Al-Ahram Hebdo, Evénement | Une justice sélective
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 juillet 2008, numéro 724

 

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Evénement

Soudan. Le président Béchir poursuivi par la Cour Pénale Internationale (CPI) tente une contre-attaque en faisant appel à la Ligue arabe et profite de l’inquiétude suscitée en Afrique. La démarche de la CPI provoque de plus de en plus suspicion.

Une justice sélective

Avec la djellaba soudanaise traditionnelle et coiffé du turban blanc ... Omar Al-Béchir danse, canne à la main devant les caméras. C’est sa façon de répondre à la demande du procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) de délivrer un mandat d’arrêt contre lui. Luis Moreno-Ocampo accuse le président soudanais de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre au Darfour, dans l’est du pays. Béchir n’est-il pas inquiet ? Il l’est certainement d’autant plus que c’est la première fois qu’un chef d’Etat en exercice fait l’objet d’une démarche pareille. Ainsi saisit-il d’urgence la Ligue arabe, même s’il s’efforce de faire preuve de sang-froid. Concrètement, cette demande de la CPI reste au niveau du symbolique, le chef d’Etat soudanais comprend que c’est juste le début d’un long chapitre judiciaire qui risque enfin de rester lettre morte.

Dans son réquisitoire, le procureur de la CPI accuse le président soudanais de vouloir éliminer trois groupes ethniques : les Massalit, les Four et les Zaghawa, les trois ethnies les plus importantes. Il estime que Béchir est à la tête d’un génocide en cours, perpétré « sans chambres à gaz, sans balles, sans machettes », mais « par la famine, le viol et la peur ». Un réquisitoire et des comparaisons jugées inacceptables par beaucoup. Moreno-Ocampo affirme dans ce contexte avoir réuni un ensemble d’éléments lui permettant de demander à la chambre préliminaire de la cour de lancer des poursuites contre le président Béchir en personne.

Il revient maintenant aux trois magistrats de la CPI de prendre une décision : délivrer, modifier ou refuser un tel mandat d’arrêt. Une mesure qui pourrait prendre plusieurs mois. S’ils décident de le poursuivre, ce sera la responsabilité du gouvernement soudanais de l’arrêter ; si ce dernier refuse, un mandat d’arrêt sera transmis à Interpol, qui pourrait dès lors émettre une notice rouge, signifiant l’arrestation immédiate. Cependant, le Conseil de sécurité a la possibilité de suspendre les poursuites pendant un an, et de reconduire cette suspension, dans le cadre du chapitre VII de la Charte, c’est-à-dire si les poursuites constituent « une menace à la paix ou à la sécurité ».

Si la demande de Moreno-Ocampo aboutit, Béchir serait le troisième président à tomber dans les griffes de la justice internationale. Le premier était Slobodan Milosevic, inculpé en 1999 par le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie, et le second, Charles Taylor, l’ex-dirigeant du Liberia, poursuivi en 2003 également par un Tribunal spécial pour les crimes commis en Sierra Leone.

Ainsi se manifeste un branle-bas politique avec des désapprobations et des satisfactions. Du côté des défenseurs de droits de l’homme, c’est plutôt l’exaltation. La démarche de la CPI signifie que personne n’est au-dessus de la loi, pas même un président. On salue un « pas significatif contre l’impunité au Darfour ». Mais, aux yeux d’autres, il s’agit d’une grande catastrophe. On craint que cette inculpation n’entrave le processus de paix au Soudan. Pire encore, la cour et son procureur sont pointés du doigt en dépit de la situation humanitaire au Darfour (lire encadré). L’accusation de génocide fait débat. Les déclarations de Moreno-Ocampo ne fournissent que très peu de preuves d’un génocide dans cette région. Techniquement, le procureur n’est pas obligé pour l’instant de fournir ni de rassembler plus de preuves. Mais, le problème qui se pose est de savoir si le président Béchir est traduit en justice, la cour aura suffisamment d’éléments pour défendre de manière convaincante l’idée d’un génocide. Ceci s’avère plus particulièrement ardu et pourrait démontrer que la position du procureur est politisée et non fondée en droit. « Dire aujourd’hui qu’il y a un génocide dans les camps de réfugiés, c’est de la rhétorique militante. Quels que soient la réalité et les sentiments qu’on puisse avoir à l’égard de Omar Al-Béchir, on ne peut pas le comparer à Hitler. Ce sont des erreurs infondées en termes d’analyse politique ou de terrain. Juridiquement, elles sont au mieux inutiles et au pire scandaleuses », reconnaît-on en Occident, comme le souligne Roland Marchal, chargé de recherche au CNRS, dans un entretien accordé au quotidien Le Monde.

