Une vision égyptienne de l’Union pour la Méditerranée
Abdel-Azim Hammad
De
nombreux indices prouvent que la diplomatie égyptienne est
pleinement consciente des véritables intentions de la France
dans le projet de l’Union pour la Méditerranée. Ce projet,
officiellement lancé la semaine dernière à Paris, présente
de nombreuses opportunités mais aussi des inconvénients.
Il était clair depuis le départ que Nicolas Sarkozy voulait
assurer de nouvelles sources de force politique pour la
France au sein de l’Union Européenne (UE) et par conséquent
sur toute la scène internationale. Ce à cause de la
suprématie évidente du partenaire allemand dans le système
européen. De plus, le nouveau président français ainsi qu’un
grand nombre d’experts de la politique étrangère française
sont convaincus que l’ex-président français, Jacques Chirac,
a perdu beaucoup de temps dans la vivification de la formule
du moteur de l’Europe. On appelait ainsi le rôle
franco-allemand conjoint qui constituait le promoteur des
projets d’unification de l’Europe depuis la fondation du
marché commun. Cependant, cette formule n’a pas retrouvé son
efficacité à cause du recul du poids relatif de la France et
de la montée du poids relatif de l’Allemagne.
A la suite de la réunification de l’Allemagne, de
l’expansion de l’UE à l’Est et de la demande de l’ex-chancellier
allemand d’un siège permanent au Conseil de sécurité,
l’Allemagne a changé. L’UE aussi a changé. L’Allemagne
unifiée compte une population deux fois plus grande que la
France, la Grande-Bretagne et l’Italie. L’Allemagne possède
la plus grande économie de l’Europe et la troisième plus
grande économie mondiale.
Elle est
aussi le deuxième ou troisième plus grand producteur et
exportateur de technologie. Elle représente aussi la plus
grande force d’attraction et d’hégémonie dans l’Est et le
centre de l’Europe pour les raisons précédentes, et pour
d’autres raisons historiques. Etant donné que le présent
n’abolit pas le passé et qu’il s’agit toujours de pays et
non d’entités supranationales, la vieille concurrence franco-allemande
reprend le dessus. Elle continue à influencer l’élaboration
des politiques. Puisque le danger soviétique a disparu avec
la fin de la guerre froide et que l’Allemagne a conclu un
partenariat avec la nouvelle Russie dans les domaines de
l’énergie et autres, la place de l’Allemagne, dont les Etats
fédérés de l’Est étaient placés sous l’occupation soviétique,
s’est beaucoup améliorée du point de vue de la sécurité
nationale. Par contre, celle de la France et notamment sa
force nucléaire ont connu un recul.
Afin
d’assurer de nouvelles sources pour la force politique de
son pays, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Europe,
Sarkozy a lancé 2 initiatives audacieuses, selon les
critères de la politique française, dans deux directions
différentes. Premièrement, il s’est ouvert sans compter sur
les Etats-Unis, contrairement à l’héritage de ses
prédécesseurs partisans du patrimoine gaulliste et
contrairement aussi à la gauche. Il s’est certainement
demandé : Pourquoi cette politique indépendante, voire
hostile envers les Etats-Unis, alors que l’Allemagne possède
des éléments de suprématie grâce à sa propre force et à son
partenariat économique avec la Russie et alors que la
Grande-Bretagne entretient des relations privilégiées avec
Washington lui conférant un pouvoir dans les affaires
européennes et internationales ?
La
seconde initiative fut l’initiative méditerranéenne. Le
président français s’est inspiré des célèbres paroles de
Paul Henri Spaak, le ministre belge des Affaires étrangères
et le père fondateur de l’Union européenne, qui a dit : «
L’Europe occidentale a deux poumons pour respirer. Le
premier est le bassin du Rhin jusqu’au nord scandinave et le
second est le bassin méditerranéen à l’est et au sud ».
