Al-Ahram Hebdo, Egypte | L’esprit et pas la lettre
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 juillet 2008, numéro 724

 

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Egypte

23 juillet. Faute de pouvoir revivre les années d’euphorie populaire déclenchée par la Révolution, les Egyptiens souhaitent en conserver l’esprit.

L’esprit et pas la lettre

Non seulement la Révolution du 23 Juillet 1952 et son leader Gamal Abdel-Nasser constituent la base légitime sur laquelle repose le régime actuel, mais façonnent tout un univers nostalgique et idéalisé où de nombreux Egyptiens continuent à vivre. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après la Révolution, les Nassériens aussi bien que ceux appartenant à des courants politiques reniés sous Nasser, sont tous d’accord sur le fait que ce dernier a bénéficié d’un soutien populaire inégalé pour un dirigeant arabe. Certains l’expliquent par les circonstances historiques, d’autres mettent en avant les orientations et choix politiques du « leader », Gamal Abdel-Nasser.

En se positionnant comme l’héritier des héros de la cause nationale de l’entre-deux siècles, Ahmad Orabi, Moustapha Kamel, Saad Zaghloul, pour ne citer que ceux-ci, Gamal Abdel-Nasser a satisfait la principale condition nécessaire pour galvaniser les masses. « L’indépendance nationale, le refus du colonialisme et le non-alignement furent des termes-clés du discours national égyptien durant les décennies précédant la Révolution. L’Egypte cherchait un leader, et c’est Nasser qui est venu incarner ces espoirs … Le peuple était prêt à l’accueillir », souligne de son côté Mounir Fakhri Abdel-Nour, secrétaire général du parti libéral Al-Wafd qui fut écarté du pouvoir au lendemain de la Révolution.

« Le peuple égyptien a ses critères, le charisme, il l’accorde à celui qui s’oppose à l’occupation et qui défend l’indépendance nationale. Les leaders dont le nom n’a jamais été lié au combat contre le colonisateur ont été effacés de la mémoire populaire », estime Réfaat Al-Saïd, président du parti du Rassemblement (gauche). « Par conséquent, Nasser doit son charisme à ses prises de position nationales et anti-sionistes, mais aussi à sa position en faveur de la justice sociale », ajoute Al-Saïd.

 

Une dimension personnelle

Outre la défense de la cause nationale, les Nassériens, eux, relèvent une autre dimension « personnelle » qui a fait que le peuple s’est senti attaché à son président.

« Nasser croyait en ce qu’il disait et les Egyptiens plaçaient leur confiance en lui. C’est pour cela que, malgré leurs problèmes, ils étaient prêts à répondre à son appel de serrer la ceinture », souligne Abdallah Al-Sennawi, rédacteur en chef du journal Al-Arabi, du Parti nassérien. « Abdel-Nasser a pris le parti des gens modestes qui représentent la majorité de la population. Il a aussi incarné la dignité du peuple face au colonisateur et aux monopolisateurs. C’est là où réside la clé de cette galvanisation », affirme de son côté Hamdine Sabbahi, fondateur du projet de parti de tendance nassérienne, Al-Karama (qui justement signifie la dignité).

En effet, la Révolution est associée à un nombre d’événements et de politiques significatifs : l’évacuation des troupes britanniques, la bataille pour le Haut-Barrage, la nationalisation du Canal de Suez, la défaite de l’agression tripartite en 1956, l’union avec la Syrie en 1958, la proclamation du « socialisme arabe », la réforme agraire, pour ne citer que quelques « chefs-d’œuvre ». Cela dit, le sentiment qui lui reste associé encore aujourd’hui ne saurait être complètement expliqué par une liste de réformes sociales ou d’entreprises politico-militaires. L’esprit de la Révolution se confond avec les valeurs du nassérisme et la personne même de Nasser. C’est surtout et avant tout un état d’âme, une exaltation, un espoir. Le slogan « Relève la tête, mon frère ! » est doublement porteur de message : contre l’oppression et pour la fierté.

 

Recréer le rêve

L’expérience est certes fascinante, et représente encore aujourd’hui un paradis perdu pour beaucoup d’Egyptiens. Mais à un niveau moins affectif, peu ont envie de le reproduire tel qu’il a été. Al-Saïd qui, comme beaucoup de communistes d’alors, a fait des années de prison sous Nasser, refuse d’omettre l’absence de la démocratie qui a fait perdre à cette expérience son immunité. « Nasser nous a mis face à un dilemme difficile en nous demandant de choisir entre le pain et la démocratie. Aujourd’hui, on nous offre la liberté d’expression, mais on est privé du pain, cela aussi est impossible », note-t-il. « A commencer par les années 1965 je ne suis pas sûr que cette galvanisation fut entière, la preuve en est la présence à cette époque d’une quarantaine de milliers de prisonniers politiques », estime de son côté, le libéral Abdel-Nour. « Fini le temps du leader unique, du discours unique, du projet unique et du lavage de cerveau. Aujourd’hui, avec des sources d’informations disponibles pour tous, seul le développement peut à la limite représenter un projet national susceptible de rassembler le peuple. Et encore ... Les politiques menant à cet objectif sont multiples et c’est tant mieux », ajoute-t-il.

Même parmi les plus convaincus, il s’agit de recréer le rêve plutôt que de le revivre. « On ne peut pas cloner l’histoire, c’est sur les valeurs de la Révolution qu’il faut construire. Ce qui peut rassembler le peuple, aujourd’hui, c’est un projet national reposant sur la démocratie et la justice sociale », estime Al-Sennawi. Un autre Nassérien convaincu, Sabbahi, pense que « ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est un front national regroupant toutes les forces politiques de l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par les islamistes, autour d’un projet national contre la corruption, la pauvreté et l’oppression et contre l’hégémonie américano-sioniste ».

« Les objectifs de la Révolution sont toujours de mise, qu’il s’agisse de la démocratie, la justice sociale, la démocratie ou la construction d’une économie forte, et pour y parvenir, les recettes sont multiples », estime Moustapha Kamel Al-Sayed, professeur de sciences politiques à l’Université américaine du Caire.

Finalement, que reste-t-il de la Révolution sinon son « esprit » ? « Faire de l’Egypte une patrie où il fait bon vivre, où les citoyens trouvent leur place et à laquelle ils sont fiers d’appartenir. Une patrie qui assure à ses citoyens leurs besoins essentiels et dont les orientations politiques traduisent leurs valeurs et principes », voilà l’esprit à retrouver, tel que le résume le politologue.

Chérif Albert

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