Al-Ahram Hebdo,Arts | Les libellules de Paris
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 Semaine du 23 au 29 juillet 2008, numéro 724

 

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Arts

Exposition. Jusqu’au 21 septembre le musée Carnavalet à Paris expose les gouaches, dessins, aquarelles et peintures d’Edmond Kiraz. Arménien d’Egypte, installé en France.

Les libellules de Paris

Quand la direction du musée Carnavalet a décidé, le 14 mai dernier, de rendre hommage à l’artiste Edmond Kiraz, c’est une pluie de lumière qui s’est abattue sur les flancs de la rue de Sévigné. Ce musée venant égayer s’avère « le plus parisien de tous », saluant un hôte pour qui la couleur ne prend sens que dans la lumière qu’elle insuffle. Les œuvres de Kiraz qui y sont temporairement exposées jusqu’au 21 septembre représentent un travail de plus de 50 ans, offrant de ravissantes silhouettes que, partout, on appelle les Parisiennes.

Partout sur les dessins, les femmes animaient les rues par leurs longues enjambées que les passants n’osaient fixer que du coin de l’œil. C’est tout le Paris carte postale que l’on retrouve dans l’œuvre de Kiraz, né au Caire de parents arméniens qui avaient quitté la Turquie pour fuir les persécutions. En 1946, il avait pris le bateau pour Marseille, « la tête bouillonnant de projets ». « Ce qui m’a ébloui à Paris, ce ne fut pas la tour Eiffel ou le Louvre, mais les femmes légères, j’avais l’impression que je n’aurais pas mal si elles me marchaient sur les pieds : des libellules », raconte-t-il dans le catalogue de l’exposition. Dessins de presse ou gouaches publicitaires, l’œuvre de Kiraz n’échappe à aucun regard et ne permet aucune confusion : les jambes galbées, volontairement trop longues, donnent aux silhouettes féminines et aguichantes la candeur aérienne qui est devenue avec le temps sa réelle signature. Bien loin d’un simple luxe fantaisiste, les couleurs vives imprègnent l’œuvre de mouvement et d’émotion, jouant d’un art musical qui ne cache jamais son humour.

C’est dans la capitale française d’après-guerre que se dessinent les contours de cette personnalité hors norme. Le climat du passé pèse sur une population encore prude n’osant l’euphorie et cherchant pourtant à réapprendre à vivre un quotidien presque oublié. La légèreté, c’est bien ce que Kiraz va apporter à sa nouvelle ville d’accueil, sur laquelle il posera le regard fort et chaleureux propre aux climats du Sud. « On croirait que les Parisiennes survolent les rues », glisse une vieille dame venue faire découvrir Kiraz à son petit-fils, ajoutant : « Celles-là ne perdront jamais leur jeunesse ». Avec joie et amertume, la grand-mère semble se rappeler ses vingt ans lorsque, se promenant sur les chauds pavés de la capitale, elle s’imaginait être l’inspiration de ces dessins.

Pourtant, cette fresque de Parisiennes qui se déroule sur 50 ans comme le fil d’Ariane d’une époque, Kiraz devra l’imposer pas à pas, avec prudence et dérision. Formes trop féminines dans une société encore conservatrice, regards envieux d’hommes mordant à l’appât d’une aguicheuse ou banalisation d’un libertinage jusqu’alors voilé. Les femmes et les mises en scènes de l’Arménien du Caire vont finir par briser les tabous et incarner le nouveau souffle d’une fin de siècle qui ne demandait finalement que ça. « Mes Parisiennes qui, au début agaçaient par leurs mensurations hors normes, commençaient à avoir un public », dit-il. Puis une rencontre décisive : celle de Marcel Dassault, homme d’avenir et de passion, qui jamais en une vie n’a refusé un dessin de son ami. Pour beaucoup de Parisiens, Kiraz est encore l’illustrateur de la page Humour de Jours de France, qu’enfants ils attendaient chaque jeudi enveloppé dans un rouleau de papier kraft. Puis Canderel et ses huit ans de publicités illustrées, puis Vogue au Japon, Playboy en Amérique, Dassault, encore, et Beigbeider. Toute une carrière qui a en fait commencé en Egypte, comme précise l’illustrateur, en copiant à l’âge de 10 ans une toile religieuse italienne du XVIIe siècle.

Séduit par David Low, le jeune Kiraz refuse la carrière de banquier que sa mère lui avait réservée et publie ses premiers dessins politiques dans le journal égyptien de langue française La Réforme d’Alexandrie.

Libertin ? Voyeur ? Homme d’affaires aux talents d’illustrateurs ? Kiraz a parfois dérangé, mais toujours échappé aux petites critiques. De ses dessins, on retient l’atmosphère de charme inépuisable et bon enfant d’un homme qui ne crée ni par fatuité ni par amour du scandale, mais tout simplement pour nous faire partager son approche d’une vie sans gravité qui, sans humour et légèreté ne serait peut-être qu’une erreur. C’est autour de cet axe que le musée Carnavalet décline dessins, gouaches et peintures, s’amusant parfois des modifications apportées avec le temps. Ainsi, l’on peut voir un sachet de sucre remplacer le regard d’un homme mûr face à une silhouette peu vêtue. Le contexte change, la signification aussi, et le tout est merveilleusement pimenté par les phrases sèches et animées du maître. Tout l’été encore, au cœur de Paris, les Parisiennes de Kiraz vont égayer … les Parisiens.

Alban de Menonville

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