|
|
| |
Dans ce premier roman, l’écrivain égyptien
Mossaad Abou-Fagr
n’épargne ses sarcasmes ni à sa tribu d’origine, ni
aux touristes qui parcourent le Sinaï, ni à la police qui le
quadrille. Ce n’est pourtant pas ce texte, aux éditions
Merit, qui l’a mené derrière les barreaux. Il est accusé «
d’incitation à la révolte ».
Talaat Al-Badan
Je roulais sur la route principale qui sépare les hauteurs
montagneuses de la dépression de Noweiba. En me regardant
dans le rétroviseur, je vis la balafre comme un sceau sur
mon front. Quand j’étais dans son ventre, ma mère était
allée chez le faqir. En la voyant arriver, il dit en
souriant : « tu auras un fils que tu appelleras Rabii ».
Mais ma mère, qui avait des enfants tellement qu’ils
cachaient la face du soleil, ne prêta pas attention à la
question du nom. Ou disons plutôt qu’elle voulut faire d’une
pierre deux coups : m’appeler Rabii d’après la prémonition
du cheikh, et respecter les commandements. Car on dit que la
femme qui enfante un garçon doit l’appeler Labbad, puis
attendre la première fête pour lui choisir un nom. Elle
m’appela Labbad. Le matin de la fête — c’était l’Aïd Al-Kébir,
elle accomplit la prémonition du cheikh, et me nomma Rabii.
Quand elle enfanta, après moi, un frère mort-né, elle se
rendit compte de l’erreur qu’elle avait faite. Elle emplit
son panier de sucre, de thé, et de tous les bonbons qu’elle
put trouver, et se précipita, repentante, chez le faqir.
Elle resta chez lui pendant trois jours. A la deuxième nuit,
l’une de ses femmes fit observer à ma mère qu’il était plus
éclairé qu’elle sur les commandements. A la troisième, elle
eut la permission de le rejoindre dans sa retraite.
Quand il me vit dans ses bras, il pointa vers moi son index
: « voici Rabii ». Afin que l’ange de la mort n’emmène pas
mes frères, ceux qui viendraient après moi, il lui indiqua
la voie à suivre — celle qui a laissé cette balafre sur mon
front.
Juste après l’aube, à ce moment où l’on ne distingue pas le
chien du loup, elle me réveilla. Elle fixa soigneusement la
ghotra sur ma tête, m’attrapa par le bras, et descendit vers
le village. Nous nous glissâmes entre les habitations,
jusqu’à atteindre une maison dont l’ancienne porte de bois
portait encore l’empreinte d’une paume de sang sur l’un de
ses battants. Elle m’arrêta là, comme si elle allait
frapper, puis, soulevant la ghotra, m’attrapa la tête, et,
soudainement, cogna mon front sur la porte. Je hurlai. Elle
me toucha le front, et quand elle se fut assurée que le sang
en coulait, elle rebroussa chemin, laissant derrière elle, à
l’intérieur de la maison, s’élever un cri : « c’est qui ? »
Je cessai de me palper le front, quand, effrayé, je vis de
la fumée s’élever de l’avant de la voiture. Je l’arrêtai,
ouvris rapidement le capot, versai de l’eau sur le
radiateur, et attendis qu’elle refroidisse. Je retournai sur
mon siège et tournai la clé du contact, la voiture
gargouilla et le moteur vrombit. J’avais le pied droit sur
l’accélérateur, le gauche pendait sur l’asphalte, je le
frottais pour sécher la sueur que je sentais calcinée dans
le creux de mon pied. C’est à ce moment-là que je le vis
monter du village. Je lui demandai comment il allait, pour
essayer d’alléger cette rencontre imprévue. Assaf me
racontait, tout heureux, qu’il était désormais propriétaire
d’un camp à Ras Chaytan. Il m’expliquait comment m’y rendre,
mais je ne m’intéressais pas à ce qu’il racontait. L’endroit
qu’il me décrivait était escarpé, et pour aller le voir, il
me faudrait laisser la voiture sur l’asphalte, et y aller à
dos de dromadaire.
J’en avais assez de travailler comme vendeur ambulant, et
j’avais décidé de tenter ma chance comme chasseur de
faucons. Je m’installai au pied de Hadabet Al-Tih, à
observer les oiseaux. Je vis un oum gharir. Je lançai une
pierre dans sa direction, il plana un moment, puis se mit à
sautiller sur une patte. Je le laissai et fouillai du regard
le vide qui m’entourait. C’est alors que je vis le bédouin
arriver, et elle avec lui. En voyant la caméra qui lui
pendait sur la poitrine, je crus que c’était une touriste.
Mais je compris sans trop d’efforts que Ghalit parcourait le
désert infini, pour s’adonner à son amour pour la
photographie.
Le guide sentit que je la désirais et il l’abandonna dès
qu’il toucha sa rémunération, comme s’il se débarrassait
d’un poids trop lourd. Au moment où il s’éloignait, je
réalisai dans quelles embrouilles je m’étais mis. Je faillis
le rappeler, mais mon désir d’elle était trop impérieux. Sa
présence en ce lieu était interdite, et je ne pouvais pas
l’emmener au campement de ma tribu. Ma famille se chargerait
de me fustiger de ses remarques !
