Exposition.
Jusqu’au 21 septembre le musée Carnavalet à Paris expose les
gouaches, dessins, aquarelles et peintures d’Edmond Kiraz.
Arménien d’Egypte, installé en France.
Les libellules de Paris
Quand
la direction du musée Carnavalet a décidé, le 14 mai
dernier, de rendre hommage à l’artiste Edmond Kiraz, c’est
une pluie de lumière qui s’est abattue sur les flancs de la
rue de Sévigné. Ce musée venant égayer s’avère « le plus
parisien de tous », saluant un hôte pour qui la couleur ne
prend sens que dans la lumière qu’elle insuffle. Les œuvres
de Kiraz qui y sont temporairement exposées jusqu’au 21
septembre représentent un travail de plus de 50 ans, offrant
de ravissantes silhouettes que, partout, on appelle les
Parisiennes.
Partout sur les dessins, les femmes animaient les rues par
leurs longues enjambées que les passants n’osaient fixer que
du coin de l’œil. C’est tout le Paris carte postale que l’on
retrouve dans l’œuvre de Kiraz, né au Caire de parents
arméniens qui avaient quitté la Turquie pour fuir les
persécutions. En 1946, il avait pris le bateau pour
Marseille, « la tête bouillonnant de projets ». « Ce qui m’a
ébloui à Paris, ce ne fut pas la tour Eiffel ou le Louvre,
mais les femmes légères, j’avais l’impression que je
n’aurais pas mal si elles me marchaient sur les pieds : des
libellules », raconte-t-il dans le catalogue de
l’exposition. Dessins de presse ou gouaches publicitaires,
l’œuvre de Kiraz n’échappe à aucun regard et ne permet
aucune confusion : les jambes galbées, volontairement trop
longues, donnent aux silhouettes féminines et aguichantes la
candeur aérienne qui est devenue avec le temps sa réelle
signature. Bien loin d’un simple luxe fantaisiste, les
couleurs vives imprègnent l’œuvre de mouvement et d’émotion,
jouant d’un art musical qui ne cache jamais son humour.
C’est dans la capitale française d’après-guerre que se
dessinent les contours de cette personnalité hors norme. Le
climat du passé pèse sur une population encore prude n’osant
l’euphorie et cherchant pourtant à réapprendre à vivre un
quotidien presque oublié. La légèreté, c’est bien ce que
Kiraz va apporter à sa nouvelle ville d’accueil, sur
laquelle il posera le regard fort et chaleureux propre aux
climats du Sud. « On croirait que les Parisiennes survolent
les rues », glisse une vieille dame venue faire découvrir
Kiraz à son petit-fils, ajoutant : « Celles-là ne perdront
jamais leur jeunesse ». Avec joie et amertume, la grand-mère
semble se rappeler ses vingt ans lorsque, se promenant sur
les chauds pavés de la capitale, elle s’imaginait être
l’inspiration de ces dessins.
Pourtant, cette fresque de Parisiennes qui se déroule sur 50
ans comme le fil d’Ariane d’une époque, Kiraz devra
l’imposer pas à pas, avec prudence et dérision. Formes trop
féminines dans une société encore conservatrice, regards
envieux d’hommes mordant à l’appât d’une aguicheuse ou
banalisation d’un libertinage jusqu’alors voilé. Les femmes
et les mises en scènes de l’Arménien du Caire vont finir par
briser les tabous et incarner le nouveau souffle d’une fin
de siècle qui ne demandait finalement que ça. « Mes
Parisiennes qui, au début agaçaient par leurs mensurations
hors normes, commençaient à avoir un public », dit-il. Puis
une rencontre décisive : celle de Marcel Dassault, homme
d’avenir et de passion, qui jamais en une vie n’a refusé un
dessin de son ami. Pour beaucoup de Parisiens, Kiraz est
encore l’illustrateur de la page Humour de Jours de France,
qu’enfants ils attendaient chaque jeudi enveloppé dans un
rouleau de papier kraft. Puis Canderel et ses huit ans de
publicités illustrées, puis Vogue au Japon, Playboy en
Amérique, Dassault, encore, et Beigbeider. Toute une
carrière qui a en fait commencé en Egypte, comme précise
l’illustrateur, en copiant à l’âge de 10 ans une toile
religieuse italienne du XVIIe siècle.
Séduit
par David Low, le jeune Kiraz refuse la carrière de banquier
que sa mère lui avait réservée et publie ses premiers
dessins politiques dans le journal égyptien de langue
française La Réforme d’Alexandrie.
Libertin ? Voyeur ? Homme d’affaires aux talents
d’illustrateurs ? Kiraz a parfois dérangé, mais toujours
échappé aux petites critiques. De ses dessins, on retient
l’atmosphère de charme inépuisable et bon enfant d’un homme
qui ne crée ni par fatuité ni par amour du scandale, mais
tout simplement pour nous faire partager son approche d’une
vie sans gravité qui, sans humour et légèreté ne serait
peut-être qu’une erreur. C’est autour de cet axe que le
musée Carnavalet décline dessins, gouaches et peintures,
s’amusant parfois des modifications apportées avec le temps.
Ainsi, l’on peut voir un sachet de sucre remplacer le regard
d’un homme mûr face à une silhouette peu vêtue. Le contexte
change, la signification aussi, et le tout est
merveilleusement pimenté par les phrases sèches et animées
du maître. Tout l’été encore, au cœur de Paris, les
Parisiennes de Kiraz vont égayer … les Parisiens.
Alban
de Menonville