Al-Ahram Hebdo, Littérature | Mossaad Abou-Fagr, Talaat Al-Badan
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 juillet 2008, numéro 724

 

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Littérature

Dans ce premier roman, l’écrivain égyptien Mossaad Abou-Fagr n’épargne ses sarcasmes ni à sa tribu d’origine, ni aux touristes qui parcourent le Sinaï, ni à la police qui le quadrille. Ce n’est pourtant pas ce texte, aux éditions Merit, qui l’a mené derrière les barreaux. Il est accusé « d’incitation à la révolte ».  

Talaat Al-Badan 

Je roulais sur la route principale qui sépare les hauteurs montagneuses de la dépression de Noweiba. En me regardant dans le rétroviseur, je vis la balafre comme un sceau sur mon front. Quand j’étais dans son ventre, ma mère était allée chez le faqir. En la voyant arriver, il dit en souriant : « tu auras un fils que tu appelleras Rabii ». Mais ma mère, qui avait des enfants tellement qu’ils cachaient la face du soleil, ne prêta pas attention à la question du nom. Ou disons plutôt qu’elle voulut faire d’une pierre deux coups : m’appeler Rabii d’après la prémonition du cheikh, et respecter les commandements. Car on dit que la femme qui enfante un garçon doit l’appeler Labbad, puis attendre la première fête pour lui choisir un nom. Elle m’appela Labbad. Le matin de la fête — c’était l’Aïd Al-Kébir, elle accomplit la prémonition du cheikh, et me nomma Rabii. Quand elle enfanta, après moi, un frère mort-né, elle se rendit compte de l’erreur qu’elle avait faite. Elle emplit son panier de sucre, de thé, et de tous les bonbons qu’elle put trouver, et se précipita, repentante, chez le faqir. Elle resta chez lui pendant trois jours. A la deuxième nuit, l’une de ses femmes fit observer à ma mère qu’il était plus éclairé qu’elle sur les commandements. A la troisième, elle eut la permission de le rejoindre dans sa retraite.

Quand il me vit dans ses bras, il pointa vers moi son index : « voici Rabii ». Afin que l’ange de la mort n’emmène pas mes frères, ceux qui viendraient après moi, il lui indiqua la voie à suivre — celle qui a laissé cette balafre sur mon front.

Juste après l’aube, à ce moment où l’on ne distingue pas le chien du loup, elle me réveilla. Elle fixa soigneusement la ghotra sur ma tête, m’attrapa par le bras, et descendit vers le village. Nous nous glissâmes entre les habitations, jusqu’à atteindre une maison dont l’ancienne porte de bois portait encore l’empreinte d’une paume de sang sur l’un de ses battants. Elle m’arrêta là, comme si elle allait frapper, puis, soulevant la ghotra, m’attrapa la tête, et, soudainement, cogna mon front sur la porte. Je hurlai. Elle me toucha le front, et quand elle se fut assurée que le sang en coulait, elle rebroussa chemin, laissant derrière elle, à l’intérieur de la maison, s’élever un cri : « c’est qui ? »

Je cessai de me palper le front, quand, effrayé, je vis de la fumée s’élever de l’avant de la voiture. Je l’arrêtai, ouvris rapidement le capot, versai de l’eau sur le radiateur, et attendis qu’elle refroidisse. Je retournai sur mon siège et tournai la clé du contact, la voiture gargouilla et le moteur vrombit. J’avais le pied droit sur l’accélérateur, le gauche pendait sur l’asphalte, je le frottais pour sécher la sueur que je sentais calcinée dans le creux de mon pied. C’est à ce moment-là que je le vis monter du village. Je lui demandai comment il allait, pour essayer d’alléger cette rencontre imprévue. Assaf me racontait, tout heureux, qu’il était désormais propriétaire d’un camp à Ras Chaytan. Il m’expliquait comment m’y rendre, mais je ne m’intéressais pas à ce qu’il racontait. L’endroit qu’il me décrivait était escarpé, et pour aller le voir, il me faudrait laisser la voiture sur l’asphalte, et y aller à dos de dromadaire.

J’en avais assez de travailler comme vendeur ambulant, et j’avais décidé de tenter ma chance comme chasseur de faucons. Je m’installai au pied de Hadabet Al-Tih, à observer les oiseaux. Je vis un oum gharir. Je lançai une pierre dans sa direction, il plana un moment, puis se mit à sautiller sur une patte. Je le laissai et fouillai du regard le vide qui m’entourait. C’est alors que je vis le bédouin arriver, et elle avec lui. En voyant la caméra qui lui pendait sur la poitrine, je crus que c’était une touriste. Mais je compris sans trop d’efforts que Ghalit parcourait le désert infini, pour s’adonner à son amour pour la photographie.

Le guide sentit que je la désirais et il l’abandonna dès qu’il toucha sa rémunération, comme s’il se débarrassait d’un poids trop lourd. Au moment où il s’éloignait, je réalisai dans quelles embrouilles je m’étais mis. Je faillis le rappeler, mais mon désir d’elle était trop impérieux. Sa présence en ce lieu était interdite, et je ne pouvais pas l’emmener au campement de ma tribu. Ma famille se chargerait de me fustiger de ses remarques !

