Initiative. Les enfants de la rue de l’association Tofoulati

suivent des cours de danse du hip-hop. Une manière pour eux de s’exprimer, de se défouler et de vaincre leur frustration. Ils viennent même de former une troupe. Reportage.

 

Je danse … donc j’existe

 

« Dansez pour vous exprimer, vous défouler et même protester. Si vous êtes content, déprimé, frustré ou en colère, n’hésitez pas à danser », c’est par ces phrases que Kymberlee Jay, professeur de hip-hop, a commencé son premier cours avec les enfants de la rue, de l’association Tofoulati. Dans une grande salle au club de Hélouan, environ 40 enfants se rassemblent. Ils commencent à apprendre les pas et les mouvements du hip-hop. Une initiative qui vise à former la première troupe de danse composée d’enfants de la rue. Une expérience unique en son genre qui vise à changer l’image que porte la société sur eux, mais surtout à offrir à ces enfants une chance pour vivre comme les autres des moments de joie.

Des enfants qui ont vécu toutes sortes de misères au sein de leurs foyers et plus tard sur l’asphalte. Ils ont connu des harcèlements, des viols, des abus de tout genre, de la violence, de l’humiliation et la cruauté du monde inhumain de la rue. Des souffrances dont les traces restent souvent gravées sur leurs corps chétifs ainsi que leur psychisme. Frustrés, déséquilibrés et souvent violents, ils sont toujours montrés du doigt par une société intolérante qui préfère les exclure.

C’est dans le cadre des programmes de réhabilitation et de réintégration lancés par l’association Tofoulati que des cours de danse hip-hop sont actuellement à leur disposition. Une initiative qui vise à leur permettre de se défouler, d’exprimer leurs sentiments, de leur donner plus de confiance en eux-mêmes et d’extérioriser toute la violence qu’ils ont subie et refoulée au fil des ans.

Dans une petite salle et avant de commencer leur premier cours, l’animatrice tente de leur expliquer que ces pas de danse ont des effets magiques sur leur corps et leur psychisme. Ils peuvent les aider à contrôler leur violence, lutter contre la toxicomanie, la criminalité et alléger leurs souffrances psychologiques. Des paroles difficiles à assimiler de la part de ces jeunes. Certains ne sont pas convaincus, comme Moustapha, exerçant le métier de forgeron, qui est assis dans un coin de la salle et ne participe pas à l’exercice.

Il ne comprend pas ce que peuvent lui apporter de tels gestes et quel profit ces mouvements peuvent avoir sur lui. « Qu’est-ce que ça va m’ajouter ? J’ai d’autres préoccupations plus importantes, je dois savoir comment le salaire que je toucherai demain sera réparti de façon à satisfaire tous les besoins de ma mère et mes sœurs », dit Moustapha, qui a l’esprit surchargé par des responsabilités d’un petit père de famille.

Kymberlee, assistée par Siham, la responsable de l’association, et qui s’occupe de la traduction, essaye de convaincre les abstinents de rejoindre la foule.

Ayant travaillé avec ces enfants depuis des années, elle sait comment se servir de leur logique et leur vision des choses pour les persuader. Elle leur explique que la danse peut ne pas leur apporter de l’argent, mais cela n’empêche pas qu’elle peut avoir d’autres bénéfices.

Patrice, son assistant, intervient pour expliquer : « Pourquoi pas ? Un jour vous pouvez former une troupe de danse et commencer une nouvelle carrière à travers le hip-hop ? ».

Dans la salle, l’ambiance est euphorique, la musique retentit dans tous les coins, l’excitation et la joie sont à leur comble. Les résistants les plus endurcis décident eux aussi de vivre l’aventure, même si quelques mouvements sont difficiles à répéter.