Etant
donné que tout le Rhin est allemand, la France n’avait
d’autre choix que la Méditerranée. Sarkozy estime que le
long patrimoine des relations de son pays avec les pays
méditerranéens, ainsi que leur besoin d’avoir un partenaire
international dans le développement et de défendre leurs
intérêts politiques face aux grands peuvent constituer les
piliers d’une certaine coalition stratégique qui
renforcerait la place européenne et internationale de la
France. Il avait certainement raison. La locomotive que
présente la France pour cette union consiste dans les
projets d’énergies renouvelables. Ce projet nécessite
d’énormes investissements ainsi que des cadres efficaces de
coopération politique, administrative et technologique afin
d’installer d’énormes stations pour produire l’électricité
et l’exporter vers l’Europe. Cela, en utilisant la chaleur
du soleil dans la production de la vapeur nécessaire pour
faire tourner les turbines qui engendreront du courant
électrique selon le système des miroirs reflétants. Cette
technologie est radicalement différente de la technologie
des cellules solaires dont la production est limitée.
Cependant, le spectre allemand surgit aussi dans ce contexte.
En effet, bien que la technologie de l’énergie alternative
soit apparue pour la première fois au Danemark, elle fut
rapidement adoptée par l’Allemagne. Elle est aujourd’hui la
première en Europe dans son utilisation et la première dans
le monde dans son exportation. Elle exporte aujourd’hui
cette technologie vers les pays de la Méditerranée avec
d’énormes facilités. Partant, si la France veut obtenir une
place privilégiée dans la compétition sur cette nouvelle
source inépuisable d’énergie, elle n’a d’autre alternative
que d’entrer en concurrence avec l’Allemagne au sud et à
l’est de la Méditerranée. Au cas où elle ne parviendrait pas
à lui couper définitivement la route. On peut ainsi
comprendre pourquoi la diplomatie française a lancé les
projets de l’énergie renouvelable comme la locomotive de son
projet pour l’UPM.
Comment
donc la diplomatie égyptienne est-elle consciente des
véritables intentions de la France ainsi que des
opportunités et des inconvénients de cette Union pour la
Méditerranée ?
La
diplomatie française a réalisé que l’Allemagne se montre
réservée envers le projet de Sarkozy s’il continue à être
purement français. Elle a aussi réalisé qu’elle refuserait
l’idée du voisinage géographique sous prétexte de
l’individualisme français dans la création de l’UPM. Elle a
en effet déclaré que l’UE signifiait que chaque pays
européen, de la Baltique à Chypre, est le voisin du nord de
l’Afrique et de l’est de la Méditerranée. C’est pourquoi
l’Egypte a pris l’initiative de parvenir à une entente avec
Berlin grâce à deux visites consécutives du président
Moubarak en Allemagne et de la chancelière allemande Angela
Merkel en Egypte, qui a favorablement accueilli le projet
dans le contexte de ses relations avec l’UE dans sa
globalité, mais pas aux dépens de ses relations bilatérales
avec l’Allemagne. Ces mouvements égyptiens ont précédé les
concessions de Sarkozy pour Merkel et par la suite pour le
reste des partenaires européens en ce qui concerne le
caractère européen global du rôle français dans l’UPM.
D’autre
part, la diplomatie égyptienne était fort sensible aux
réserves arabes sur le projet français, surtout celles qui
craignaient qu’il ne se transforme en une ombrelle pour la
normalisation des relations entre les partenaires arabes et
Israël. Cependant, la diplomatie égyptienne ne devait pas
rater l’occasion de fonder un organisme institutionnel ou un
partenariat économique stratégique avec les Français et par
conséquent avec les Européens afin de se lancer dans la
production de l’énergie renouvelable. En effet, l’Egypte
elle-même est l’un des premiers pays dont les sources
d’énergies traditionnelles s’épuiseront exactement comme
celles de la majorité des pays de l’Union européenne.