Al-Ahram Hebdo,Société | Le luxe de tomber malade
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 juillet 2008, numéro 724

 

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Société

Santé. 48 % de la population égyptienne ne bénéficie pas d’assurance médicale. Pour cette tranche, tomber malade est une expérience pénible à vivre surtout quand il s’agit de maladies qui requièrent des soins coûteux comme le cancer ou l’hépatite C. 

Le luxe de tomber malade 

Le seul choix qui lui reste est d’attendre la mort en silence. Riham, 42 ans, femme au foyer mariée à un épicier, est atteinte d’un cancer de glandes lymphatiques. Le cancérologue qui suivait son cas l’a avertie que les frais de son traitement peuvent atteindre les 130 000 L.E. Ne profitant d’aucune assurance médicale, appartenant à une famille modeste, elle ne sait à qui s’adresser. « Je ne peux demander à personne de me prêter cette somme, surtout que la guérison n’est pas du tout garantie. Je préfère partir en silence sans provoquer de mal à quiconque. Il suffit pour ma famille le malheur de la séparation, je ne peux pas me permettre de la laisser en plus dans le besoin », dit Riham, avec une douloureuse résignation.

Tomber malade en Egypte quand on n’a pas les moyens est synonyme d’un long périple, de bureaucratie et d’humiliation. Obtenir des soins de santé adéquats s’avère un luxe pour la majorité de la population, dont 40 % appartiennent à la classe défavorisée et sont classés en dessous du seuil de pauvreté. Peu importe la maladie, le prix du traitement médical dépasse de loin le budget de la plupart des familles égyptiennes, surtout celles qui ne bénéficient pas d’assurance médicale. Celles-ci optent souvent pour la stratégie « de raser les murs », évitant à tout prix de tomber malade. Ce qui n’est pas du tout garanti, surtout dans une société où toutes les conditions de vie sont menaçantes. « A la fin de chaque mois, je prie Dieu pour qu’il protège tous les membres de ma famille de la maladie. Un simple rhume nous revient trop cher. Nous arrivons à peine à joindre les deux bouts avec un revenu de 1 800 L.E. La moindre consultation chez un médecin coûte 50 L.E. Et ce, sans compter les prix des médicaments. Le prix d’un antibiotique s’élève à 40 L.E. Cela veut dire qu’un rhume risque de coûter à la famille la somme de 100 L.E., une partie importante du budget », avance Howaïda, 36 ans, professeure, épouse d’un officier et mère de 2 enfants.

Les chiffres du ministère de la Santé révèlent que 52 % de la population égyptienne profitent d’une assurance médicale. Ce système remonte à 1964 et a, au fil des ans, subi de nombreuses modifications. Aujourd’hui, cinq catégories bénéficient de cette assurance médicale, à savoir les employés assimilés fonctionnaires et les employés du privé (3,6 millions de personnes), les fonctionnaires (3,9 millions de personnes), les étudiants (18 millions de personnes), les enfants n’ayant pas atteint l’âge de la scolarisation (10 millions de personnes), et enfin les retraités (2 millions de personnes). Cela exclut environ 48 % de la population égyptienne.

Et c’est le niveau financier de chaque citoyen qui déterminera en fin de compte son sort. Seuls ceux qui possèdent les moyens sont capables d’obtenir un service médicale approprié.

Hoda, paysanne de 25 ans, est atteinte d’hépatite C. Son médecin ne voyait aucune alternative à la greffe, qu’il jugeait urgente. Cette chirurgie qui peut sauver la vie de la jeune femme s’élève à un million de L.E. Dès l’annonce de la nouvelle, les membres de sa famille se sont lancés dans une course contre la montre tentant de collecter la somme requise. Ils ont vendu les deux feddans qu’ils possèdent et qu’ils gardaient pour les mauvaises surprises du destin. Ils ont frappé à toutes les portes des proches et aussi des voisins sans oublier les mosquées, les associations caritatives et même les programmes télévisés. « Il ne nous reste plus rien à vendre. Le seul espoir qui nous reste c’est la sympathie des cœurs charitables qui ont les moyens », lance Chéhata, le père de Hoda pour qui la charité est le seul substitut à l’assurance médicale.

 

Pauvres = qualité médiocre

Selon le Dr Magued Mohie, praticien et responsable du département de l’assurance médicale dans une entreprise privée, le cancer et l’hépatite C sont des maladies de plus en plus répandues en Egypte. Elles exigent des frais de traitement énormes qui dépassent de loin les moyens de la majorité des Egyptiens. Pire encore : ces maladies ne cessent de se proliférer en Egypte (20 % des Egyptiens sont atteints de virus C actifs) et la plupart des médicaments utilisés sont importés. Leurs prix suivent donc les fluctuations à la hausse des prix mondiaux. Certains médicaments ont même subi une hausse de prix s’élevant à 30 % au cours des deux derniers mois seulement. « De telles maladies absorbent toutes les ressources de la famille égyptienne. Même les plus riches se trouvent incapables de faire face à une maladie comme le cancer ».