Les premières heures passent vite et les mouvements de Kymberlee, la fondatrice d’une école de hip-hop en Angleterre et de son assistant Patrice Turlet, ne font qu’impressionner les enfants, susciter leur curiosité et provoquer chez certains l’esprit du challenge. Aux rythmes d’une musique occidentale, les deux enseignants essayent de répéter les pas en les ralentissant pour que les enfants puissent les capter. Tourner le cou dans un angle de demi-cercle, les épaules une fois en avant, une autre en arrière, sauter en l’air : un, deux, trois, quatre. Et les enfants essayent de se concentrer, d’imiter les pas et de répéter les chiffres en anglais. Et pour perfectionner plus les pas, ils se divisent en deux groupes, l’un suit les pas de Kymberlee et l’autre essaye de répéter les mouvements de Patrice, avec le plus possible de souplesse. Le temps passe et les mouvements deviennent de plus en plus compliqués.

Warda, Amani et Chaïmaa, des petites de 6 ans, restent isolées dans un coin. Elles n’arrivent pas à suivre les mouvements qui commencent à progresser en rapidité. « N’ayez pas peur, faites étape par étape et à la fin vous saurez la faire avec excellence », leur lance Kymberlee, qui d’un temps à l’autre raconte aux petits ses débuts avec le hip-hop. « J’ai appris le hip-hop dans la rue à New York et à Londres, aussi avec des enfants qui vivaient dans la rue. Ayant une grande passion pour cette danse, mes parents ont insisté à ce que j’étudie la médecine et je l’ai fait pour leur plaire. Cependant, je n’ai pas cédé à ma passion et j’ai continué à exercer cette danse et la maîtriser au fil des ans. C’est en septembre dernier que j’ai décidé de fonder ma propre école de danse à Londres », explique-t-elle.

Le hip-hop, en fait, est un mouvement culturel et artistique apparu aux Etats-Unis au début des années 1970. Né dans les ghettos noirs de New York, il associe les aspects festifs et revendicatifs. Il s’est vite répandu dans l’ensemble du pays puis dans le monde entier. C’était le mouvement culturel qui regroupait les communautés africaines, américaines et portoricaines. Il rappelle aussi le Be Bop (le mouvement de jazz moderne).

Hip signifie « à la mode » , c’est aussi un mot d’argot qui signifie intelligence dans le sens de débrouillardise. Hop, c’est sur l’onomatopée d’un saut. Alors le hip-hop signifie progresser et avancer grâce à son intelligence.

C’est une manière de voir la société, telle qu’elle est, sans retouches. Les hip-hoppers gardent le style vestimentaire de la rue et le langage du ghetto. Pour la comprendre encore plus, il faut aussi savoir que l’histoire de cette danse est indissociable de l’histoire de la rue américaine. « Les disputes entre les enfants dans les rues aux Etats-Unis se sont transformées en spectacles où tout le monde voulait se vanter de ses muscles. Ces bandes de la rue se sont transformées en troupes de danse, dont les enfants connaissent les bases puis continuent à ajouter leurs propres gestes. Dans chaque région, les gestes exprimaient les besoins de chaque groupe ainsi que ses sentiments », explique Siham Ibrahim aux enfants de l’association.

Siham se sert de ces informations pour convaincre les enfants. Elle en profite aussi pour faire face à la vague d’opposition associée à la pratique de la danse du hip-hop. Certains avis ont catégoriquement refusé l’idée, la qualifiant « d’importée d’Occident ». Ces conservateurs ne cessent de répéter : « En quoi peut servir à l’enfant de la rue d’apprendre le hip-hop ? ».

Des oppositions qui ont poussé même quelques centres de refuser d’accueillir les répétitions du hip-hop chez eux, comme le confie Siham. « Cette attitude ne fait que refléter le manque de culture et l’ignorance qui gèrent nos jugements sur les choses », révèle Ahmad Abdallah, psychologue. Il met l’accent sur l’importance de la danse, comme une méthode de traitement psychologique. « Dans le cas de ces enfants, la danse peut les aider à développer un esprit collectif, à atteindre un certain équilibre entre le mouvement et l’esprit, à avoir un objectif à réaliser, à exprimer leurs sentiments et leurs besoins par l’intermédiaire du corps, ce qui a un impact très positif sur leur état psychologique. C’est une expérience qui a réussi à l’Occident, pourquoi ne pas l’adopter ici ? », s’interroge-t-il.

