23 juillet.
Faute de pouvoir revivre les années d’euphorie populaire
déclenchée par la Révolution, les Egyptiens souhaitent en
conserver l’esprit.
L’esprit et pas la lettre
Non
seulement la Révolution du 23 Juillet 1952 et son leader
Gamal Abdel-Nasser constituent la base légitime sur laquelle
repose le régime actuel, mais façonnent tout un univers
nostalgique et idéalisé où de nombreux Egyptiens continuent
à vivre. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après la
Révolution, les Nassériens aussi bien que ceux appartenant à
des courants politiques reniés sous Nasser, sont tous
d’accord sur le fait que ce dernier a bénéficié d’un soutien
populaire inégalé pour un dirigeant arabe. Certains
l’expliquent par les circonstances historiques, d’autres
mettent en avant les orientations et choix politiques du «
leader », Gamal Abdel-Nasser.
En se positionnant comme l’héritier des héros de la cause
nationale de l’entre-deux siècles, Ahmad Orabi, Moustapha
Kamel, Saad Zaghloul, pour ne citer que ceux-ci, Gamal
Abdel-Nasser a satisfait la principale condition nécessaire
pour galvaniser les masses. « L’indépendance nationale, le
refus du colonialisme et le non-alignement furent des
termes-clés du discours national égyptien durant les
décennies précédant la Révolution. L’Egypte cherchait un
leader, et c’est Nasser qui est venu incarner ces espoirs …
Le peuple était prêt à l’accueillir », souligne de son côté
Mounir Fakhri Abdel-Nour, secrétaire général du parti
libéral Al-Wafd qui fut écarté du pouvoir au lendemain de la
Révolution.
« Le peuple égyptien a ses critères, le charisme, il
l’accorde à celui qui s’oppose à l’occupation et qui défend
l’indépendance nationale. Les leaders dont le nom n’a jamais
été lié au combat contre le colonisateur ont été effacés de
la mémoire populaire », estime Réfaat Al-Saïd, président du
parti du Rassemblement (gauche). « Par conséquent, Nasser
doit son charisme à ses prises de position nationales et
anti-sionistes, mais aussi à sa position en faveur de la
justice sociale », ajoute Al-Saïd.
Une dimension personnelle
Outre la défense de la cause nationale, les Nassériens, eux,
relèvent une autre dimension « personnelle » qui a fait que
le peuple s’est senti attaché à son président.
« Nasser croyait en ce qu’il disait et les Egyptiens
plaçaient leur confiance en lui. C’est pour cela que, malgré
leurs problèmes, ils étaient prêts à répondre à son appel de
serrer la ceinture », souligne Abdallah Al-Sennawi,
rédacteur en chef du journal Al-Arabi, du Parti nassérien. «
Abdel-Nasser a pris le parti des gens modestes qui
représentent la majorité de la population. Il a aussi
incarné la dignité du peuple face au colonisateur et aux
monopolisateurs. C’est là où réside la clé de cette
galvanisation », affirme de son côté Hamdine Sabbahi,
fondateur du projet de parti de tendance nassérienne, Al-Karama
(qui justement signifie la dignité).
En effet, la Révolution est associée à un nombre
d’événements et de politiques significatifs : l’évacuation
des troupes britanniques, la bataille pour le Haut-Barrage,
la nationalisation du Canal de Suez, la défaite de
l’agression tripartite en 1956, l’union avec la Syrie en
1958, la proclamation du « socialisme arabe », la réforme
agraire, pour ne citer que quelques « chefs-d’œuvre ». Cela
dit, le sentiment qui lui reste associé encore aujourd’hui
ne saurait être complètement expliqué par une liste de
réformes sociales ou d’entreprises politico-militaires.
L’esprit de la Révolution se confond avec les valeurs du
nassérisme et la personne même de Nasser. C’est surtout et
avant tout un état d’âme, une exaltation, un espoir. Le
slogan « Relève la tête, mon frère ! » est doublement
porteur de message : contre l’oppression et pour la fierté.
Recréer le rêve
L’expérience est certes fascinante, et représente encore
aujourd’hui un paradis perdu pour beaucoup d’Egyptiens. Mais
à un niveau moins affectif, peu ont envie de le reproduire
tel qu’il a été. Al-Saïd qui, comme beaucoup de communistes
d’alors, a fait des années de prison sous Nasser, refuse
d’omettre l’absence de la démocratie qui a fait perdre à
cette expérience son immunité. « Nasser nous a mis face à un
dilemme difficile en nous demandant de choisir entre le pain
et la démocratie. Aujourd’hui, on nous offre la liberté
d’expression, mais on est privé du pain, cela aussi est
impossible », note-t-il. « A commencer par les années 1965
je ne suis pas sûr que cette galvanisation fut entière, la
preuve en est la présence à cette époque d’une quarantaine
de milliers de prisonniers politiques », estime de son côté,
le libéral Abdel-Nour. « Fini le temps du leader unique, du
discours unique, du projet unique et du lavage de cerveau.
Aujourd’hui, avec des sources d’informations disponibles
pour tous, seul le développement peut à la limite
représenter un projet national susceptible de rassembler le
peuple. Et encore ... Les politiques menant à cet objectif
sont multiples et c’est tant mieux », ajoute-t-il.
Même parmi les plus convaincus, il s’agit de recréer le rêve
plutôt que de le revivre. « On ne peut pas cloner
l’histoire, c’est sur les valeurs de la Révolution qu’il
faut construire. Ce qui peut rassembler le peuple,
aujourd’hui, c’est un projet national reposant sur la
démocratie et la justice sociale », estime Al-Sennawi. Un
autre Nassérien convaincu, Sabbahi, pense que « ce qu’il
nous faut aujourd’hui, c’est un front national regroupant
toutes les forces politiques de l’extrême gauche à l’extrême
droite en passant par les islamistes, autour d’un projet
national contre la corruption, la pauvreté et l’oppression
et contre l’hégémonie américano-sioniste ».
« Les objectifs de la Révolution sont toujours de mise,
qu’il s’agisse de la démocratie, la justice sociale, la
démocratie ou la construction d’une économie forte, et pour
y parvenir, les recettes sont multiples », estime Moustapha
Kamel Al-Sayed, professeur de sciences politiques à
l’Université américaine du Caire.
Finalement, que reste-t-il de la Révolution sinon son «
esprit » ? « Faire de l’Egypte une patrie où il fait bon
vivre, où les citoyens trouvent leur place et à laquelle ils
sont fiers d’appartenir. Une patrie qui assure à ses
citoyens leurs besoins essentiels et dont les orientations
politiques traduisent leurs valeurs et principes », voilà
l’esprit à retrouver, tel que le résume le politologue.
Chérif Albert