Les journaux ne cessent de nous
avancer tous les jours des faits divers sur des cas de
négligence médicale. Le quotidien Al-Masri Al-Youm a révélé
il y a un mois l’histoire de quatre nouveaux-nés décédés
dans l’unité de soins des bébés prématurés à l’hôpital
public de Matariya d’une rupture de deux heures du courant
électrique dans les couveuses. L’opinion publique mobilisée
a réclamé d’infliger de lourdes sanctions aux responsables.
Les investigations du procureur général sont en cours, et le
dossier n’est pas encore clos.
Le Centre de la terre pour les droits de l’homme vient,
quant à lui, de présenter une plainte au ministère de la
Santé contre l’hôpital Al-Mabarra, situé dans le gouvernorat
de Charqiya, l’accusant de provoquer la mort de plus de 20
personnes cette année à cause de la négligence. Et la série
de drames continue. « Nous avons le sentiment de servir de
cobayes aux hôpitaux publics. Dans ces institutions, le
citoyen pauvre n’a aucune valeur. Sa mort ne gênera
personne. Et nous n’avons pas d’autre choix. Nous sommes
obligés d’accepter ces services médiocres, puisque ce sont
les seuls auxquels nous pouvons nous permettre », ajoute
Fawzi.
L’autre issue pour ceux qui ne profitent d’aucune assurance
c’est la prise en charge par l’Etat. Or, là, les embûches
n’en manquent pas. D’après la Constitution égyptienne, tous
les citoyens ont le droit d’être traités aux frais de l’Etat
s’ils ne possèdent pas les moyens de s’offrir les soins
médicaux. Cependant, la lenteur de ces procédures oblige
plusieurs à y renoncer. « La bureaucratie n’est pas du
tout en faveur des malades. Autre inconvénient : le
traitement aux frais de l’Etat reste dans la plupart des cas
le monopole des VIP et des stars qui profitent de leurs
liens étroits avec les responsables pour faire signer leurs
papiers en un temps record ou pour profiter d’un décret
présidentiel ou d’une décision ministérielle en leur faveur.
Ce qui est souvent utilisé comme moyen de faire de la
propagande et d’embellir l’image de l’Etat », explique
Mohamad, activiste dans le domaine des droits de l’homme.
Alors les démunis se débrouillent comme ils peuvent, et
souvent ils se livrent à la fatalité.
Dina
Darwich