Et ce n’est pas tout. Les moyens financiers jouent d’ailleurs un rôle primordial dans la qualité des services médicaux. Selon une étude effectuée par le chercheur économiste Omar Sélim, le budget annuel consacré par l’Etat au secteur de la santé atteint 4,8 milliards de L.E. comparé à 9 milliards de L.E. pour le secteur de l’information et 8,4 milliards de L.E. pour le ministère de l’Intérieur. En Egypte, d’après une autre étude, le quota de chaque citoyen par an du budget de la santé ne dépasse pas les 117 L.E. Une somme qui donne une idée de la qualité du service médical auquel a accès le citoyen, que ce soit dans les hôpitaux publics offrant des services de soins gratuits ou dans les instituts appliquant le système de l’assurance médicale. Fawzi, portier de 55 ans, a subi une intervention chirurgicale dans un hôpital dépendant du secteur de l’assurance médicale. Vu les moyens modestes de cet hôpital, les médecins, voulant économiser les frais de l’anesthésie, lui ont donné une dose minime. « J’ai ressenti une douleur insupportable lorsque le chirurgien a posé le bistouri sur mon corps. J’ai été complètement conscient, j’ai même entendu les disputes entre les médecins dans le bloc opératoire qui ont dû constater que je suis éveillé et que je n’ai pas été anesthésié », explique Fawzi. Cela n’a pas été le seul prix qu’il a dû payer. Les conditions d’hygiène laissant à désirer, ce portier a souffert d’une infection et d’une fièvre pendant un mois. Ce n’est que lorsqu’il avait décidé de changer d’hôpital que son état s’est amélioré. « C’est grâce aux habitants de l’immeuble où je travaille que ma vie a été sauvée. Ils m’ont transporté dans un hôpital privé et ont assumé tous les frais de mon traitement ».

Dans ces hôpitaux, dits des pauvres, les erreurs médicales sont souvent au rendez-vous. Les journaux ne cessent de nous avancer tous les jours des faits divers sur des cas de négligence médicale. Le quotidien Al-Masri Al-Youm a révélé il y a un mois l’histoire de quatre nouveaux-nés décédés dans l’unité de soins des bébés prématurés à l’hôpital public de Matariya d’une rupture de deux heures du courant électrique dans les couveuses. L’opinion publique mobilisée a réclamé d’infliger de lourdes sanctions aux responsables. Les investigations du procureur général sont en cours, et le dossier n’est pas encore clos.

Le Centre de la terre pour les droits de l’homme vient, quant à lui, de présenter une plainte au ministère de la Santé contre l’hôpital Al-Mabarra, situé dans le gouvernorat de Charqiya, l’accusant de provoquer la mort de plus de 20 personnes cette année à cause de la négligence. Et la série de drames continue. « Nous avons le sentiment de servir de cobayes aux hôpitaux publics. Dans ces institutions, le citoyen pauvre n’a aucune valeur. Sa mort ne gênera personne. Et nous n’avons pas d’autre choix. Nous sommes obligés d’accepter ces services médiocres, puisque ce sont les seuls auxquels nous pouvons nous permettre », ajoute Fawzi.

L’autre issue pour ceux qui ne profitent d’aucune assurance c’est la prise en charge par l’Etat. Or, là, les embûches n’en manquent pas. D’après la Constitution égyptienne, tous les citoyens ont le droit d’être traités aux frais de l’Etat s’ils ne possèdent pas les moyens de s’offrir les soins médicaux. Cependant, la lenteur de ces procédures oblige plusieurs à y renoncer. « La  bureaucratie n’est pas du tout en faveur des malades. Autre inconvénient : le traitement aux frais de l’Etat reste dans la plupart des cas le monopole des VIP et des stars qui profitent de leurs liens étroits avec les responsables pour faire signer leurs papiers en un temps record ou pour profiter d’un décret présidentiel ou d’une décision ministérielle en leur faveur. Ce qui est souvent utilisé comme moyen de faire de la propagande et d’embellir l’image de l’Etat », explique Mohamad, activiste dans le domaine des droits de l’homme.

Alors les démunis se débrouillent comme ils peuvent, et souvent ils se livrent à la fatalité.

Dina Darwich

 

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