Je passai en revue dans ma tête les nombreuses occasions où
j’avais été lâche. Je réalisai à quel point la lâcheté
s’était incrustée en moi. Bien que je connaisse la politique
du « frappe Massoud pour que Moubarak chie dans son froc »,
je choisissais toujours de rester Massoud. Le jour où mes
cousins avaient, armes à la main, bloqué la route menant au
passage d’Al-Awgi, je ne les avais pas épaulés. J’avais
prétendu être occupé. Si j’avais été avec eux, je n’aurais
pas subi l’officier qui m’a arrêté dans un village tout
proche du campement de ma tribu.
Traduction de Dina Heshmat
|
|

|
|
|
Echos d’une identité
bédouine bouleversée
Etre bédouin peut être un crime, une marque dégradante.
C’est ce que raconte Rabii, le narrateur de Talaat Al-Badan,
quand il se souvient de ces tableaux vus au Musée égyptien,
où l’on voit le roi Sénéfrou frappant un bédouin. Ou, plus
brutalement, quand il rapporte une scène de torture, d’une
violence inouïe, menée par des officiers de police sadiques
cherchant à asseoir leur domination sur les tribus du Sinaï.
Car avant d’être une destination de rêve décrite dans les
dépliants touristiques, la péninsule du Sinaï est le théâtre
d’une politique répressive, qui, sous couvert de lutte
contre le terrorisme, s’est traduite par des arrestations de
masse et des pratiques dont on disculpe souvent la brutalité
par la « différence bédouine ». C’est pour avoir participé à
des manifestations pacifiques pour la libération des
prisonniers politiques que Mossaad Abou-Fagr a été arrêté le
27 décembre 2007. Aujourd’hui, il est encore en détention,
malgré cinq arrêtés de libération rendus par les tribunaux.
Solidaire avec les siens confrontés à la machine policière,
le jeune écrivain a, selon son propre témoignage, été
dénoncé à la police par « des bédouins liés aux services de
renseignement qui prétendaient que mon roman porte atteinte
à l’honneur des bédouins ».
La gêne causée par des interrogations littéraires sur
l’identité bédouine a ainsi été manipulée à des fins
politiques.
Dans Talaat Al-Badan, ce questionnement identitaire
permanent est illustré par le parcours du narrateur.
Malgré
sa licence en Histoire, Rabii se retrouve au chômage dans le
campement de sa tribu près de Noweiba. Il se crée de
multiples « petits boulots ». Et de vendeur ambulant en
chasseur de faucons, il finit par se faire guide pour
touristes.
Les
années passées à l’Université du Caire, la confrontation au
monde urbain, l’ont changé, sans faire de lui un élément
extérieur à la tribu. Elles lui ont donné un certain recul
par rapport à son univers de naissance. Sous sa plume, les
mythes et superstitions ancestraux qui forgent l’identité de
la tribu se transforment en anecdotes ; les exigences de
pureté bédouine qui rejettent à la marge tous les éléments
mixtes, comme Auda, dont la grand-mère « paysanne » était
toujours au centre des quolibets des autres gamins,
deviennent le prétexte d’une autodérision décapante.
Le
nouveau travail de Rabii le confronte à des touristes qui se
comportent selon un code social totalement différent. « Cinq
touristes, trois filles et deux garçons, étaient étendus nus
dans le coffre arrière de la voiture ». De la nudité aux
rites sataniques inquiétants pratiqués par les touristes
israéliens, Rabii est déstabilisé par l’intrusion violente
du tourisme dans son quotidien. Quand il demande à l’un de
ses amis bédouins « son avis sur la question », ce dernier
le regarde « à travers la fumée de la marijuana : mon avis,
je le plie soigneusement et le cache dans un coin sûr de ma
tête ».
Talaat
Al-Badan accorde une attention particulière au rapport plus
délicat encore avec les touristes israéliens.
Le
roman s’arrête également sur les destinées des tribus
déchirées par de nouvelles frontières imposées au fur et à
mesure des guerres de 1948 et 1967, narre les soirées
émouvantes avec des bédouins de Palestine exilés en Jordanie
autour d’un feu du désert. Les démêlés quotidiens avec les
policiers en vadrouille ne sont pas en reste.
Le «
bédouin » est brutalisé par les flics, exotisé par les
touristes, assimilé à un collabo fumeur de marijuana par
l’Egyptien lambda. Le roman de Mossaad Abou-Fagr prend tous
ces clichés par les cornes. Il aborde chacune de ces
interrogations, ou toutes à la fois, au risque de se
disperser entre des questions toutes aussi décisives les
unes que les autres.
Entreprise ambitieuse, Talaat Al-Badan fouille l’inconscient
national égyptien. Un roman où rester bédouin est un choix
s’affirmant dans sa spécificité, tout en faisant écho aux
interrogations identitaires de tout citoyen égyptien sur son
rapport à son histoire personnelle, à l’Etat central et aux
touristes qui envahissent désormais aussi l’imaginaire
littéraire.
D.H.
|
|