La Ligue arabe saisie à la demande de Khartoum a ainsi critiqué « la position déséquilibrée » du procureur de la cour qui ne fait aucune référence aux mouvements rebelles ni à leurs actions au Darfour. A l’ouverture de la réunion, le ministre djiboutien des Affaires étrangères critiquait la communauté internationale qui reste silencieuse face à la souffrance des Palestiniens et aux crimes israéliens. Politique de deux poids deux mesures (lire encadré page 5). Une sorte de justice à deux vitesses. Une, rapide pour les faibles, et une seconde, presque inexistante, pour les forts. Sur le plan humanitaire, on ne peut qu’apprécier la condamnation, même d’un chef d’Etat, qui serait impliqué dans des crimes contre l’humanité. On se demande pourtant si le mieux serait d’être à la tête d’une grande démocratie et aller commettre des crimes hors de ses frontières en toute impunité. La Cour de La Haye qui prétend être juste finit par devenir injuste, simplement par le fait d’être sélective.

On se demande si un jour Ariel Sharon serait jugé pour ses massacres dans les camps de Sabra et Chatila, ou encore si George Bush serait poursuivi par la justice internationale pour ses crimes en Iraq ? (lire page 5). Le vice-président soudanais dénonce ainsi « une affaire politique ». « Nous sommes en contact permanent avec les membres du Conseil de sécurité de l’Onu, dans le but de trouver un plan d’action pour stopper cette procédure de la CPI » dit-il. Khartoum n’a pas ratifié le traité de Rome constitutif de la CPI et donc ne se voit pas lié par la juridiction internationale. Il refuse ainsi de livrer un ministre et un chef janjawid sous le coup de mandats d’arrêts. Ce qui s’applique aux Etats-Unis devrait valoir pour le Soudan, car Washington non plus n’a pas ratifié le traité, fait-on valoir ?

 

La crainte d’un précédent

Pour les spécialistes, l’affaire du Soudan relève dans le fond d’une question qui est loin d’être humanitaire. C’est ce qu’affirme l’ambassadeur Abdallah Al-Achaal, spécialiste de droit international, qui affirme qu’il existe depuis longtemps un plan américain qui vise le partage des territoires soudanais pour s’emparer de ses provinces. « Depuis 2004, les Etats-Unis ont commencé à attirer l’attention vers le Soudan sous des prétextes humanitaires », affirme le politologue. Le Darfour n’échappe pas à la règle. Il est visé par une série de pays occidentaux et de lobbies. Ses richesses en uranium ou en pétrole attisent la convoitise, ce qui explique pourquoi ce conflit mobilise le plus les opinions publiques occidentales surtout que d’un strict point de vue humanitaire, la crise semble contenue. Le président américain a fait du Darfour une cause personnelle. Le régime soudanais le sait et dans la foulée, les Arabes et les Africains aussi. Ainsi, la Ligue arabe a-t-elle décidé de dépêcher à Khartoum son secrétaire général Amr Moussa. Il est porteur d’une série de mesures juridiques qui devraient sauver Béchir. Les Arabes vont convaincre le régime soudanais d’entamer un procès national pour les personnes impliquées dans des crimes de guerre au Darfour, insistant sur « le mandat des institutions judiciaires civiles soudanaises pour rendre la justice ». En vertu du principe de complémentarité, la Cour pénale internationale ne pourra intervenir que si la justice nationale ne peut pas ou ne veut pas traiter de manière adéquate les crimes tombant sous sa juridiction.

Les Arabes, même s’ils ne sont pas satisfaits de leur confrère soudanais et qui ne cachent pas des critiques sur ses actions ici et là dans le pays, craignent d’abord que cette mesure de la CPI ne crée un précédent dangereux pour les autres chefs d’Etat de la région. Ils redoutent encore qu’elle ne complique davantage la situation et n’entrave les efforts en faveur de la paix au Darfour.

Les Africains ne font pas fausse note. L’Union africaine estime que « rien ne doit être fait qui puisse remettre en cause les processus de paix au Soudan ». Le ministre tanzanien des Affaires étrangères s’exprimant au nom du président de l’UA a été très clair : « Nous appelons la CPI à reporter l’inculpation de Béchir car il y a des risques de coup d’Etat militaire et d’anarchie généralisée au Soudan».

Paradoxalement, les Four, la principale communauté au Darfour et qui est particulièrement visée par les violences s’est montrée très lucide. Selon Sala-Hédine Rijjal, le sultan des Four, la décision du procureur de la CPI ne va pas faciliter la paix. La Ligue arabe et le Conseil pour la paix et la sécurité de l’Union africaine devraient appeler le Conseil de sécurité à faire barrage à toute demande de la CPI, en invoquant l’intérêt de la paix au Darfour. La Chine et certains responsables du Conseil de sécurité semblent d’accord avec cette idée.

Le dirigeant soudanais peut ainsi réduire à néant la demande du procureur de la CPI, mettant en exergue le fiasco d’une cour politisée alors qu’elle devrait être synonyme de justice mondiale.

Samar Al-Gamal

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Crime de génocide

Le génocide est le crime le plus grave du droit international. On entend par crime de génocide un des actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme le meurtre de membres du groupe, l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe, le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.

La structure légale du crime de génocide, établie avec la Convention sur le génocide de 1948, permet d’inculper des individus responsables d’actes très spécifiques.

Pour pouvoir inculper quelqu’un pour génocide, il faut prouver non seulement que l’individu a commis des crimes mais également qu’il les a commis avec l’intention malveillante de détruire un groupe national, ethnique ou religieux : c’est ce qu’on appelle le mens rea.

 

 




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