Je passai en revue dans ma tête les nombreuses occasions où j’avais été lâche. Je réalisai à quel point la lâcheté s’était incrustée en moi. Bien que je connaisse la politique du « frappe Massoud pour que Moubarak chie dans son froc », je choisissais toujours de rester Massoud. Le jour où mes cousins avaient, armes à la main, bloqué la route menant au passage d’Al-Awgi, je ne les avais pas épaulés. J’avais prétendu être occupé. Si j’avais été avec eux, je n’aurais pas subi l’officier qui m’a arrêté dans un village tout proche du campement de ma tribu.

Traduction de Dina Heshmat

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Echos d’une identité
bédouine bouleversée
 

Etre bédouin peut être un crime, une marque dégradante. C’est ce que raconte Rabii, le narrateur de Talaat Al-Badan, quand il se souvient de ces tableaux vus au Musée égyptien, où l’on voit le roi Sénéfrou frappant un bédouin. Ou, plus brutalement, quand il rapporte une scène de torture, d’une violence inouïe, menée par des officiers de police sadiques cherchant à asseoir leur domination sur les tribus du Sinaï. Car avant d’être une destination de rêve décrite dans les dépliants touristiques, la péninsule du Sinaï est le théâtre d’une politique répressive, qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme, s’est traduite par des arrestations de masse et des pratiques dont on disculpe souvent la brutalité par la « différence bédouine ». C’est pour avoir participé à des manifestations pacifiques pour la libération des prisonniers politiques que Mossaad Abou-Fagr a été arrêté le 27 décembre 2007. Aujourd’hui, il est encore en détention, malgré cinq arrêtés de libération rendus par les tribunaux. Solidaire avec les siens confrontés à la machine policière, le jeune écrivain a, selon son propre témoignage, été dénoncé à la police par « des bédouins liés aux services de renseignement qui prétendaient que mon roman porte atteinte à l’honneur des bédouins ».

 La gêne causée par des interrogations littéraires sur l’identité bédouine a ainsi été manipulée à des fins politiques.

Dans Talaat Al-Badan, ce questionnement identitaire permanent est illustré par le parcours du narrateur. Malgré sa licence en Histoire, Rabii se retrouve au chômage dans le campement de sa tribu près de Noweiba. Il se crée de multiples « petits boulots ». Et de vendeur ambulant en chasseur de faucons, il finit par se faire guide pour touristes.

Les années passées à l’Université du Caire, la confrontation au monde urbain, l’ont changé, sans faire de lui un élément extérieur à la tribu. Elles lui ont donné un certain recul par rapport à son univers de naissance. Sous sa plume, les mythes et superstitions ancestraux qui forgent l’identité de la tribu se transforment en anecdotes ; les exigences de pureté bédouine qui rejettent à la marge tous les éléments mixtes, comme Auda, dont la grand-mère « paysanne » était toujours au centre des quolibets des autres gamins, deviennent le prétexte d’une autodérision décapante.

Le nouveau travail de Rabii le confronte à des touristes qui se comportent selon un code social totalement différent. « Cinq touristes, trois filles et deux garçons, étaient étendus nus dans le coffre arrière de la voiture ». De la nudité aux rites sataniques inquiétants pratiqués par les touristes israéliens, Rabii est déstabilisé par l’intrusion violente du tourisme dans son quotidien. Quand il demande à l’un de ses amis bédouins « son avis sur la question », ce dernier le regarde « à travers la fumée de la marijuana : mon avis, je le plie soigneusement et le cache dans un coin sûr de ma tête ».

Talaat Al-Badan accorde une attention particulière au rapport plus délicat encore avec les touristes israéliens.

 Le roman s’arrête également sur les destinées des tribus déchirées par de nouvelles frontières imposées au fur et à mesure des guerres de 1948 et 1967, narre les soirées émouvantes avec des bédouins de Palestine exilés en Jordanie autour d’un feu du désert. Les démêlés quotidiens avec les policiers en vadrouille ne sont pas en reste.

Le « bédouin » est brutalisé par les flics, exotisé par les touristes, assimilé à un collabo fumeur de marijuana par l’Egyptien lambda. Le roman de Mossaad Abou-Fagr prend tous ces clichés par les cornes. Il aborde chacune de ces interrogations, ou toutes à la fois, au risque de se disperser entre des questions toutes aussi décisives les unes que les autres.

Entreprise ambitieuse, Talaat Al-Badan fouille l’inconscient national égyptien. Un roman où rester bédouin est un choix s’affirmant dans sa spécificité, tout en faisant écho aux interrogations identitaires de tout citoyen égyptien sur son rapport à son histoire personnelle, à l’Etat central et aux touristes qui envahissent désormais aussi l’imaginaire littéraire.

D.H.

 




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