« Celui qui refuse ce genre d’activités, parce qu’elles ne conviennent pas à notre culture n’a qu’à nous donner d’autres alternatives qui peuvent permettre à ces enfants de s’exprimer et de se défouler », ajoute Abdallah.

Siham, quant à elle, considère que ce genre d’activités sportives et artistiques comme l’aérobic sont des méthodes d’extérioriser toutes sortes d’oppressions et de désir sexuel qui peuvent les obséder. Magda, par exemple, ne cesse de se disputer avec ses collègues dans le siège de l’association. Elle est très agressive avec ses camarades et finit souvent par les blesser. « En suivant les cours de hip-hop, elle a réussi à extérioriser son énergie sans faire de mal ni à elle-même, ni aux autres », assure-t-elle.

Après trois jours de cours, les enfants semblent de plus en plus en forme. Ils déploient tous leurs efforts pour répéter les mouvements. Concurrence oblige : ils savent que 25 seulement d’entre eux seront choisis pour former la première troupe de danse hip-hop composée uniquement d’enfants de la rue. Graduellement, ils deviennent de plus en plus attachés à cette danse et à sentir ses avantages sur eux. Comme l’explique Hussein, doué dans le hip-hop. « Je peux exprimer ma colère ou ma protestation à travers ces nouveaux mouvements. J’aspire à devenir comme Hatem Kamal, l’un des assistants de Kymberlee et qui danse avec agilité. C’est une star de la danse et à cause de son agenda surchargé, et des spectacles de hip-hop qu’il anime, il n’a pas eu le temps de venir avec elle et participer à cette formation », dit Hussein non sans fascination.

Une nouvelle expérience pour les enfants qui ont vécu des jours de joie, d’excitation et même d’échange culturel avec les enseignants. Ils ont même passé un certain temps à leur montrer des gestes de danse orientale.

 

Le talent de Naïty

Hussein qui porte le petit nom de Naïty a été une surprise pour les deux enseignants. De temps en temps, ils s’échangent les rôles. Kymberlee et Patrice essayent de répéter les pas de Naïty et de Yasmine de danse orientale.

Après le départ des deux enseignants étrangers, les enfants suivront les cours de hip-hop avec leur entraîneur de gymnastique, Hossam Abdel-Moncef, qui fait tout pour assimiler les techniques et les pas du hip-hop et pour aider les petits à continuer leur apprentissage. Ils se servent aussi des vidéocassettes pour bien répéter les pas. « Ce sont les bases qu’il faut apprendre, ensuite, chacun a la liberté de mettre les touches qui reflètent sa personnalité et ses sentiments comme nous a expliqué Kymberlee », dit Hossam, qui ajoute que les cours de gym ont permis à beaucoup d’enfants d’avoir une allure sportive.

Aujourd’hui, les enfants pratiquent des exercices de hip-hop quotidiennement dans le siège de leur association. Hossam explique qu’ils sont très intéressés par cette activité qui a complètement bouleversé leur quotidien. Il poursuit : « Il y a des enfants qui ont éprouvé un vrai talent comme Yasmine et Hussein et même Moustapha, 6 ans, qui est capable de faire des mouvements assez difficiles. Il se porte sur une seule main et fait des sauts périlleux ».

Une nouvelle occupation et de nouveaux talents que les enfants ne cessent d’assimiler. Leur niveau a surpris les assistants d’une conférence tenue récemment sur l’avenir des enfants de la rue, et au cours de laquelle les enfants de l’association Tofoulati ont présenté la danse de hip-hop. Yasmine et Hussein ont attiré tous les regards et suscité une vague d’applaudissements.

« Un spectacle qui doit encourager les différentes instances à les inviter pour animer plus de shows dans des salles de théâtre ou à l’Opéra. Cela leur prouverait que la société est en train d’apprécier leur participation et les regarder avec plus d’estime », dit Abdel-Moncef.

Et ce n’est qu’un début. La première troupe est en train de se former avec des petits pleins d’enthousiasme et de détermination. Leur plus grand rêve est de prouver à tout le monde qu’ils existent, qu’ils possèdent du talent et qu’ils ont beaucoup de choses à dire aux autres.

Doaa Khalifa